LE SECOND TOTAGE DE BERKELEY EN ITALIE
Nous ignorons entièrement quelle fut, pendant Tannée 1716, la suite des voyages de Berkeley et de sonjeunecompagnonderoute.Swiftécrivantàlord Carteret plusieurs années après, disait qu'ilsavaient visité la plus grande partie de l'Europe et mémo qu'ils étaient allés jusqu'au Caire. Nous n'avons aucun renseignement plus positif à ce sujet. Au contraire, Tannée 1717 est celle pour laquelle il est le plus aisé de suivre jour par jour les pas des deux voyageurs. Us sont alors en Italie, et tous les jours Berkeley prend des notes sur les incidents les plus dignes d'être retenus, sur les monuments, sur les curiosités qu'ils rencontrent. Ces notes, écrites en courant, quelquefois au crayon et à peine lisibles, remplissent quatre petits cahiers que M. Fraser a publiés presque en entier. Elles vont du 7 janvier 1717 au 13 avril 1718, avec une lacune du 25 janvier au 5 mai 1717.
Dans leur négligence même, elles ont toute la fraîcheur des impressions récentes et elles offrent cet intérêt, parmi tous les itinéraires d'Italie,
— ifâ qu'elles contiennent des indications sur une partie de la péninsule où les voyageurs s'enfoncent rarement, la partie la plus méridionale.
La première partie de ces notes se rapporte au séjour de Rome. C'est une longue suite de détails sur les œuvres d'art et les antiquités, avec des appréciations rapides qui prouvent autant de goût que d'érudition. Berkeley, déjà à cette époque, est un véritable connaisseur, et il juge avec sûreté les tableaux et les statues qui abondent dans les églises et les palais. Il est inutile de dire qu'il lui est facile de tout voir et que toutes les portes lui sont ouvertes.
Pour donner une idée de ces souvenirs, nous choisissons celui qui se rapporte au 8 janvier : oc Un peu après la dix-septième heure, dit -il, M. Âshe et moi nous sommes allés présenter nos devoirs au cardinal Gualtieri. Comme la plupart des cardinaux et des nobles romains, il a ses appartements au second étage; c'est la mode, parce que Tair à cette hauteur est plus pur. Nous avons trouvé dans l'antichambre un bon nombre de gentilshommes laïques et ecclésiastiques. J'ai dit à un gentilhomme (un chevalier de je ne sais quel ordre, car tout cardinal a des chevaliers et des comtes pour domestiques) que nous désirions baiser les mains de Son Eminence ; il nous a aussitôt conduits dans une vaste
chambre intérieure où il y avait du feu, ce qui n'est pas chose commune en Italie ; un autre gentilhomme s'était chargé d'aller prévenir le cardinal, qui est venu sans se faire attendre. Il a environ soixante ans, bonne mine, les cheveux gris, plutôt petit que grand, plutôt gras que maigre. Il nous a entretenus avec beaucoup de franchise et de civilité. Nous nous sommes assis dans des fauteuils autour du feu. Nous n'étions pas plutôt assis que Son Eminence nous obligeait à remettre nos chapeaux, ce que nous avons fait sans cérémonie, et il a remis lui-même son bonnet carré de cardinal. Nous nous sommes entretenus de divers sujets, tels que les affaires de l'Angleterre, celles des Turcs et des Vénitiens, et autres choses semblables, à propos desquelles Son Eminence s'est montrée pleine de sens, de goût et de bonne humeur. Elle nous a rapporté, je ne sais à quelle occasion, un fait d'histoire naturelle assez curieux. Le pape, tous les matins, envoie de son pain aux cardinaux. Le pain est excellent quand Sa Sainteté vit au Vatican, mais lorsqu'elle va à Monte Cavallo, bien que ce soient les mêmes boulangers, la même eau, la même farine, il est impossible défaire un pain aussi bon qu'au Vatican. Le cardinal l'attribue à une inexplicable qualité de l'air. Il nous a aussi parlé du carnaval et nous a invités fort poliment à venir voir les masques
d'un balcon de son palais, en nous assurant que nous le pouvions sans aucune inconvenance.
Lorsque nous lui eûmes témoigné par notre silence que lions désirions nous retirer, Son Eminence a ôté son bonnet et nous a dit qu'elle ne voulait pas abuser de notre patience. Il n'est pas convenable, en effet, de quitter un cardinal avant qu'il vous ait donné congé lui-même, et l'on doit, en cela comme pour tout le reste, le traiter à l'égal d'un souverain. — Dans l'après-midi, nous sommes allés à la villa Borghèse. J'en ai trouvé les jardins magnifiques. Ils sont grands, avec de belles allées couvertes, des statues, des fontaines, des bocages ; rien du petit goût français; pas de parterres. S'ils ne sont pas aussi soignés, aussi bien peignés que ceux de France ou d'Angleterre, ils sont en revanche plus nobles et, je crois, beaucoup plus agréables. La maison a un grand caractère ; la façade est la plus belle que j'aie jamais vue; elle est toute ornée de beaux bas-reliefs antiques. Le portique est rempli de sièges anciens, très bien conservés, en pierre dure, colorés en rouge dans quelques parties et dorés ailleurs, ornés aussi de plusieurs devises gravées. Il était trop tard pour voir les peintures, . et nous avons remis à une autre fois la visite du palais. »
Toutes les journées de ce séjour à Rome étaient
aussi bien employées. Le récit de ces courses est mêlé de réflexions qui prouvent combien Berkeley est versé dans la connaissance de l'antiquité, et de citations des auteurs latins. Nous n'y trouvons aucune remarque sur ce qui pouvait étonner un prêtre de l'Eglise anglicane ; c'est à peine s'il rapporte ça et là quelques faits, relatifs à la religion catholique, qui l'ont plus particulièrement frappé ; encore se garde-t-il d'y mêler aucun commentaire. Ainsi le 9 janvier, dans l'église de Saint-Paul hors des Murs, il lit dans une inscription que Ton obtient une indulgence de six mille ans en visitant cette église un jour ordinaire, et une indulgence plénière le jour de Noël et deux ou trois autres jours chaque année. « Je demandai à un prêtre qui se trouvait là, ditil, si, en vertu de cette indulgence, un homme était sur d'aller tout droit au ciel sans passer par le purgatoire, dans le cas où il mourrait dans cette église. Il me répondit qu'il n'y avait aucun doute à ce sujet, » Un touriste qui suivrait les indications contenues dans ces notes verrait, croyons-nous, toutes les merveilles de Rome et saurait les apprécier.
Le 5 mai 1717, nos voyageurs quittent Naples. où ils semblent avoir passé près de trois mois. 11 est regrettable que le récit de leur séjour dans cette ville soit perdu. On en a gardé cependant un
monument assez intéressant, sous ce titre : « Extrait d'une lettre de M. G. Berkeley, contenant de curieuses observations et remarques sur Téruption de feu et de fumée du mont Vésuve, communiqué par le docteur John Arbuthnot, » dans les Philosophical Transactions de la société royale de Londres, du mois d'octobre 1717.
Cette lettre est datée du 17 avril de la même année. Berkeley donne en effet des détails très précis sur le cratère du Vésuve, qu'il a vu en pleine activité; mais il ne veut pas encore communiquer à Arbuthnot le résultat de ses réflexions sur la cause des phénomènes volcaniques, d'après ses observations sur le Vésuve, au lac Amsancti et à la Solfatare. Il se borne à critiquer la théorie du savant Borelli, qui prétendait expliquer l'éruption des volcans d'après les règles de l'hydrostatique, par l'hypothèse d'un siphon dont le cratère serait l'une des extrémités. Il se propose d'ailleurs do faire une seconde excursion au Vésuve avant de quitter Naples, et il ne croit pas que ces premières observations méritent d'être transmises à la Société royale. Arbuthnot, comme on le voit, en a jugé autrement, et la Société n'a pas trouvé cette relation indigne de figurer dans ses Mémoires. Nous avons eu occasion déjà de signaler le goût de Berkeley pour toutes les recherches scientifiques; ce fait en est une preuve nouvelle, et il ne nous
déplaît pas de constater encore une fois que cet idéaliste n'était pas un médiocre observateur.
A dater du départ de Naples, les notes sont en latin jusqu'à Caserte. Elles nous avertissent de la nature même du pays parcouru : « Per 3 hor. et 1/2, utrinque Isetissimus ager, vites ulmis frequentissimis implicatae, interstitia frumento, etc., repleta... d Elles sont ensuite en anglais et conservent la même précision. Nous sommes exactement renseignés sur le nombre des villes et des villages traversés, leur population, les curiosités naturelles et les antiquités que Ton rencontre sur la route. Par Capoue, Caserte, Ai'pi, Bénévent, Barletta, Trani, Bari, Brindisî, Lecce, Tarente, pour ne nommer qu'une partie des stations, les deux touristes parcourent toute la partie méridionale de ritalie, recueillant tous les souvenirs classiques, sMnformant des moindres débris du passé, devisant avec les indigènes sur les légendes locales. Ainsi, le plus grand souci de Berkeley dans cette période du voyage parait être de découvrir, s'il est possible, la vérité sur la singulière maladie de ceux qu'une araignée de ce pays, la tarentule, a piqués. Est-il vrai qu'ils soient réellement forcés de danser à en mourir, quand la danse même ne les guérit pas, ou n'y a-t-il là qu'un effet de l'imagination, une maladie morale plutôt que physique, imaginaire et cependant contagieuse? Le philo-
sophe réunit sur ce sujet une foule d'informations et les inscrit avec grand soin, sans arriver cependant à résoudre ce grave problème. Mais il ne se contente pas des informations sérieuses ; il accepte aussi bien les on-dit populaires, les récits des paysans ; c'est à croire qu'il n'a fait cette enquête que pour se divertir en voyage, ou bien encore pour mieux connaître les idées et les mœurs de ces populations encore fort primitives. Nous y trouvons , par exemple , des passages comme le suivant : nN. B.Le?. Vicario nous dit de la tarentule qu'il a guéri plusieurs cas avec la langue d'un serpent pétrifié que Ton trouve à Malle. On la met en poudre, on la mêle avec du vin, et on la fait boire au malade après la neuvième danse ou la dernière ; car il y a trois danses chaque jour pendant trois jours. — Si la tarentule est tuée, la maladie cesse ; elle se communique à ceux qui mangent d'un fruit piqué par la tarentule. Il ne croit pas que ce soit une maladie imaginaire, car il a soigné entre autres un capucin, et il lui est impossible d'admettre que ce capucin ait feint d'être malade pour le plaisir de danser... » Suit un témoignage analogue d'un paysan.
Y aurait-il de la part de Berkeley quelque ma lice à rapporter ainsi l'opinion des prêtres et des paysans de cette partie reculée de l'Italie, et à montrer par là qu'ils étaient aussi ignorants les
uns que les autres ? Les jésuites du pays ne paraissent pas eux-mêmes beaucoup plus capables de s'entretenir avec les étrangers. Nos voyageurs demandent à Tun d'eux, dans leur couvent de Bari, la permission de visiter la bibliothèque. Le Révérend Père veut savoir d'abord s'ils se sont confessés, et il leur conseille d'aller voir plutôt certaine église de Saint-Nicolas. Nous sommes bien loin du cardinal Gualtieri 1
Au mois d'octobre 1717, Berkeley était de retour à Naples. Il écrit à Pope une lettre vraiment poétique ; on nous permettra d'en traduire au moins quelques passages :
<( Depuis longtemps déjà je médite de vous ennuyer par une lettre, mais je n'en ai pas eu le courage jusqu'à présent; je n'avais rien à dire qui méritât d'être envoyé à quinze cents milles. L'Italie est un sujet si usé que vous m'avez pardonné aisément, j'en suis sûr, de ne pas vous en parler, et l'imagination d'un poëte est si délicate, si exigeante, que ce n'est pas chose facile que de trouver des images capables de plaire à l'un de ceux qui dans tous les temps ont le mieux mérité le nom de poôte. Cependant, la description d'une île où j'ai passé trois ou quatre mois vous amuserait, je crois, une minute ou deux, si je pouvais la faire avec les couleurs qui conviennent.
y> L'île d'Inarime est un résumé de la terre en-
lière; elle contient, dans l'espace de dix-huit milles, une étonnante variété de collines, de vallées, de rocs abrupts, de plaines fertiles, de montagnes desséchées, le tout mêlé dans la confusion la plus pittoresque. L'air, dans la saison la plus chaude, est constamment rafraîchi par les brises de la mer. Les vallées produisent d'excellent blé et du maïs, mais sont le plus souvent couvertes de vignes enlacées à des arbres fruitiers... Les collines, pour la plupart, sont plantées de vignes jusqu'au sommet, quelques-unes sont chargées de bois épais, les autres de bosquets . de myrtes et de lentisques. Les champs, au nord de Tîle, sont séparés par des haies de myrtes. Des fontaines, de petits ruisseaux, ajoutent à la beauté du paysage, que font ressortir encore quelques parties stériles et couvertes de rochers. Mais ce qui achève le tableau, c'est une énorme montagne qui s'élève au milieu de Tîle, un volcan terrible autrefois, le Mons Epomeus des anciens. La base de cette montagne est ornée de vignes et d'arbres fruitiers; au-dessus s'étend une prairie où paissent des troupeaux de chèvres et de moutons ; enfin le sommet est formé par une pointe de rocher rouge d'où l'on a la plus belle vue du monde : on embrasse d'un coup d'œil, par delà plusieurs îles charmantes couchées à vos pieds, environ trois cents milles du rivage de l'Italie, du pro-
montoire d'Antiumau cap de Palinure; c'est la plus grande partie des régions chantées par Homère et Virgile, des pays où se sont passées les aventures de leurs deux héros... Il faudrait une imagination aussi brillante et des vers aussi harmonieux que les vôtres, pour décrire dignement ce spectacle. Les habitants de cette île délicieuse ne sont préoccupés ni des richesses ni des honneurs, et sont exempts des vices et des folies qui en résultent ; s'ils étaient aussi insensibles à la vengeance qu'ils le sont à Tavarice et à Taniibition, ils représenteraient en réalité la poétique fiction de Tâge d'or. Mais ils ont, comme pour compenser leur bonheur, la mauvaise habitude de s'égorger les uns les autres pour la moindre offense... »
Cette lettre contient aussi quelques détails assez piquants sur la vie de Naples : « Voulezvous savoir comment nous passons notre temps à Naples? Nous avons pour principale distraction la dévotion de nos voisins. Outre la gaieté de leurs églises, où l'on va voir, comme on dit ici, una bella^ devozioTie, c'est-à-dire une sorte d'opéra religieux, ils font, presque toutes les semaines, des illuminations par dévotion; les rues sont souvent ornées d'autels dressés par dévotion, et, ce qui est encore plus étrange, les dames invitent les gentilshommes à venir chez elles faire de la
musique et manger des confitures par dévotion ; en un mot, sans cette dévotion de ses habitants, Naples n'aurait rien de particulier, hormis son climat et sa situation... » La lettre se termine par des compliments ; c'est un trait à remarquer que cette constante admiration sans mélange de Berkeley pour un poète qui avait lassé, par sa vanité et son mauvais caractère, ses meilleurs amis.
Les voyages de Berkeley durèrent encore trois ans. A deux reprises, au mois d'août 1717 et au mois de juin 1719, il obtint une prolongation de son congé. En son absence, il fut nommé senior fellow, c'est-à-dire professeur titulaire du collège de la Trinité. La mort même de l'évêque Ashe, le père de son élève, ne parait pas avoir interrompu son séjour à l'étranger. Il visita la Sicile en 1718, et s'appliqua à en étudier les productions naturelles et les curiosités, avec le môme soin qu'il apportait à toutes ses recherches. Il avait même réuni un bon nombre d'observations ; mais les notes dont nous avons parlé ne vont pas au delà du 13 avril 1718, et nous n'avons que des indications très vagues sur l'emploi des dernières années.
Nos deux voyageurs ne revinrent en Angleterre qu'en 1720. Le retour se fit à petites journées, avec de longues stations dans les villes du nord de ritahe et de la France.-