LE MARIAGE DANS LA MORT. L6Ï
le peu de Français échappés au carnage sont retirés sur un rocher et vont mourir de faim; le paladin Dudon ïeê commande.
premier paysan. Oh ! pauvre France à quel degré de malheur tu es arrivée !
deuxième paysan. Tu devrais encore envier ceux qui sont retirés sur cette roche.
premier paysan. Hé quoi ! envier des gens qui n'ont pas de quoi manger, et qui sont voués à la mort!
deuxième paysan. Je soupçonne ^ qu'ils ont fait pénitence, et qu'ils sont bien avec Dieu. Je ne sais d'où ils ont apporté les cloches qu'ils font retentir, et dont le bruit m'éveille chaque matin, et les images devant lesquelles un prêtre leur dit la messe.
premier paysan. Pour le peu de temps qui leur reste, ils veulent vivre de façon à mourir comme des saints.
deuxième paysan. Ma foi! s'ils doivent être tués sur cette roche, on l'appellera plus tard la roche de France.
Dudon et le petit nombre de ses vaillants Français sont entourés par les Maures. Ils s'encouragent à mourir en braves et cachent, dans les rochers qui s'ouvrent miraculeusement, les crucifix et les images de la Vierge et des saints, pour qu'ils ne soient pas profanés par les mécréants; enfin ils sont tous massacrés, et Brabonel, las de carnage, s'écrie : la tragédie a été atroce, ils sont morts comme des vaillants, et notre exploit est barbare.
Vous remarquerez que Lope n'a pas voulu déshonorer la gloire espagnole en la mêlant à ce sang impitoyablement versé.
Cependant on triomphe à la cour d'Alphonse le Chaste ; et bientôt Bernardo vient réclamer au roi l'exécution de tant de promesses faites et rompues. Il redemande ce père, vieux et aveugle, brisé par la souffrance et par les années, en
récompense de la part qu'il a prise h la victoire contre Charlemagne, et le roi Alphonse lui répond : Vous m'en parlerez plus tard, Bernardo, et s'en va.
L'impétueux jeune homme est pâle de colère ; il maudit son épée d'avoir servi un roi parjure ; il veut la hriser ; à quoi servirait-elle aujourd'hui, sinon à tuer ce roi qui a manqué à sa parole, et qui le raille sans pitié dans son amour filial ? Bientôt il chasse cette pensée de vengeance qui a traversé son esprit comme un éclair, et quand elle revient encore l'assaillir, il en demande pardon à Dieu, et, dans sa pensée, au roi lui-même.
Hernan Diaz, son cousin, le trouve au milieu de cette douleur et de ces angoisses, et lui apporte une lettre de son père.
— De mon père, dis-tu? — Oui. — De mon père? — Oui, qu'attends-tu pour me répondre?— Est-il prisonnier? — Ne le sais-tu pas?
Bernardo lit la lettfe de don Sancho. Le pauvre vieillard qui ignore tout ce qui se passe, se plaint d'être oublié par un fils qui songe plus à la gloire qu'à la liberté de son père.
Ce reproche fait bondir le cœur de Bernardo ; quel moyen trouvera-t-il donc pour arracher enfin la clef de cette prison? Alphonse résistera-t-il toujours à ses prières? Mais il est parti pour la chasse ; le fils de don Sancho va l'y chercher, et arrive au moment où le roi , séparé de sa cour, est assailli par un ours. Bernardo se jette entre lui et la bête sauvage qu'il étend à ses pieds ; Alphonse voit dans cette délivrance, due à l'arrivée de son neveu, une volonté de Dieu lui-même.
— Oh! mon neveu, je te vois toujours à mon côté comme un bon ange, je reconnais que j'ai été un roi injuste ; je te demande pardon de ce que j'ai été pour toi : demande-moi ce que
tu veux.