BERKELEY DANS SON DIOCÈSE. — LE QUESTIONNEUR
Berkeley était encore plus loin du monde dans son évêché quil ne l'avait été à Rhode-Island ; rhistoire de sa vie, pendant ces vingt années de solitude, peut se résumer dans ces deux mots : méditation et charité. Il avait compris qu'il n'était pas nécessaire, pour faire le bien, de traverser Tocéan, d'aller porter la lumière à des peuplades encore sauvages. <r L'Irlande, écrivait-il à Johnson (1735), a dix fois plus besoin des efforts de la charité, qu'il s'agisse de l'âme ou du corps, que la Nouvelle- Angleterre, et il y a d'autant plus à faire en réalité que peu d'hommes songent à s'en occuper et qu'il n y a rien à attendre du dehors. » Il se donna à cette tâche avec cette ardeur qu'il mettait à toute chose. Toutes ses œuvres désormais, plus encore, s'il est possible, que par le passé, seront inspirées, même les plus considérables et les plus profondes, par cet amour du bien public, ce zèle pour l'amélioration des conditions physiques et morales de sa patrie d'adop-
tion. Bien qu'il soit Anglais d'origine, il se dévoue tout entier au bonheur des Irlandais. C'est pour y contribuer dans la mesure de ses forces qu'il se fera tour à tour, ou plutôt tout ensemble, économiste et médecin à sa façon. C'est parce qu'il croit la religion nécessaire à l'accroissement du bien public qu'il continuera contre les librespenseurs la campagne où il montre quelquefois, il faut bien l'avouer, plus de ferveur que de discernement.
Il était à peine sorti de sa controverse avec les mathématiciens que déjà il s'occupait de la publication d'un ouvrage très original dans la forme et d'une grande portée. Le Questionneur (the Querist) est en effet une suite de simples questions sur la situation économique de l'Irlande, sur les moyens de l'améliorer. Il se trouvait en présence d'une nombreuse population indigène, longtemps exploitée par l'étranger, encore incapable de se gouverner elle-même. L'industrie, la solidarité qu'il avait conseillées comme les plus sûrs remèdes aux maux de l'Angleterre, sous le coup des désastres financiers de 1721, lui paraissaient encore et mille fois plus nécessaires à l'Irlande, où les notions les plus simples de l'économie politique n'étaient ni pratiquées ni même comprises. Aussi, sans imiter l'indifférence des évêques protestants, qui ne s'étaient pas souvent distingués
jusque alors par leur zèle pour la prospérité du pays, il appliqua toute l'activité de son esprit naturellement chercheur à découvrir les moyens les plus propres à transformer xm état social si déplorable. « Le patriotisme de Berkeley, dit sir James Makintosh, n'était pas, comme celui de Swift, gâté par une ambition déçue; il n'était pas non plus borné, comme celui de Swift, à la colonie des protestants anglais. Peut-être le Querist contient-il plus de pensées originales, encore aujourd'hui sans application dans la législation et réconomie politique, qu'on n'en trouve dans n'importe |quel ouvrage de même étendue *. »
C'est en effet un recueil de questions telles qu'elles forcent le lecteur à penser et que la réponse à faire ne soit pas diflBcile à trouver. Son principal but, dans ses différentes publications, qu'il s'agisse de métaphysique ou de science sociale, a toujours été, comme il l'écrivait à Samuel Johnson, de réveiller les esprits, de les amener à trouver par eux-mêmes la vérité. Quel serait le moyen de donner aux Irlandais plus de bien-être? Est-il un peuple qui dispose de plus de ressources, qui pourrait arriver plus sûrement à la richesse? D'où vient donc cette grande misère? Les riches font venir du dehors tout ce qui leur est nécessaire,
« Gifô par M. Fraser, t. III, p. 355.
alors qu'il serait si facile de le trouver en Irlande^ en établissant des ateliers^ des fabriques^ des manufactui:es, en donnant aux arts et au conunerce les encouragements et Timpulsion qui leur manquent. « Si Tlrlande, dit-il, était entourée d'un mur d'airain de mille coudées, les Irlandais ne pourraient-ils pas néanmoins vivre heureux et contents, cultiver la terre et en récolter les fruits ? »
« Le principal mérite des questions de ce genre, dit Stuart Mill, consiste dans la certitude où est l'auteur, sur deux vérités fondamentales, que l'industrie du peuple est la véritable source de la richesse nationale, et que les dépenses de luxe sont un dommage pour elle; c'est aussi la netteté avec laquelle il reconnut, devançant son siècle, que l'argent n'est pas en lui-même une richesse, mais des jetons pour calculer et échanger la richesse, ou, dans ses propres termes, « un je- » ton qui donne droit à la puissance, et propre à D constater et à transférer cette puissance. » S'il avait creusé cette idée, il aurait devancé l'œuvre d'Adam Smith; mais il adhérait en apparence aux conclusions de ce que l'on appelle le système mercantile, tout en en rejetant les prémisses, et il semble avoir pensé que la consommation des objets de luxe étrangers était bien plus dommageable à la richesse nationale que celle
des objets de luxe produits dans le pays K »
La première partie du Querist parut en 1 735, à Dublin, sans nom d'auteur, par les soins de son vieil ami, son camarade de collège, le D' Madden. Madden et Thomas Prier avaient fondé, depuis quelques années, la société de Dublin pour le développement des arts et des sciences en Irlande. L'ouvrage de Berkeley était destiné à seconder leurs efforts. La seconde partie fut publiée au mois de juin 1736; la troisième. Tannée suivante. Deux autres éditions en furent données. Tune à Londres par Tauteur lui-même; l'autre, en 1751, à Glascow, par les imprimeurs de Tuniversité. Il y en eut encore d'autres dans la suite, dont une avec des notes assez médiocres .(Londres 1829) et un titre assez curieux : « Le Questionneur, avec des notes pour faire voir combien des mêmes questions il reste encore à poser relativement à rirlande. »
On voit par là que les pensées dont se compose le Querist avaient plus qu'un intérêt passager. Après plus d'un siècle, le savant et l'homme d'Etat peuvent y trouver des maximes que la législation contemporaine, après tant de revendications, n'a pas dépassées. Nous y trouvons en particulier cette question : a Un projet pour augmenter le
« Stuart MUl, loc. ctl.
bien-être des Irlandais ne devrait-il pas comprendre tous les habitants, et n'est-il pas chimérique de se proposer la prospérité des protestants, à l'exclusion de la grande masse des indigènes? » Berkeley, comme le fait remarquer M. Fraser, était probablement le premier des évoques protestants qui ait conseillé d'admettre les élèves catholiques au collège de Dublin sans les astreindre à suivre les oflBces du culte réformé, et qui ait généreusement rappelé l'exemple des jésuites, pour reconnaître sur ce point le libéralisme de l'Eglise romaine.
Son ardeur ne se traduisait pas seulement par la publication de cet ouvrage. Il s'appliquait en même temps à développer dans son diocèse l'instruction primaire; il fondait des écoles industrielles, en particulier une école de filage ; il établissait un refuge pour les vagabonds et les employait à l'agriculture, faisait semer du chanvre et du lin, etc. Il avait en outre proposé dans le Qicerist, pour favoriser le développement de l'industrie nationale, la création d'une banque publique, fondée au moyen d'impôts sur le vin et les autres matières d'importation, pourvu qu'elles fussent des matières de luxe. Le public aurait été seul propriétaire de cette banque, dont les actions n'auraient été émises que sur l'ordre du parlement d'Irlande. Ce projet ne réussit pas, et
même les principales considérations qui s'y rapportent dans la première édition de cet ouvrage furent retirées des éditions suivantes, alors que les trois parties successivement publiées eurent été réunies en un seul volume.
Malgré sa retraite, Berkeley reste en relation avec un assez grand nombre de ses anciens amis, presque tous arrivés, comme lui, à Tépiscopat. On a retrouvé dans ses papiers quelques-unes des lettres de ce temps. Avec celles de Thomas Prier, elles fournissent d'utiles indications pour la biographie de notre philosophe. Il lui était né un second fils au mois d'avril 1735; mais il mourut au mois d'octobre de la même année. Un troisième, William, naquit avant la fin de l'année suivante. Nous avons dans la plupart de ces lettres la preuve de l'activité incessante de cet évêque progressiste : ce Notre école de filage, écrit-il à Prier, au mois de mars 1737, est en progrès. Les enfants prennent goûta être payés pour leur travail. J'ai -quelque idée qu'ils ne voudront pas donner leur argent à leurs parents, mais le garder pour s'acheter des habits. Nous aurons du mal à leur faire entendre raison; je pense que nous y parviendrons cependant. » Ses correspondants l'informent de toutes les nouvelles qui peuvent l'intéresser. L'évêque de Londres, en particulier, lui apprend ce qui se rapporte au débat de l'Analyste, mais, comme on
le pense, en ne se plaçant qu'au point de vue religieux. De son côté, il fait paraître dans le /(mrnal de Dublin, par l'intermédiaire de Prier, des lettres pour servir ses projets de réforme et leur gagner Topinion publique .
Toutes ces occupations et les devoirs de sa charge Pavaient retenu à Cloyne pendant près de trois ans. C'est dansTautomne de 1737 qu'il vint pour la première fois à Dublin, prendre sa place dans le parlement au banc des évêques. Il s'associa sérieusement aux travaux de cette assemblée et assista à presque toutes les séances, du mois de novembre au mois de mars. Mais il s'attacha surtout à combattre l'ennemi dont son imagination augmentait encore la puissance. Déjà, en 1736, il avait publié son Discours aux magistrats et aux hommes d'Etat sur l'énorme licence et Virréligion de ce temps. Au parlement, il appela l'attention des lords sur les progrès croissants, d'après lui, de l'immoralité. Il demanda l'intervention de l'autorité publique. La cause immédiate de l'inquiétude et même des terreurs d'un esprit aussi tolérant avait été, dit-on, la formation à Dublin d'une société antireligieuse dite des Blasters (destructeurs?). Berkeley vit dans cette association un danger pour la religion et en même temps pour la prospérité nationale. Il est probable qu'il reprit à la chambre des lords le thème de
son Discours aux magistrats. C'était une défense de la religion de TEtat, d'après la théorie contenue déjà dans le Discours sur l'obéissance passive, avec lequel, aussi bien qu'avec le troisième et le quatrième dialogue d'Alciphron, on peut le comparer, pour connaître les principes moraux et politiques de Berkeley. Un des principaux devoirs du magistrat, disait-il, est de régler les opinions de la société. Toutes les actions humaines sont en effet déterminées par les opinions et en particulier par les croyances relativement à Dieu et à la vie future. Sans doute, ces croyances peuvent dans beaucoup de cas n'être pas raisonnées, n'être que de simples préjugés ; elles n'en sont pas moins utiles ou moins vraies. En fait, dans les questions morales, l'utilité et la vérité ne se distinguent pas; le bien général est la règle et la mesure de la vérité morale. C'est donc un principe fondamental de la société que les préjugés religieux des hommes doivent être respectés. Sans doute la pensée est et doit rester libre ; mais « le blasphème envers Dieu est un grand crime envers l'Etat, » (p. 427); et « un sentiment intérieur de la majesté du Roi des rois est la seule chose qui puisse assurer un vrai respect pour une majesté subordonnée, à tous les degrés du pouvoir, attendu que le premier chaînon de l'autorité est fixé au trône de Dieu, p (P. 417.) Il n'a pas, comme on le voit.
renoncé à cette conviction qu'un système de « préjugés » religieux dont la vérité a été attestée par une croyance générale devrait être fermement soutenu dans la société par le pouvoir suprême. La commission chargée de Texamen des questions religieuses fit une enquête sur la secte des Blasters et proposa contre elle certaines mesures de répression, principalement contre Pierre Lens, un peintre, qui paraissait en être le chef. Il ne semble pas du reste que cette association méritât tant d'honneur, ni qu'elle ait été autrement inquiétée. Berkeley, comme les autres évêques, il faut bien le dire, supposait aux esprits forts de son temps des doctrines différentes de celles qu'ils avaient réellement, et s'exagérait certainement la corruption de son siècle. Stuart Mill nous paraît l'avoir bien jugé : « Chose à remarquer, dit-il, non-seulement dans la controverse de Berkeley avec les libres-penseurs, mais dans ses divers écrits, on trouve l'expression de la ferme conviction que l'on verra l'extension et laccroissement non- seulement du scepticisme religieux, mais aussi en même temps de tous les genres d'immoralité, depuis les folies et les débauches des villes jusqu'aux vols de grands chemins. Il prétendait en particulier que la corruption politique avait dépassé toutes les limites jusque alors connues, que l'idée même de l'esprit public ou
rintérêt pour le bien public étaient traités avec mépris. Sans doute, les anciennes questions qui passionnaient les masses se trouvant résolues, et les nouvelles, qui datent des révolutions d'Amémérique et de France, n'ayant pas encore fait leur apparition, les règnes des deux premiers Georges furent une époque d'indifférence politique toujours favorable à la vénalité des hommes d'Etat. Si pourtant nous reportons notre pensée aux cours et aux parlements des deux derniers Stuarts, ou, plus haut, à ceux de Jacques I", ou, plus haut encore, à ceux d'Henri VIII, il nous sera bien difficile de croire qu'il ne se soit pas fait un changement dans le sens du progrès. Quoi qu'il en soit, Berkeley était dominé par une forte croyance, plus commune que bien fondée chez les gens de bien de tous les temps, que la nation dégénérait, et il se croyait tenu par un devoir absolu de faire tout ce qui était en son pouvoir pour enrayer cette décadence, en affirmant de nouveau les vieilles croyances religieuses et en les appuyant de nouveaux arguments *. » Ces nouveaux arguments sont principalement contenus dans l'Alciphron; aujourd'hui plus que jamais, il se préoccupe de l'utilité de la religion plus encore que de sa vérité. On voit d'ailleurs,
* Sluarl Mill, loc. cit.
par les lettres qui lui sont adressées à cette époque par ses collègues de Tépiscopat d'Irlande, combien d'importance il attachait à ces mesures du parlement anglais.
Il revint à Cloyne pendant Tété de 1738. Les registres de la cathédrale mentionnent le baptême de sa fille Julia au mois d'octobre de la même année. Il eut encore une fille Tannée suivante, mais elle mourut peu de temps après sa naissance. C'est toujours sa correspondance avec Thomas Prier qui nous sert de guide. Vers cette époque, il s'adresse assez souvent aussi à un réfugié français, originaire de Montpellier, le doyen Gervais, avec lequel il restera lié d'amitié jusqu'à sa mort. (îes lettres nous font pénétrer dans cet aimable intérieur de Cloyne, où Ton s'occupe beaucoup de bonnes œuvres, et où se tiennent aussi, chaque semaine, d'agréables réunions d'amis et de voisins.