SCÈNE XVI
LA COMTESSE, DONA INÈS, DONA CONSTANCE, avec des mantes, et DURANGO.
LA COMTESSE
C'est dommage, il est tard.
DURANGO
Le temps est nuageux.
Et pour aller au port il est malencontreux. Entrez à cette église où l'office s'apprête, ^ Tous les jours que Dieu fait, ne sont pas jours de fête.
la comtesse à dona Constance.
Répondre franchement à toute question C'est s'exposer, ma chèro, à l'indiscrétion ; Tu t'es montrée à nous toute désabusée,
LGPE DE V E G A.
DONA CONSTANCE
Ce fut, j'en suis certaine, une sage pensée, Et j'obtiendrai pardon, grâce à mon repentir, De cette illusion dont je viens de sortir.
DONA INÈS
Causons de nos plaisirs ; votre grâce sait-elle Qu'un sarao, demain, à danser nous appelle?
LA COMTESSE
Non! Ta nouvelle, Inès, me fait un grand plaisir. J'avais, depuis longtemps, éprouvé le désir D'un habit castillan; l'occasion me tente, Nous la prendrons demain puisqu'elle se présente.
(A Durango.) Durango ne savait rien de ce sarao*?
DURANGO
J'en ai toujours ma part ainsi que du Grao ; J'en mourrai quelque jour, morbleu, par la coutume Que j'ai d'en rapporter, chaque fois, un gros rhume. Moi! de tous vos plaisirs, je n'ai que les ennuis,
LA COMTESSE
Ëtes-vous marié, Durango?
DURANGO
Je le suis.
LA COMTESSE
Et vous êtes jaloux?
DURANGO
# Allons! Quelle folie !
DONA CONSTANCE
Madame Durango, mais elle est fort jolie, Je la vis l'autre jour, et fort jeune.
1 Bal paré, pris quelquefois pour un bal public par souscription*
LES FLEURS DE DON JUAN
LA COMTESSE
Entre nous Avouez, Durango, que vous êtes jaloux.
DURANGO
Bien que vieux j'ai bon air, bon pied et bon visage ; Pour être méfiant, je n'ai pas encor l'âge.
LA COMTESSE
Vous avez bien mille ans.
DURANGO
Allez donc votre train, Dites que de Noé je suis contemporain.
LA COMTESSE
Oh ! vous serez jaloux.
Jaloux comme un cerbère.
DURANGO
Moi ! jaloux! et de qui? comment? et pourquoi faire?
LA COMTESSE
Les femmes, Durango, sont fourbes quelquefois.
DURANGO
Oh ! je ne dis pas non : comme vous, je le crois; Mais pour être jaloux? non, non, Dieu me pardonne ; Mesdames, parmi vous s'il n'en est pas de bonne, La lutte est impossible, on ne peut pas songer A mettre son honneur à l'abri du danger.
LA COMTESSE
Un jaloux qui nourrit les enfants de sa femme, Comment peut-il savoir s'ils sont à lui ?
DURANGO
Madame,
Je puis vous raconter un conte à ce sujet Qui l'apprend.
LA COMTESSE
Écoutçms.
DURANGO
Un laboureur discret, Dont la femme accouchait fort souvent et pour cause, Car elle préférait l'amour à toute chose, Avait quelques soupçons sur sa paternité, Et voulut s'assurer de la réalité Des propos médisants qu'on tenait au village ; Il prit donc un moyen ingénieux et sage.
LA COMTESSE
Voyons donc !
DURANGO
Il se fit eunuque, sans chercher Plus loin. Si ma moitié s'avise d'accoucher, Dit-il, je saurai tout.
DONA CONSTANCE
C'est un moyen qui coûte.
LA COMTESSE
Mais parfaitement sûr. (A Durango.)Vo\is l'emploierez sans doute?
DURANGO
Ma femme jusqu'ici ne m'a pas tant coûté, Et je veux toujours croire à sa fidélité.
LA COMTESSE
Mais il peut survenir une fâcheuse affaire Qui vous force à subir ce moyen nécessaire.
LES F LEURS DE DON JUAN