CHAPITRE III
l'eau de GOCDROIf. — LA SIEIS.
Les années 1739 et 1740 furent mauvaises pour rirlande. La famine se fît sentir dans le diocèse de Berkeley. Il dut redoubler d'efforts pour subvenir aux besoins des pauvres. Il s'appliqua surtout à leur trouver, à leur donner lui-même du travail, comme il le recommande dans le Querist. Il se mit aussi à faire de la médecine pour venir en aide aux malades indigents pendant les épidémies qui désolaient souvent les comtés dé Cork et de Limerick. 11 apporta à cette nouvelle occupation Tardeur qu'il mettait à tous les actes de charité. Non content de soulager les maux des habitants de son diocèse, il écrit souvent à son ami Prior pour lui faire part des remèdes qu'il a imaginés, et il l'engage à les publier dans les journaux pour le grand bien, il n'en doute pas, de tous les lecteurs. Parmi ces remèdes, il en est un auquel il donna bientôt la préférence. Il avait entendu parler en Amérique, par les Indiens, des • vertus c[e l'eau de goudron. Il l'avait essayée, il
en avait fait prendre à ses malades ; le résultat lui avait semblé merveilleux. Il avait réussi à guérir les maladies les plus diverses, s'était trouvé lui-même fort bien de ce régime et ne se ressentait plus des malaises, des souffrances, qui l'avaient souvent empêché de s'adonner au travail, n se mit à rechercher quelle pouvait être la cause d'une efficacité si extraordinaire et se persuada que le goudron contenait au plus haut degré l'élément vital de l'univers, que l'eau était le véhicule le plus naturel pour transporter cet élément dans les organismes végétaux et animaux. L'eau de goudron bien faite, ainsi saturée de cette essence de vie, doit être (il en vint à le croire) une véritable panacée. La conviction d'avoir ainsi découvert un remède pour soulager toutes les maladies humaines, sinon pour les faire entièrement disparaître, l'enthousiasma, et il rêva bientôt d'ouvrir à l'humanité une ère nouvelle de bonheur, où le mal moral et l'erreur disparaîtraient en même temps que les maux physiques I Il avait établi chez lui un appareil pour préparer l'eau de goudron. Il presse ses amis de le faire connaître par les journaux, et quelques-uns d'entre eux, Thomas Prier surtout, s'étaient dévoués à cette entreprise. Prier ne manquait pas une occasion de faire connaître, par le Gentleman' s Magazine^ les cures admirables attribuées
à ce breuvage. Rien de plus curieux que les lettres par lesquelles Berkeley stimule le zèle de ses partisans; il va jusqu'à composer des vers assez plaisants pour célébrer les vertus de sa panacée :
« To drink or not to drink ! Uiat is Uie doubt, » WiUi pro and con the learn'd would make it oui. j» BritoQs, drink on ! the joily prelate cries : » What the prelate persuades the doctor dénies.
» Sure our sensés can tell if the liquor be right... l »
et il les envoie confidentiellement à Prior. C'est qu'une controverse sur l'eau de goudron, qui ne fit pas naître moins d'écrits que celle de VAnalyst, s'était élevée dans les Trois-Royaumes. L'eau de goudron, en un mois (1744), fit rage en Angleterre aussi bien qu'en Irlande. De grandes fabriques furent établies à Londres, à Dublin et ailleurs, dans le courant de l'été ; les médecins de profession s'insurgèrent contre cet évêque qui faisait irruption sur leur domaine. Des pamphlets furent écrits contre le nouveau remède et son inventeur, d'autres composés en sa faveur. La mode gagna bientôt des pays plus lointains, et il se fonda dans les différentes parties de l'Europe et de l'Amérique des fabriques d'eau de goudron.
^ « Boire ou ne pas boiro 1 c'est la question qu'avec des pouf* et dâs contre les savants cherchant à résoudre. Bretons, buvez 1 crie le bon prélat. Ce qu'ordonne le prélat, le docteur le défend... Bien sur, nos sens peuvent nous dire si la liqueur est bonne. »
tandis que la discussion continuait sur la valeur réelle de cette découverte.
Tout ce bruit ne se serait certainement pas produit si Berkeley s'en était tenu aux articles de Prier dans les journaux de Dublin. Mais il avait composé et publié, en 1744, le plus étrange et, à quelques égards, le plus remarquable de ses ouvrages. La première édition, enlevée en quelques semaines, avait pour titre : a Chaîne de réflexions philosophiques et de recherches sur les vertus de Peau de goudron et divers autres sujets liés entre eux et naissant Tun de Tautre. » Ce titre trop long fut résumé, dans la seconde édition, par le mot SiriSy emprunté du grec, qui a servi depuis à désigner ce livre original. « Cet ouvrage lui coûta, comme il le disait lui-même, plus de réflexions et de recherches qu'aucun de ceux qu'il avait déjà entrepris, et, si Ton examine ce qu'il contient, on ne sera pas surpris de cette aflfirmation. Ce livre est en effet rempli de citations et d'allusions qui supposent une étude sérieuse des anciens philosophes et des anciens savants. Le goût croissant de Berkeley pour la doctrine de Platon, son amour passionné- pour la philosophie grecque, que l'on peut constater déjà en partie en lisant Alciphron, sont encore bien plus visibles dans ces Réflexions philosophiques. L'eflBcacité médicinale, supposée universelle, de l'eau de
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goudron provoqua dans son esprit une spéculation fondée sur Thistoire de la philosophie ancienne et sur les prétendus résultats de recherches physiques anciennes et modernes, qui, par de subtiles transitions, s'élevait de Tesprit vital des végétaux et des animaux àPesprit vital de l'univers et ainsi à la dépendance de la vie sous toutes ses formes vis-à-vis de l'esprit. Berkeley fut ainsi conduit dans sa vieillesse contemplative à peser avec plus de soin ces relations nécessaires de l'intelligence avec les choses sensibles qui avaient autrefois déterminé l'impétueuse activité logique de sa jeunesse. Le résultat de ses méditations fut une série de pensées sur Tinterprétation de la nature, sur Tespace et le temps, la liberté et la nécessité, la matière et la forme, l'àme des choses et les ineffables mystères de la Divinité, s'unissant l'une à l'autre avec les transitions et les détours les plus inattendus, tout imprégnées de philosophie ancienne. Tel est cet étonnant petit livre, qui dépassa de beaucoup la portée du siècle ignorant et antimétaphysique où il parut, et prouve que les prétendues nouveautés delà philosophie moderne sont aussi anciennes que le néoplatonisme ou même les doctrines de Tàgeantésocratique *• » « Comme introduction au livre suivant, dit
* M. Prasor, t. IV, p. 293.
Berkeley avant de commencer la Siris, j'assure le lecteur que rien, dans ma situation présente, n'a pu me porter à prendre la peine de récrire, si ce n'est la ferme conviction de faire au public un présent d'un grand prix. Quel que puisse être pour l'esprit rintérêt de la partie rationnelle, philosophique de ce livre, j'ose dire que l'autre partie est si bien calculée pour le bien du corps qu'elles sont toutes les deux d'une grande utilité. Si le luth n'est pas bien accordé, le musicien ne joue pas juste. De même, dans notre condition présente, les opérations de l'esprit dépendent si étroitement de l'accord, du bon état de son instrument, que tout ce qui contribue sérieusement à la conservation ou au rétablissement de la santé du corps est bien digne de l'attention de l'esprit. Ces considérations m'ont décidé à faire part au public des vertus salutaires de l'eau de goudron ; je m'y suis cru absolument obligé par le devoir qui oblige tout homme envers le genre humain. Comme les effets sont liés à leurs causes, mes pensées sur cet humble mais utile sujet m'ont conduit à de plus hautes recherches, celles-ci à d'autres, profondes peut-être et métaphysiques, mais non pas tout à fait dépourvues, je l'espère, d'utilité et d'intérêt. »
La première partie de la Siris est en effet consacrée à l'eau de goudron, à l'indication tech-
nique de la manière de la préparer, à Ténumération des cures attribuées à cette « eau de santé. » Nous y rencontrons déjà quelques aperçus qui font pressentir les considérations bien différentes par lesquelles Touvrage se terminera.
Dans la seconde partie (gg 120-230) se trouvent les théories physiques, chimiques et physiologiques par lesquelles nous sommes conduits graduellement de l'étude des propriétés du goudron à la conception d'un Esprit suprême auquel est soumis Tensemble des choses sensibles.
Enfin la dernière (§g 231-368) est consacrée à la métaphysique. L'auteur démontre, par ses propres recherches et en s'appuyant sur l'autorité des anciens sages, Taction constante d'un pouvoir spirituel, qui préside à tous les phénomènes de l'univers.
Par quelles transitions Berkeley s'élève-t-il ainsi d'une formule pour la fabrication de l'eau de goudron, telle qu'elle est exposée dans la première section, aux plus hautes spéculations sur la nature de Dieu ? La simple hypothèse d'une découverte, défendue dans les cent dix-neuf premières sections de la Siris par une foule de faits et d'ingénieux raisonnements, devait le porter à rechercher la cause des prétendues vertus de cette panacée. C'est la croyance à l'efficacité universelle de ce remède qui l'a porté à ces profondes
méditations sur la nature des choses et de leur cause. Une boisson capable ainsi de guérir tous les maux devait contenir comme le principe même de la vie physique. Sans doute les théories scientifiques de Berkeley sont aujourd'hui bien surannées ; les autorités auxquelles il devait s'en rapporter ont perdu leur crédit ; mais Tenchaînement des idées qui composent cet ouvrage n'en est pas moins intéressant à étudier, et quelles que soient les vérités maintenant découvertes, elles peuvent se concilier avec les conclusions métaphysiques de la Siris.
Dans l'analyse de ces théories vieillies, nous suivrons M. Fraser. Pour découvrir la cause des vertus de Feau de goudron, dit-il, Tauteur fait d'abord quelques recherches sur la vie végétale et particulièrement sur le développement des espèces qui fournissent le goudron, telles que celles des pins et des sapins. Théophraste, Pline, Johnston, John Evelyn, et « ce curieux anatomîste des plantes, » le docteur Néhémiah Grow, lui servent de guides dans cette excursion botanique. Les pins et les sapins ont, nous dit-on, cette singulière propriété de sécréter en abondance un suc alimentaire composé de parties huileuses, aqueuses et salines. Ce suc, « par l'économie de la plante et Faction du soleil, est condensé en une huile épaisse ou baume, » car Phuile est extrême-
ment abondante dans ces sortes d'arbres, de telle sorte que lorsqu'elle est exaltée et enrichie par Taction solaire, on la trouve chargée du plus noble des médicaments, le dernier et le meilleur produit d'un arbre parfaitement mûri par le temps et le soleil. Les cures, dans une immense variété de maladies, doivent donc être attribuées à cet acide végétal quand il a été extrait du goudron au moyen de Teau.
Tel est le résumé de la première partie, sur laquelle nous n'avons pas à nous arrêter davantage. Elle est du ressort des médecins et nous n'avons aucune envie de discuter la valeur pratique d'un remède si extraordinaire, auquel Berkeley afKrme qu'il doit lui-même le rétablissement de sasanté, la prolongation de sa vie, et qu'il recommande surtout aux femmes du monde et aux hommes d'étude.
Il en vient ensuite à des questions plus générales sur les acides et les sels volatils. Il étudie les phénomènes chimiques et leurs lois, en un mot les théories chimiques telles que Newton, Boërhaave, Homberg et Boyle les avaient proposées. On trouve dans cette partie quelques doctrines curieuses, alors à la mode, en particulier celle de Homberg, le médecin du duc d'Orléans, aussi célèbre de son temps qu'il est maintenant, et ajuste titre, oublié. D'après ces doctrines, l'esprit acide
OU le sel est comme Tàme végétale, le principe de la vie végétative ; il est « le plus puissant instrument aux mains de la nature » (g 135). C'est lui que Teau sépare de Thuile volatile avec laquelle il compose le goudron, et transporte dans Torganisme pour le vivifier. Comme cet esprit acide est supposé résider dans Tair et pénétrer cet élément tout entier, nous passons naturellement à rétude de Tatmosphère, a ce réceptacle aussi bien que la source de toutes les formes sublunaires ^ (§ 137), a la pépinière commune des minéraux et des métaux, comme des végétaux » (g 142). L'air, suivant une ancienne opinion, est considéré comme une collection ou un trésor de principes actifs à travers lesquels circule un esprit vivificateur latent » (g 143), Tunique élément dont toute vie dépend immédiatement. Les éléments hétérogènes de ratmosphère sont unis, dit-on, par cette substance active, subtile, appelée le feu invisible, la lumière, Téther ou Tesprit vital de Tunivers, dont est saturé Tacide extrait du goudron au moyen de Teau. L'auteur apporte une foule de témoignages et cite un grand nombre d'expériences à l'appui de cette hypothèse d'un principe latent, répandu dans l'air, qui pénètre et coordonne toutes choses. Cette hypothèse ressemble bien plus, il est vrai, aux anciennes conceptions de la philosophie grecque qu'aux données de la
chimie moderne; mais elle était reçue au temps de Berkeley et elle nous permet de franchir un nouveau pas dans cette ascension vers le Principe de tout ce qui est.
Nous sommes amenés, en effet, des considérations purement physiques sur la nature de Pair à des spéculations à demi métaphysiques sur ce feu ou cet éther invisible, Tesprit vital de tout Tunivers sensible, le principe qui correspond dans la nature, ou macrocosme, àTesprit animal dans rhomme, c'est-à-dire dans le microcosme.
L'auteur oppose cette antique conception d'un univers vivant à cette science purement mécanique dont il s'est toujours montré l'adversaire et qui, selon lui, n'explique rien. Il prétend restaurer cette philosophie du feu vivant, et il emploie à la défendre une étonnante érudition. Il s'appuie sur les plus anciennes autorités : Heraclite, son auteur favori parmi les Grecs, Platon, les péripatéticiens, Théophraste, les stoïciens, Plotin, les hermétiques, Hippocrate, sans parler des philosophes de rOrient. Il en appelle aussi, chez les modernes, à Newton, Homberg, Boërhaave, Haies, Nieuwentyt et au docteur Willis. Ailleurs, dans sa première lettre à Thomas Prier sur les vertus de Teau de goudron, il dit qu'il a « depuis longtemps médité sur une opinion conforme aux sentiments d'un grand nombre d'anciens philo-
sophes, à savoir que le feu peut être considéré comme Tâme animale de ce monde visible. » Il ne dit pas comment cette idée lui est venue. C'est dans la Siris qu'il Texpose pour la première fois. Le feu vivant est la cause de tous les phénomènes sensibles.
Ce feu ou cet éther, cet » esprit lumineux » est corporel, physique, non immatériel et métaphysique. Il circule partout et il est gouverné par ces lois merveilleuses que les anciens et les modernes ont découvertes. De différentes manières, à différents degrés, il est répandu dans les plantes, et, après a s'être accumulé dans le baume natif dos pins et des sapins, il peut pénétrer doucement et pour notre plus grand bien dans la constitution humaine, de manière a l'échauffer sans la brûler, à la ranimer sans causer d'ivresse. » (g 217.) Mais il ne faut pas confondre cet éther invisible, animé, avec l'éther élastique de Newton ; le feu, 1 éther dont nous parlons, n'est pas soumis à ces lois d'attraction et de répulsion qui, d'après le système newtonien, gouvernent le monde ^
* Fraser, t. Il, p. 345.