LB TESTAMENT DE YANE8SA
Londres et TAngleterre étaient sous le coup d'un désastre qui avait jeté la plus grande perturbation dans les esprits. L'exemple récent de Law n'avait pas préservé nos voisins des dangers de Tagiotage. Il s'était formé une compagnie de la mer du Sud, dont les opérations promettaient la fortune à ses actionnaires et qui s'était même chargée de rembourser la dette de l'Etat. Les actions de cette compagnie avaient atteint beaucoup trop vite un prix trop élevé, en disproportion avec la valeur réelle qu'elles représentaient. A Londres, comme à Paris quelques mois auparavant, une panique avait succédé à une extrême faveur, et il fallut l'intervention du Parlement, dont les séances ne furent pas sans orages, pour rétablir lentement le crédit. Mais en Angleterre, pas plus qu'en France, les ruines particulières ne furent réparées par les mesures d'intérêt général.
Aujourd'hui de pareilles crises seraient probablement moins redoutables : on connaît mieux le
mécanisme de ces spéculations commerciales, dont les premiers essais furent si malheureux dans les deux pays ; mais, à cette époque, au commencement de Tannée 1721, l'impression produite fut immense, et, comme il arrive dans les temps de calamités, on chercha un peu partout les causes du mal. Les évêques, moins occupés, comme on le pense, d'économie politique que de morale, firent entendre de sévères paroles et montrèrent, dans ce sinistre financier, le châtiment de Tindifférence religieuse. La société anglaise était, il est vrai, depuis Tavénement de la maison de Hanovre, dans un état fort semblable à celui de la même société après la restauration des Stuarts. C'était la même légèreté, le même amour du plaisir, le même désir de s'enrichir sans travail, et, suivant les moralistes chrétiens, la même corruption pour la même cause, Tirréligion. Berkeley, avec son ardente imagination, fut encore plus frappé que ses contemporains, semble-t-il, de la gravité du désordre. 11 se rappelait sa polémique inutile contre les libres- penseurs, dans le Guardian de Steele ; il reprit sa campagne de moraliste, et publia, peu de temps après son retour, son cr Essai pour prévenir la ruine de la Grande-Bretagne. »
« Devenons industrieux, sobres, religieux, le salut est à ce prix 1 » Cette phrase résume ce nou-
vel opuscule. L'auteur ne compte pas trop sur la docilité de ses compatriotes à suivre ce conseil. Ce serait cependant le seul moyen, selon lui, d'éviter une ruine complète, et il serait chimérique de s'imaginer que le bien-être et le repos puissent être atteints par une autre route. Il a raison, sans doute, et il montre la bonne voie ; mais il s'exagère le mal et il dépasse le but, quand il énumère les mesures à prendre pour ramener le bon ordre et la confiance : il faudrait établir des lois somptuaires, régler les amusements du peuple, prohiber les mascarades, réformer le théâtre et diriger les arts pour les faire servir uniquement au développement des bonnes pensées et des sentiments généreux. Encore ces rer mèdes seront-ils peu efficaces, tant que les individus eux-mêmes ne se seront pas amendés. Mais comment obtenir un résultat si désirable ? Berkeley en désespère, et déjà sans doute il rêve d'une société moins corrompue où le bien soit plus facile.
Il n'avait cependant pas à se plaindre lui-même de l'accueil que lui faisait cette société pour laquelle il se montrait si sévère. Ses voyages avaient encore ajouté au charme de son esprit et de sa conversation. 11 était recherché et fêté. 11 avait perdu, il est vrai, plusieurs de ses plus illustres amis : Addison était mort en 1719; Prier, le poète, mou-
raiten 1721. Swift était à Dublin ; Steele n'avait plus ni santé ni fortune; le poôte Gay s'était ruiné dans l'affaire de la mer du Sud et s'était retiré à Hampstead découragé et malade. Il restait Pope, Arbuthnot et Atterbury, alors doyen de Westminster. C'est aussi à cette époque que remontent les relations d'amitié de Berkeley avec Benson, le futur évêque de Glocester, dont il avait fait la connaissance à Rome, avec Secker, avec Rundle. Dans l'Epilogue à ses satires, Pope les réunira tous les quatre en un éloge commun : « Même dans un évêque, dit-il, je puis découvrir quelque mérite. Secker est plein d'honneur, Rundle a du cœur; des manières, de la candeur, sont le partage de Benson ; à Berkeley toute vertu sous le ciel ^ » Clarke continuait ses prédications dans l'église de Saint-James, et Butler prononçait les discours qui l'ont placé au premier rang des moralistes anglais. Berkeley eut plusieurs occasions de s'entretenir avec ces deux philosophes, les plus connus parmi les penseurs contemporains. Enfin , il fit la connaissance de ce comte de Pembroke, auquel il avait dédié, plus
* Even in a Bishop I can spy désert ;
Secker is décent, Rundle bas a heart :
Mannera witli candeur are to Benson given, To Berkeley every virtue under heaven. »
Epilogue to ihe Satire$, publié en 1738. Secker fut successivement évoque de Bristol , d'Oxford , et archevêque de Lambelb ; Rundle fut évoque de Derry.
de dix ans auparavant, ses Principes de la connaissance humaine, et de ce fameux comte de Burlington, Boyle, Tune des gloires de Tarchitecture. Ce dernier le recommanda à Charles, second duc de Grafton, qui fut nommé, au mois d'août 1721, lord lieutenant d'Irlande, et qui remmena avec lui en qualité de chapelain.
Berkeley revint ainsi à Dublin après huit ans d'absence. Il semble qu'il ait repris, malgré son titre nouveau, ses fonctions au collège de la Trinité. Il était professeur de grec; il fut nommé professeur de théologie et prédicateur de l'université. Au mois de février de l'année suivante (1722), il fut appelé au doyenné de Dromore, mais il n'y a aucune preuve qu'il en ait pris possession. Il est plus certain qu'il fut chargé, au collège, de l'enseignement de Thébreu. On peut supposer qu'il était alors assidu auprès de son ancien ami, le doyen de Saint-Patrick, autant du moins que le lui permettaient ses nombreuses occupations universitaires. Un incident des plus romanesques, auquel nous avons déjà faitallusion, et qui aurait pu altérer les bons rapports de Swift et de Berkeley, se produisit en 1723, sans diminuer, semble-t-il, leur amitié.
On connaît les relations de Swift avec Stella, la fille d'un intendant de sir William Temple, et ensuite avec miss van Homrigh. Nous emprun-
- 2ii -
tons à Prévost-Paradol le récit de ces aventures célèbres, dont le dénouement devait intéresser d'une façon si imprévue notre philosophe :
« D'autres soucis assaillaient Swift en Irlande, et son cœur, sa conscience, son honneur, y subissaient de perpétuelles épreuves. Il revenait auprès de Stella, la pensée remplie d'une autre femme, miss van Homrigh, qui eut à souffrir tout ce que Stella avait souffert, mais qui en souffrit moins longtemps. C'est en 1710 que Swift connut à Londres madame van Homrigh, veuve d'un marchand diAmsterdam, et dirigea les études de l'aînée de ses deux filles. Le charme qui avait entraîné Stella vers son maître agit avec autant de force sur l'esprit élevé, sur le cœur aimant de miss van Homrigh. Au commencement de 1712, elle avoua son amour à Swift et lui offrit sa main. Il n'est pas douteux que Swift l'aimait; mais rompre avec Stella et épouser miss van Homrigh était au-dessus de ses forces ; il voyait aussi dans cette action la ruine de sa réputation et une prise offerte aux sévères jugements du monde. Dans ce poème de Cadenus et Vanessa, plein de tristes beautés, où il exhorte Vanessa à une sorte d'amour platonique, lui offrant, dit-il, « un perpétuel délice d'esprit, appuyé sur la vertu, plus durable que les séductions de l'amour, et qui échauffe sans brûler,... » il donne à l'infortunée Vanessa,
à défaut de la plus forte raison qui lui fasse refuser sa main (son engagement avec Stella), cette autre raison puissante aussi sur son esprit : « Que dira le monde?... La ville jugera qu'il a trompé par des paroles magiques la jeune fille sans défense ; tous les fats en riront, et diront que les savants ne valent pas mieux que les autres hommes... Quel soin paternel de cette jeune fille ! cinq mille guinées dans sa bourse ! Le docteur aurait pu imaginer pis. »
» En 1714, la mère de miss van Homrigh mourut; elle accourut en Irlande avec sa sœur, et le supplice mérité de Swift commença. Il n'eut jamais le courage de lui enlever tout espoir, et la désespéra lentement par une froideur inexplicable pour elle, par les brusques changements de son humeur. Il restait souvent longtemps sans aller lavoir, et les lettres de Vanessa nous apprennent combien ses visites étaient souvent cruelles. . . De son côté, Stella, se sentant une rivale sans la connaître, se mourait, et, en 1716, Swift, vaincu par sa douleur, l'épousait secrètement. Sans oser avouer cette union à Vanessa, il se conduisit de telle sorte avec elle qu'elle se retira à Cellbridge, près de Dublin, toujours aimante, toujours effrayée et accablée de la conduite de Swift. Elle lui écrivait en 1720 : « Dix mortelles semaines se sont écoulées depuis que je vous ai
VU, et pas une lettre... Vous voulez à force de rigueur me détacher de vous... Je vous conjure, par Dieu même, de me dire ce qui a pu causer Textrême changement que je trouve en vous. » Cependant elle eut encore à Cellbridge quelques jours heureux- On montrait, longtemps après cette funeste histoire, le berceau entouré de fleurs et rafraîchi par un ruisseau, où Swift et Vanessa venaient souvent s'asseoir avec des livres, et passaient de longues heures, toujours trop courtes pour Tamante délaissée. Swift Tencourageait dans ses lettres à vivre au jour le jour et à ne rien désirer au delà du présent. « Les sages de tous les temps ont pensé que la meilleure méthode est de prendre les minutes comme elles volent et de faire un plaisir de toute action innocente... Ecrivez-moi gaiement, sans plaintes et sans prières; autrement Cadenus le saura et vous punira. » Un an plus tard (13 juillet 1722), il écrivait : « Montez à cheval, faites-vous suivre de deux domestiques, et allez voir vos voisins, les plus petits de préférence : il y a du plaisir à être respecté, et vous le pouvez toujours par votre esprit et votre fortune. La meilleure méthode que je connaisse en cette vie est de prendre son café quand on peut, et de s'en passer gaiement quand on ne le peut pas; tant que vous aurez le spleen, vous pouvez être sûre que je vous
prêcherai. » Il n'eut pas à lui faire longtemps ces injustes et inutiles reproches. Avant la fin de cette année même, Vanessa, qui avait perdu sa sœur, et qui était livrée, sans consolation, au sentiment de son abandon, se décida à chercher le véritable secret de la conduite de Swift. Elle écrivit à Stella et lui demanda la vérité. Celle-ci répondit à son infortunée rivale qu'elle était la femme de Swift, et elle envoya à ce dernier la lettre de Vanessa en quittant Dublin. Aussitôt Swift partit avec cette lettre pour Cellbridge, entra chez Vanessa, jeta cette lettre sur la table et sortit sans lui dire un seul mot. Il ne revit plus celle qu'il avait frappée de ce coup mortel. Trois semaines après, elle mourait, révoquant le testament qu'elle avait fait en faveur de Swift, et léguant une partie de sa fortune au docteur Berkeley * . »
Depuis son retour à Dublin, Berkeley n'avait pas vu une seule fois miss van Homrigh. Swift l'avait conduit, comme nous l'avons dit, chez Madame van Homrigh, en 1713. Il fut désigné cependant, avec Robert Marshal de Glonmel ,esq., pour exécuter les dernières volontés de la mourante, payer les dettes qu'elle laissait, veiller à l'observation des legs qu'elle faisait, et partager, avec le même Robert Marshal, une fortune
^ Prévo8T-Paradol. Jonathan Swift y sa we et se» œuvres.
évaluée à 8,000 livres sterling. Il reçut cette nouvelle avec une surprise facile à comprendre.
Elle le confirma dans un dessein qu'il méditait depuis quelque temps, et pour lequel il fallait de grandes ressources. Insensible à la perspective de vivre en repos, dans une situation enviable, alors que la fortune lui souriait et que rien ne s'opposait plus à son avancement dans la hiérarchie ecclésiastique, ce philosophe, ou plutôt ce prêtre, qui avait gardé jusqu'à Tàge de quarante ans l'enthousiasme et les illusions de la jeunesse, ne méditait rieu moins que d'aller fonder, dans une île de l'océan Atlantique, un grand collège pour la conversion et l'éducation des jeunes Indiens d'Amérique. Vainement il avait été promu au doyenné de Derry, l'un des plus importants de l'Irlande; il persistait dans son projet chimérique ; il ne se rendit jamais dans son doyenné ; il aima mieux aller à Londres demander, pour son entreprise, l'appui du gouvernement.