CHAPITRE IV
UN TRAITÉ BIf LATIN : DB HOTU.
C'est à Lyon, où il semble s'être arrêté assez longtemps, que Berkeley composa un nouvel ouvrage, ou plutôt un opuscule, mais un opuscule important, dont les idées se relient, par delà ces cinq années d'excursions, à celles des « Principes de la connaissance humaine » et des « Dialogues. » L'Académie des sciences de Paris avait mis au concours une étude sur le mouvement.
Berkeley écrivit un petit traité en latin : De motu, et l'envoya à l'Académie. On ne sera pas surpris d'apprendre que ce travail n'obtint pas même une mention; il est plus étonnant qu'on n'ait pu en trouver aucune trace dans les archives de cette compagnie. L'auteur le fit imprimer à Londres, en 1721, et se consola ainsi de n'avoir pas obtenu le prix, qui fut décerné à. Crousaz, professeur de philosophie et de mathématiques à Lausanne.
Le De motu ne contient pas, à proprement parler, d'idées nouvelles. C'est une théorie de la causalité, telle qu'elle est déjà exposée dans
les ouvrages précédents du même philosophe et qui peut se résumer en ces termes :
L'idée de cause nous est fournie par la conscience de notre activité personnelle, de notre volonté; c'est le seul exemple que nous connaissions par Texpérience d'une cause proprement dite; Tactivité appartient exclusivement aux esprits ou aux personnes^ et le rapport de causalité que Ton prétend observer dans le monde des phénomènes n'est qu'un rapport de signe à chose signifiée, non de cause à effet ; les mouvements, les changements, dans le monde matériel, composent donc comme un langage par lequel se traduisent les volitions de l'Esprit suprême.
Une pareille doctrine, dans un temps où les préjugés métaphysiques étaient encore si puissants, devait paraître bien étrange, et il est probable que le Discours de Grousaz sur la nor ture, le principe et Ut communication du mouvement, était conçu dans un tout autre esprit.
Berkeley commence, suivant son habitude, par se plaindre de l'abus des mots, et nous prévient qu'il s'efforcera d'étudier la réalité en ellemême, en se gardant autant que possible des préjugés que le langage, et surtout lo langage philosophique, a accumulés sur ce sujet.
Ainsi, c'est par métaphore seulement que l'on
a pu parler, à propos des choses, d'efforts, de tendances, et il-faut écarter de la philosophie naturelle toute mé.taphore. Quand nous soulevons un poids, c'est en nous-même que nous sentons un effort et de la fatigue. Dans la chute des corps, nous observons seulement un mouvement accéléré vers le centré de la terre. La pesanteur^ à laquelle on attribue ce phénomène, est une cause occulte dont il serait plus sage de ne pas parler. De même, la force est considérée à tort comme distincte du mouvement, de la figure, et de toute autre qualité sensible; c'est encore une qualité occulte. Expliquer les phénomènes par de semblables qualités, c'est en réalité ne rien expliquer, n vaudrait mieux Tavouer franchement. Toutefois, ces mois pesanteur ^ force, sont légitimement employés dans un sens concret pour désigner tel ou tel mouvement, telle ou. telle résistance : pris dans un sens général et abstrait, ils ne signifient plus rien et sont une source abondante d'erreurs et de confusions. Berkeley renouvelle ici ses critiques accoutumées contre les abstractions, et montre particulièrement combien sont diverses et peu précises les définitions de la force abstraite et à quels paradoxes conduit cette hypothèse d'une force réellement distincte des qualités sensibles. Il attaque principalement la supposition d'une foi^ce morte, « vis mortua, »
par laquelle on prétendrait expliquer le repos, comme le mouvement par la gravitation.
Sans doute ces mots force, gravité, attraction, sont utiles pour le calcul, mais ils ne servent de rien pour faire connaître la nature et le principe du mouvement.
Quel est donc le principe du mouvement ?
Berkeley admet la distinction cartésienne des corps et des esprits, res extensa, res cogitans. D'un côté, si nous sommes bien décidés à ne parler que de ce que nous connaissons,. nous ne trouvons dans les corps rien d'actif. Dire d'un corps qu'il est lourd, c'est dire qu'il tombe, rien de plus. On avouera donc que le principe du mouvement ne se trouve pas dans le corps, ou l'on imaginera je ne sais quelle qualité occulte. Car si nous disons qu'il y a dans les corps, outre les qualités que nous connaissons clairement et évidemment, certaine qualité inconnue qui est le principe du mouvement, nous affirmerons par cela même que nous ne connaissons pas le principe du mouvement.
Il y a d'autre part les choses pensantes. L'âme, en particulier, a le pouvoir de mettre le corps en mouvement. Il est donc juste de dire qu'elle est un principe de mouvement, principe dépendant luimême assurément d'un principe supérieur, mais principe réel.
Les corps qui se meuvent sans notre intervention personnelle se meuvent, il est vrai, sans impulsion apparente; ce n'est pas une raison cependant pour admettre qu'ils se meuvent par euxmêmes. Tous les mathématiciens et tous les philosophes s'accordent à reconnaître qu'ils sont inertes, c'est-à-dire indifférents au repos et au mouvement, également capables de persévérer dans l'un et l'autre état. Cette persévérance n'est pas plus une action des corps que leur propre existence, car ce n'est qu'une continuation d'être de la même manière. Quant à la résistance^ elle n'est qu'une passion en nous, et se remarque aussi bien si les corps sont mus ou s'ils se meuvent eux-mêmes. On peut continuer d'ailleurs à parler de l'action et de la réaction des corps; ce sont là des hypothèses mathématiques utiles en mécanique; mais ces mots ne désignent pas des qualités physiques.
En un mot, ôtez des corps l'étendue, la solidité, la figure, il ne reste rien. Parler de quelque autre qualité des corps, c'est parler pour ne rien dire : a Vocem autem proferre, et nihil concipere, id demum indignum esset philosophe. » Il faut donc attribuer à l'esprit le mouvement, et considérer les choses non pensantes comme simplement mobiles et inertes.
Cette première partie, dans laquelle Berkeley
traite du principe du mouvement, se termine par une revue rapide des différents systèmes philosophiques. Nous y trouvons Téloge d'Anaxagore, de Platon, d'Aristote, de Descartes, de Newton, et la critique de ceux qui ont pensé autrement sur cette question ; mais l'auteur ne les nomme pas. Enfin, il reconnaît que ce problème est plutôt un problème de métaphysique et de théologie que de physique proprement dite.
Dieu est en effet la véritable cause du mouvement, c'est-à-dire de l'existence successive des choses dans le temps, comme de l'existence simultanée dans l'étendue. A ce propos, il fait voir en quoi se distinguent en effet la métaphysique et la physique : la première remonte jusqu'à la cause réelle, a fons et principium ; » pour la seconde, le mot cause a un sens tout ditTérent ; les physiciens, les mécaniciens, ont assez expliqué les choses, quand ils les ont ramenées aux principes les plus simples et les plus universels, en un mot, aux lois. Les causes alors sont les sources de la connaissance, non de l'existence. La cause d'un phénomène est la relation constante de ce phénomène à un autre. Ce n'est donc pas faire de la physique que de demander à l'esprit le principe du mouvement. « Il vaut mieux, dit Berkeley, distinguer ainsi entre les diverses sciences, comme on commence à le faire, et don-
aer à chacune d'elles des limites précises. Celui qui étudie la philosophie naturelle s'occupera exclusivement d'expériences ; il s'attachera aux lois du mouvement, aux principes de la mécanique et aux raisonnements que permettent ces principes ; tout ce qu'il découvrira au delà, il le rapportera à une science plus haute. De la connaissance des lois de la nature découlent de belles théories et des inventions mécaniques utiles à la vie. Mais de la connaissance de l'auteur même de la nature naissent des considérations infiniment plus élevées : la métaphysique, la théologie, la morale. »
« De principiis hactenus : nunc dicendum de natura motus. » (g 43.) La seconde partie, plus courte que la première, traite en eiîet de la nature du mouvement. C'est là plutôt une question de mécanique et de physique. Elle est très simple et très claire, mais les philosophes l'ont embrouillée et obscurcie par leurs abstractions. Leurs définitions, celles mêmes d'Aristote et de Newton, ne sont pas bonnes. Ils ont rendu le problème difficile en séparant des choses réellement inséparables, en confondant d'autre part des choses fort différentes. Ils en sont venus à croire (nous ne pouvons négliger cette critique) que la quantité du mouvement dans le monde est toujours la même : « Il est aisé, dit Berkeley, de constater
la fausseté de cette assertion^ à moins qu'on ne Tentende de la force, de la puissance de la cause» ^
Mais ce qui a le plus contribué à Tobscurité, c'est la fiction d'un espace absolu et d'un mouvement absolu. Nous avons eu occasion déjà de rapporter les critiques de Berkeley sur ce point. L'espace absolu, pour lui^ n'est qu'un mot. Dans ce traité, il faitparticulièreifient allusion à la doctrine de Locke et à celle de Clarke. Il a cherché, dit-il, à se former une idée de cet espace pur, réel, absolu, qui persisterait alors que tous les corps auraient été détruits. « Ideam porro talem paulo acrius intuens, reperio ideam esse nihili purissimam,simodo idea appellanda sit. Hoc ipse summa adhibita*diligentia expertus sum; hoc alios pari adhibita diligentia experturos reor. » (g 54.}
Il n'y a d'étendue ou de lieu que l'étendue ou le lieu que les corps occupent. L'étendue est toute relative ; il n'y a également que des mouvements relatifs. Si tous les corps étaient détruits et qu'il ne restât qu'un globe, par exemple, il serait impossible de concevoir ce globe en mouvement ; il faut au moins deux corps pour qu'on puisse dire légitimement qu'ils se meuvent. Tout mouvement consiste en effet dans le changement des positions relatives. Il n'y a pas de mouvement absolu.
En résumé, pour bien connaître la nature du mouvement, il faut : « 1® Distinguer entre les hypothèses mathématiques et la nature des choses; 2** se garder des abstractions ; 3* considérer le mouvement comme un phénomène sensible, ou du moins comme un phénomène que nous pouvons imaginer; enfin nous contenter des mesures relatives. » (g 66.)
Dans une dernière partie, Berkeley recherche
la cause de la communication du mouvement.
Sans doute Tesprit qui meut et qui contient toutes les choses corporelles, qui est la vraie cause efficiente du mouvement, est aussi, à proprement parler, la cause de la communication de ce mouvement. Cependant, en philosophie naturelle il faut rapporter les phénomènes à des principes mécaniques. Berkeley approuve les principes de la science moderne. Toutefois, il vaudrait mieux les exprimer autrement, et au lieu de dire, par exemple, que V action et la réaction sont toujours contraires et égales, dire : dans la traction et la percussion, la passion des corps est toujours égale. Quand un cheval traîne un fardeau, ce fardeau est attiré vers le cheval dans la même mesure que le cheval vers le fardeau.
Cette expression s'accorderait mieux avec cette vérité que les corps n'ont aucune activité.
La fin de cet ouvrage contient une distinction
fort précise des différents ordres de science, comme l'entendait Berkeley ; nous ne pouvons nous dispenser de la traduire.
« En physique, il faut recourir aux sens et à Texpérience, qui n'atteignent que des effets apparents ; en mécanique, on se sert des notions abstraites des mathématiques. Dans la philosophie première ou métaphysique, il s'agit des choses incorporelles, d,es causes, de la vérité et de l'existence des^choses. Le physicien observe les séries ou les successions des choses sensibles, considère les lois suivant lesquelles elles sont liées, leur ordre, donne le nom de cause à ce qui précède, d'effet à ce qui suit. Nous disons ainsi qu'un corps en mouvement est la cause du mouvement d'un autre, ou lui donne le mouvement, ou même l'entraîne, ou lui communique une impulsion. C'est le sens où il faut entendre les causes secondes, sans qu'il y ait aucune raison de considérer les choses qui jouent ce rôle comme le siège d'aucune force, d'aucune puissance active, d'aucune cause réelle. On peut encore appeler causes ou principes mécaniques, outre le corps même, la figure, le mouvement, enfin les axiomes premiers de la science mécanique, considérés comme causes des conséquences.
» C'est par la méditation seulement et le raisonnement que les causes vraiment actives
peuvent être tirées des ténèbres qui les environnent et connues dans une certaine mesure.
Elles font Tobjet de la philosophie première ou métaphysique. Si Ton assigne à chaque science son domaine, ses limites, si Ton distingue avec soin les principes et les objets, on pourra traiter les questions qui se rapportent à chacune d'elles avec plus de facilité et plus de pénétration. » (§§ 71-72.)
Toute la théorie de la causalité telle que la philosophie moderne Ta adoptée se trouve donc parfaitement établie dans cet ouvrage de Berkeley ; elle était déjà esquissée dans ses œuvres antérieures; elle sera présentée avec plus de développements encore dans la Siris, que le même philosophe publiera vingt ans plus tard. On continue cependant à Tattribuer en partie à un disciple de Berkeley, à David Hume, qui la déforma plutôt par son positivisme.
Cette rapide analyse, dans laquelle nous avons négligé quelques discussions plus particulièrement scientifiques, suffit, croyons -nous, pour prouver que Tétude de Tantiquité en Italie, pas plus que celle des phénomènes naturels, n'avait détourné notre philosophe de ses méditations préférées, et ne l'avait fait renoncer à un système dont ses premiers ouvrages contiennent le germe déjà développé, dont ses travaux ulté-
rieurs ne serviront qu'à achever la perfection. Son style^ en latin^ est aussi limpide que dans ses œuvres anglaises. Il faut ajouter que son érudition parait s'être singulièrement augmentée pendant ces cinq années de voyages ; les noms des philosophes anciens se présentent plus souvent sous sa plume; la Siris sera encore plus remarquable à ce point de vue ; sa science, malgré les distractions d'une vie étrangement agitée, comme nous le verrons, s'accroît avec les années. Mais la connaissance plus approfondie de la philosophie grecque ne servira qu'à fortifier la doctrine originale, née des méditations du jeune homme.
Il nous reste à constater que cette doctrine elle-même, relativement à la vraie nature des choses sensibles, ne se trahit, dans le De motu, que par des expressions isolées. L'Académie des sciences de Paris ne dut pas s'en inquiéter ; en revanche, la tentative de destituer les corps de toute activité et de ne reconnaître que des causes spirituelles, en tant que causes réelles, la négation de l'espace et du mouvement absolus, la prétention enfin de corriger des préjugés considérés alors comme autant de vérités indiscutables, suffisent pour expliquer le peu de succès de cet ouvrage. L'auteur s'était trompé d'adresse; on pourrait dire aussi qu'il s'était
trompé de date. En philosophie surtout, la précocité s'expie le plus souvent par Tindifférence.
Il aurait été curieux de savoir ce que serait devenu Télève d'un tel maître; mais Georges Ashe mourut peu de temps après son retour en Angleterre. Ils étaient rentrés à Londres avant la fin de Tannée 1720. Il ne semble pas que Berkeley ait songé à reprendre ses fonctions au collège de la Trinité; il ne revint pas à Dublin, et, le 24 juin 1721, son congé fut renouvelé une quatrième fois pour deux années encore.