‹ Etude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges BerkeleyChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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C'est Swift lui-même, dans une lettre à lord Carteret, alors vice-roi d'Irlande, qui nous révèle les intentions de son ami : « Un gentilhomme, lui dit-il, vient de quitter ce royaume pour TAngleterre. C'est le docteur Georges Berkeley, doyen de Derry, Tun des meilleurs bénéfices de ce pays, qui vaut bien 1,100 livres sterling par an. Il s'embarque pour l'Angleterre, où il espère rencontrer Votre Excellence et lui être présenté, sans doute par son ami lord Burlington. Je crois que vous prendrez un moment de loisir pour lire cette lettre, et peut-être ne serez-vous pas fâché d'avoir quelques renseignements sur ce personnage et la mission qu'il s'est donnée... » Swift raconte alors avec esprit et en peu de mots l'histoire de Berkeley, sans oublier d'ajouter qu'il est le fondateur d'une secte dite des immatérialistes.

« Votre Excellence sera effrayée de penser que tout cela n'est qu'une introduction; car j'ai encore à parler de la mission. C'est un philosophe dans

toute la force du terme pour ce qui regarde l'argent, les honneurs, le pouvoir; depuis trois ans il s'est mis en tête d'aller fonder une Université aux Bermudes, avec une charte de la couronne, n a séduit par ses projets plusieurs de nos jeunes ecclésiastiques les plus distingués et d'autres personnes d'ici, la plupart en belle position déjà ou en passe de bien faire leur chemin; mais en Angleterre ses conquêtes sont plus nombreuses, et je crois qu'elles s'étendront encore cet hiver. Il m'a montré un petit Traité qu'il a l'intention de publier, où Votre Excellence verra tout le plan d'une vie académico-philosophique (je vous rappellerai ici vos propres goûts) et d'un collège fondé pour des élèves et des missionnaires indiens : la plus étonnante de ses propositions, c'est qu'il ne demande que cent livres par an pour luimême, cinquante pour les professeurs, et dix pour les étudiants. Il sera désolé si ou ne lui retire pas son doyenné, si on ne le met pas à la disposition de Votre Excellence. J'ai essayé de le décourager en lui parlant de la froideur de la cour et des ministres, qui ne manqueront pas de regarder ces projets comme impossibles et chimériques ; mais rien n'y fera. Aussi je prie humblement Votre Excellence ou de chercher à persuadera cet homme, l'un des plus éminents du royaume par le savoir et la vertu, qu'il vaut mieux rester tranquille dans

son pays, ou de Taider de votre crédit à mener à bonne fin son projet romanesque ; en Tencourageant, vous agiriez avec une noblesse et une générosité bien dignes d'un personnage de votre rang et de vos rares lumières. » (3 sept. 1724.) Swift continue ainsi son rôle de protecteur et ne manque pas une occasion de faire Téloge de Berkeley, de le recommander, même quand il n'approuve pas et ne comprend pas bien ses entreprises. Le projet des Bermudes va absorber notre philosophe pendant un espace de huit années. Il Ta conçu depuis trois ans, au moment où le doyen de Saint-Patrick écrit la lettre qu'on vient de lire, c'est-à-dire depuis son retour d'Italie, depuis le désastre de la mer du Sud, depuis qu'il désespère, par un singulier pessimisme, de l'amélioration morale de la vieille Europe. L'Amérique, terre relativement nouvelle, lui apparaît comme un pays de bonheur et d'innocence, où il ne reste plus qu'à implanter les arts, la science et la vraie religion, pour en faire un monde idéal. Cette conception prend dans son esprit une force chaque jour croissante, et il lui semble que les événements s'accordent pour lui rendre plus facile l'exécution de ses projets^ L'héritage si inattendu de miss van Homrigh lui assure l'indépendance nécessaire pour se donner tout entier à son œuvre nouvelle, et le doyenné

de Derry, qu'il est prêt à sacrifier, lui permet de parler avec plus d'autorité et de se faire écouter même à la cour.

Il fallait en vérité que son ardeur fût celle d'un apôtre et sa parole bien persuasive : au collège même de la Trinité, il avait décidé trois jeunes professeurs à sacrifier un avenir assuré pour partager sa fortune. Ce n'était rien encore. Dès son arrivée à Londres, il met tout en œuvre pour obtenir des adhésions, des subsides, une charte royale. Il publie son : Projet pour assurer la prospérité de nos églises dans les plantations étrangères, et la conversion des sauvages d'Amériqtce, par la fondation d'un collège dans les iles Summer, autrement appelées iles de Bermude. C'est un éloquent plaidoyer en faveur de Tentreprise et le plan suivi de l'établissement projeté. Avec toute la minutie d'un esprit vraiment pratique, il détermine toutes les conditions nécessaires à la prospérité de ce collège, toutes les raisons qui doivent faire préférer tel pays à tel. autre pour le succès de cette création, et ensuite, avec plus d'imagination que d'exactitude, il s'efforce de prouver que les Bermudes offrent tous les avantages désirables. Il fait remarquer en effet qu'elles sont à égale distance à peu près du continent et des autres iles d'Amérique; il y voit comme une disposition providentielle. Malheu-

reusement, cette distance n'était pas moindre de 580 milles ! Un esprit moins prévenu aurait vu dans ce seul fait un obstacle insurmontable. Berkeley ne s'en douta jamais, et, ce qui paraîtra plus surprenant, il fit partager ses illusions, son enthousiasme, aux membres les plus influents de la société anglaise, un seul excepté, Robert Walpole.

Il avait pensé d'abord qu'il lui suffirait de faire appel à la générosité des personnes de bonne volonté, et peut-être eût-il mieux valu s'arrêter à cette première idée. Le résultat des premières tentatives pour se concilier la faveur publique fut en effet extraordinaire. Ceux qui se montraient d'ordinaire le plus indifférents à de pareilles conceptions se laissèrent émouvoir sous l'action d'une éloquence aussi entraînante, et ne furent pas les derniers à promettre leur concours, a Un jour, raconte Warton d'après lord Bathurst, tous les membres du club Scriblerus, réunis à table, s'amusèrent à railler Berkeley, qui était leur hôte, sur son projet desBermudes. Berkeley écouta toutes leurs plaisanteries et demanda ensuite à parler à son tour. Il exposa alors son plan avec une éloquence si étonnante, avec tant de force et d'enthousiasme, qu'ils furent d'abord tous réduits au silence et bientôt si émus euxmêmes qu'ils se levèrent en criant : « Partons

tous avec lui M » Ce ne fut pas un entraînement tout à fait passager ; Berkeley les décida à Taider au moins de leur fortune, et il recueillit ce jourlà plus de mille livres. Un comité, composé de ses principaux amis, s'était formé pour recevoir les souscriptions particulières; l'argent affluait, et il n'est pas douteux que les frais de Tentreprise n'eussent été bientôt couverts, si Tauteur du projet n'avait eu l'ambition d'obtenir du Parlement lui-même les ressources nécessaires.

Mais il voulait d'abord une charte royale. Le roi Georges ?*" se montra favorable à la requête de quelques partisans du philosophe ; l'hostilité du premier ministre, qui ne goûtait pas les aventures ou qui prévoyait que d'elles-mêmes elles n'aboutiraient pas, fut neutralisée, et, au mois de juin 1725, une patente royale, revêtue des sceaux, décrétait la création du collège des Bermudes pour la propagation de la foi parmi les Indiens sur le continent d'Amérique, nommait le docteur Berkeley, doyen de Derry, principal dudit collège.

Berkeley ne se contenta pas de ce résultat. L'île de Saint-Christophe, l'une ^es Antilles, longtemps disputée par les Anglais et les Français, avait été définitivement cédée à l'Angleterre par

^ WAATONf Essay on Pope, i. Il, p. 254.

le traité d'Utrecht. Il fit une exacte recherche de sa valeur et tout un plan pour Tamélioration de ses cultures. Il demanda ensuite que Ton prélevât sur cette plus-value projetée Targent nécessaire à rétablissement du futur collège. Le roi se montra ravi de cette combinaison et donna Tordre à Walpole de présenter au Parlement un bill conforme. Berkeley ne s'en remit pas aux soins du ministre ; il s'adressa lui-même à tous les membres delà Chambre des communes, et leur exposa si bien à chacun sa demande, les persuada si bien de la bonne volonté royale, que le 1 1 mai 1726 le bill passa à l'unanimité moins deux voix seulement. Walpole ne s'attendait pas à ce vote. Le ministre avait pensé que les considérants de son projet étaient assez clairs pour le faire rejeter. 11 avait compté sans l'éloquence communicative de Berkeley et dut en conséquence s'engager à fournir la somme de 20,000 livres sterling. Les souscriptions particulières étaient ainsi rendues inutiles : l'Etat ferait les frais du collège Saint-Paul.

Sur le papier, la constitution de ce collège fut bientôt réglée. Il devait être dirigé par un président et neuf professeurs, tous assurés de garder leur traitement d'Europe jusqu'à la fin des dixhuit premiers mois qui suivraient leur arrivée aux Bermudes, Il serait pourvu aux vacances par

des élections. L'évêque de Londres était nommé visiteur, et le secrétaire d'Etat pour les colonies, chancelier.

Berkeley employa cinq ans à ces démarches préliminaires, de l'automne de 1724 à celui de 1728. Dans cet intervalle, il fut admis à la cour de Caroline, alors princesse de Galles. Cette princesse avait du goût pour la théologie et la philosophie. Elle s'était intéressée à la correspondance de Clarke et de Leibnitz, et elle aimait à mettre aux prises les plus illustres penseurs du royaume. Berkeley ne put échapper à ces tournois qu'il ne jugeait pas fort utiles, si ce n'est peut-être, indirectement, aux intérêts de Toeuvre à laquelle il s'était dévoué. 11 avait encore, il faut bien le dire, d'autres préoccupations. Sa tache d'exécuteur testamentaire n'était point achevée. C'était chaque jour une infinité de détails à régler, de comptes à vérifier, de mesures financières à décider, qui, plus d'une fois, faillirent lasser sa patience. Il avait heureusement un précieux auxiliaire dans son vieil ami Thomas Prier. Nous avons perdu de vue, depuis le premier voyage d'Italie, ce correspondant ordinaire de notre philosophe. Il reparaît à partir du mois de décembre 1724, et les lettres abondent pendant le séjour de Berkeley à Londres et ses longues négociations pour son collège. Mais, comme on le pense, ces lettres contien-

Tient plutôt des indications sur la marche à suivre pour exécuter le mieux possible les volontés de miss van Homrigh, que des renseignements développés sur la grande entreprise. En un mot, ce sont surtout des lettres d'affaires, et il est assez piquant de voir le fervent apôtre des Bermudes embarrassé d'ailleurs dans toutes les minuties d'une succession si longue à liquider.

Nous ne pourrions donner même des extraits de cette correspondance de cinq années, sans dépasser les limites de ce travail. Elle est précieuse cependant pour mieux faire connaître, dans son naturel, le caractère de Berkeley ; elle permet aussi de suivre, comme jour par jour, les démarches qu'il fait pour obtenir et la charte royale et le vote de la Chambre des communes. Il est rare en effet qu'une lettre ne se termine pas par quelque allusion à l'état du projet. On y trouve le sentiment bien légitime qu'il devait avoir de sa valeur et de son activité : <c Grâce à Dieu, je m'aperçois, dans des questions bien plus difficiles, des bons effets de l'activité et de la résolution; je veux parler des Bermudes, qui me donnent tant à faire, et qui, en dépit de toute opposition, commencent à prospérer. » (27 janvier 1726.) Volontiers il stimule ainsi le zèle de son ami, de son intendant, pourrait-on dire, et s'étonne qu'il ne soit pas plus facile de satisfaire

une fois pour toutes des créanciers que de faire adopter par le Parlement une mesure condamnée par le premier ministre.

« Pour ce qui est du mariage, dit-il dans une autre lettre (13 sept. 1726), je vous répondrai seulement que si j'ai été souvent marié par les autres, je ne me suis pas encore marié moimême, je vous assure. » Cette boutade est la seule allusion au mariage que nous trouvions dans les lettres de Berkeley. Deux ans après, alors qu'il est enfin sur le point de s'embarquera Gravesend, le 5 septembre 1728, il annonce à la fois à Prier qu'il va partir et qu'il est marié : a Demain, avec la grâce de Dieu, je mets à la voile pour Rhode-Island, avec ma femme et Tune de ses amies, qui nous accompagne. Je suis marié depuis que je ne vous ai vu, avec miss Forster, fille du dernier chief-justice K Son humeur et le tour de son esprit me plaisent plus que toutes les qualités que j'aie jamais remarquées dans les personnes de son sexe... » Elle était la nièce de ce Nicolas Forster, évêque maintenant de Raphoë, qui, en 1709, avait assisté à Tordination de Berkeley. Mais c'est tout ce que nous savons, par Berkeley lui-même, de son mariage, et nous venons de voir qu'il ne l'apprit à Thomas Prior, c'est-à-dire à

^ John Foreter avait été greffier et chief-justice (ou grand juge) à Dublin. Il était mort à celte époque.

son plus ancien ami^ à son camarade d'enfance^ qu'après Tévénement; aussi ne pouvons-nous pas dire avec certitude à quelle époque ni dans quelle ville il fut célébré. Les registres des paroisses de Dublin n'en font pas mention. L'évêque Stock, le biographe de Berkeley, le rapporte au !•' août 1728. Nous ne sommes pas beaucoup mieux instruits du caractère et des qualités de mistress Berkeley ; les indications recueillies çà et là s'accordent cependant à la représenter comme digne de son mari. Le fait seul d'avoir consenti à partager sa fortune, alors qu'il renonçait à des avantages déjà assurés, pour consacrer le reste de sa vie à Tentreprise incertaine et périlleuse des Bermudes, prouve la noblesse de ses sentiments. Il semble, d'autre part, qu'elle ait été de l'école des mystiques ou des quiétistes, et qu'elle ait eu pour lectures favorites les livres de Fénelon, de Madame de Guyon, et de leur imitateur anglais, Hooke, l'historien de Rome.

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