‹ Etude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges BerkeleyChapitre 17 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA PàRTIB philosophique DE LA STRIS.

Nous arrivons à la partie véritablement philosophique de la Siris. Jusqu'alors Berkeley n'est pas sorti des considérations purement physiques auxquelles se prêtait son sujet. Il s'est élevé des propriétés du goudron jusqu'à la conception d'un principe matériel de tous les phénomènes sensibles. Les lois du mouvement auxquelles ce principe lui-même est soumis n'expliquent pas le monde; une chaîne purement matérielle ne peut pas se supporter elle-même. La doctrine cartésienne des tourbillons, pas plus que celle de l'évolution de germes une fois créés, ne peut rendre compte de l'infinie diversité des faits. En réalité, les philosophes mécanistes n'ont qu'à déterminer les lois du mouvement, c'est-à-dire les règles générales suivant lesquelles se produisent les changements. Mais pour expliquer un phénomène, il ne suffit pas de montrer qu'il est conforme à ces règles, il faut encore en découvrir la cause efficiente et la cause finale. Le mouvement lui-même,

et en particulier Tattraction par laquelle on est disposé à résoudre toutes les difficultés, sont au nombre de ces phénomènes dont il faut trouver l'explication. La cause du mouvement ne peut être que dans Tesprit. Il reste donc à admettre que la science purement mécanique est insuffisante; elle découvre le comment 'des choses. Le pourqicoi doit être demandé à la métaphysique.

Les idées que Berkeley développe dans cette troisième partie nous sont déjà connues pour la plupart. « 11 y a, dit-il, une certaine analogie, une certaine constance, une certaine uniformité dans les phénomènes ou les apparences de la nature, qui nous servent à établir des règles générales; elles forment une grammaire pour Tintelligence de la nature ou de cette suite d'effets dans le monde visible, au moyen de laquelle nous pouvons prévoir ce qui doit arriver dans le cours naturel des choses. Plotin observe, dans sa troisième Ennéade, que Tart de prévoir ressemble à la lecture de caractères naturels qui exprimeraient Tordre du monde, et que Ton peut deviner Tavenir en tant que l'analogie subsiste dans Tunivers. En réalité, c'est une divination naturelle, pent-on dire, que de prévoir les mouvements des planètes, les effets des remèdes ou les résultats des expériences chimiques ou

mécaniques... Nous connaissons une chose quand nous la comprenons , et nous la comprenons quand nous pouvons Tinterpréter ou dire ce qu'elle signifie. » (gg 252-253.) Les phénomènes sensibles, qui frappent les sens et sont compris par Tesprit, ne forment pas seulement un magnifique spectacle, mais encore le discours le mieux suivi, le plus intéressant et le plus instructif. Les hommes Tentendent à divers degrés; les animaux sont incapables de le comprendre. Comment se produisent les phénomènes qui sont comme les mots de cette langue? Tous les mouvements, tous les changements, excepté ceux qui dépendent de notre volonté, ont pour cause unique un esprit éthéré ^Féther ou le feu) gouverné par une intelligence, Tintelligence divine, le bien, suivant Texpression de Platon.

Toute cette partie de la Siris est en effet pénétrée de la philosophie platonicienne. Berkeley insiste sur la distinction des sens et de la raison ; pour lui le mot réel n'a plus maintenant le même sens que lorsqu'il écrivait son traité des Principes, « Les sens et Texpértence, dit-il, nous font connaître la suite et Tanalogie des apparences ou des effets naturels. La pensée, la raison, rintellect, nous font monter jusqu a la connaissance de leurs causes. Les apparences sensibles, bien qu'elles soient de nature flottante, instable

et incertaine, par cela seul qu'elles ont occupé Tesprit tout d'abord, rendent plus tard, à cause d'une prévention primitive, la tâche de la pensée plus difficile ; elles amusent les yeux et les oreilles, elles servent mieux aux usages ordinaires et aux arts mécaniques utiles à la vie; aussi obtiennent-elles facilement la préférence, dans Topinion de la plupart des hommes, sur ces principes supérieurs, qui sont le fruit tardif de l'esprit humain arrivé à sa maturité, à sa perfection, qui n'affectent pas les sens et paraissent ainsi manquer de solidité et de réalité. Pour le vulgaire, en effet, sensible et réel sont termes synonymes. Il est certain cependant que les principes de la science ne sont point objets des sens ou de l'imagination, et que l'intellect et la raison sont nos seuls guides pour atteindre à la vérité. » (§ 264.)

Les témoignages s'accumulent ensuite en faveur de cette théorie d'après laquelle l'intelligence active est la seule explication dernière ou métaphysique de l'univers. La notion de ce principe spirituel apparaît, selon Berkeley, au fond de la philosophie des plus grands esprits de l'antiquité. Ces dernières sections de la Siris sont probablement, comme le dit M. Fraser, le plus remarquable effort de la pensée anglaise, au dernier siècle, pour bien saisir le sens de ces obs-

cures doctrines. Les anticipations de Pythagore, de Parnniénide, de Platon et de Plotin sont ainsi reliées par avance aux développements qu'elles ont reçus dans la philosophie allemande moderne, avec Leibnitz, Schelling et Hegel.

On ferait bien dit Berkeley, d'estimer un peu plus les anciens. Ils avaient trouvé beaucoup de vérités qui passent pour des découvertes modernes, et ils n'avaient pas adopté, pour la plupart, certaines opinions qui ne font pas honneur au temps présent. Il est plus facile de comprendre les profondes et obscures intuitions de Tancienne philosophie des Grecs et des Egyptiens que cette science mécanique et matérialiste qui est devenue dominante. Les pythagoriciens, les platoniciens, avaient une idée du vrai système du monde. Ils reconnaissaient sans doute l'existence de principes mécaniques ; mais ils les subordonnaient à une âme ou à un esprit ; ils distinguaient les qualités premières et les qualités secondes de la matière ; mais les qualités premières n'étaient pour eux que les causes physiques des qualités secondes, et ils prenaient le mot cause dans son vrai sens, celui de signe sensible; ils comprenaient qu'un esprit tout-puissant, inétendu, invisible, immortel, gouvernait, reliait entre elles et contenait toutes choses; ils n'admettaient rien de semblable à cet espace réel, absolu, dont on parle tant aujour-

d'huî. Pour eux, cet esprit, cette âme existe véritablement et réellement, tandis que les corps existent seulement d'une manière secondaire et dépendante ; Tàme est le lieu des formes ou des idées, au sens platonicien ; les qualités sensibles existent en acte dans leur cause suprême et ne sont en nous que des passions ; ils avaient marqué avec soin la distinction de Tàme intelligente, raisonnable, et de Tâme sensitive, avec leurs diverses fonctions, connaître et raisonner d'une part, sentir de Tautre. Ils savaient aussi qu'il y a un éther subtil qui circule à travers tous les êtres corporels et lui-même est soumis à une âme qui le gouverne actuellement.

De même, chez les Egyptiens, Isis, qui personnifiait la nature, était subordonnée à un principe souverain, maître absolu de toutes choses, à Osiris. Ces symboles répondaient à la réalité et donnaient de Tunivers une explication conforme à la vérité. Nous ne trouvons nulle trace dans ces anciennes cosmogonies de ces fantômes dont la science moderne s'est embarrassée : l'espace absolu, le mouvement absolu, le destin. Si les anciens parlent du destin, ils reconnaissent du moins que la volonté de Dieu et celle des hommes en sont affranchies; ils déclarent même que le destin obéit aux décrets de Dieu. Un destin aveugle et le pur hasard sont au fond la même chose et ne ser-

vent pas mieux lun que Tautre à expliquer les phénomènes. Le plus souvent, dans Tantiquité, on considérait le monde comme un animal vivant^ témoin la doctrine des pythagoriciens, des platoniciens, des philosophes du Portique. Mais il y a loin de là à Tathéisme, si Ton admet, comme on le faisait, que cet animal ne se développe que sous les lois d'un Esprit suprême. La nature est à cette âme du monde comme la vie est à Tâme humaine. La nature n'est pas un principe ellemême; elle ne se comprend que par l'action d'un principe plus élevé dont elle dérive, comme la vie est un effet de l'âme, la pensée un effet de l'intelligence. Si l'on interprète comme il le faut les passages qui nous restent de l'ancienne philosophie, on n'y trouvera pas trace d'athéisme, du moins dans ceux des philosophes qui méritent et qui ont quelque réputation. Aristote a fait justice des autres et montré combien ils s'étaient mépris : en voulant expliquer le monde par des éléments purement corporels, ils ont détruit, dit-il, la vraie cause du mouvement.

11 ne faut pas dire, comme le font les naturalistes pour lesquels, étant donné le but spécial qu'ils poursuivent, cette expression se comprend à la rigueur, que l'âme est dans le corps, ou, par extension, que l'âme du monde est contenue dans le monde, mais au contraire que le corps est dans

Tâme, que le inonde est dans Tâme du monde ; en ce sens on peut dire, sans être accusé d'athéisme, que le monde est un. Cette doctrine, empruntée des Egyptiens par le philosophe Parménide, signifie qu'un seul et même esprit contient et vivifie le monde entier, dont il coordonne toutes les parties. Le nombre n'est pas un objet des sens, il est un acte deTesprit; la même chose envisagée à différents points de vue peut être une ou multiple. En comprenant Dieu et les choses, les créatures, dans une notion générale, nous pou* vous dire qu'ils forment ensemble un tout, ro ir&v. Si nous voulions dire par là que toutes les choses réunies forment un Dieu, nous emploierions une expression peu exacte; mais nous ne serions pas encore coupables d'athéisme tant que nous accorderions à l'esprit ou à l'intelligence la suprématie, le gouvernement de ce tout. Mais il est plus digne de Dieu de le concevoir comme n'étant pas composé de parties, comme ne faisant partie luimême d'aucun ensemble. C'est en quoi se distinguent les véritables déistes des panthéistes, qui ne sont pas athées cependant.

Il est bien de concevoir le monde comme un animal, un toutvivant; mais c'est une absurditéet une impiété de confondre Dieu avec l'âme sensitive de cet animal. En Dieu, il n'y a rien de sensible, en d'autres termes rien de passif, c'est-à-dire qu'il n'y

a en lui rien d'imparfait. Faire de l'espace (comme le faisaient Newton etClarke) un attribut de Dieu, c'est se tromper et s'exposer à une très fausse appréciation de la nature divine. L'invention d'un espace absolu est Terreur de notre temps qui a conduit certains hommes éminents à cette fâcheuse conception. Il n'y a en Dieu rien de corporel ; en d'autres termes, rien ne saurait lui opposer aucune résistance. Notre corps n'est qu'un instrument pour notre imperfection. Dieu domine le monde, il n'est pas uni à ce monde ipatériel comme une àme au corps qu'elle habite. Sa perfection est incompatible avec cette condition inférieure.

C'est probablement pour éviter les difficultés de la théorie d'après laquelle Dieu est comme l'âme du monde, que Berkeley adopte la doctrine, si nouvelle dans ses œuvres, d'un feu vivant, d'un éther subtil, circulant dans toutes les parties de l'univers, en faisant l'unité et les vivifiant. Il peut ainsi concevoir Dieu comme un pur esprit, en dehors de l'espace, tout-puissant et présent partout par son action, seule cause réelle des mouvements que nous observons dans le monde et qui ne peuvent s'expliquer jamais, nous l'avons vu dans le De motUy que par l'intervention d'une intelligence capable de volonté. Il n'est plus nécessaire dès lors de concevoir cette présence en

tout lieu comme coextensive à un espace absolu ni de considérer l'espace comme un attribut de Dieu. L'esprit suprême agit directement sur cet éther, qui est Tâme sensitive du monde corporel et détermine par sa seule volonté toute la diversité des phénomènes. Entre Dieu et Tunivers sensible, il existe un abîme que ce médiateur, le feu ou réther vivant, est destiné à combler.

Mais il faut toujours s'élever en définitive jusqu'à cette cause spirituelle, jusqu^à Tintelligence infinie, pour trouver la dernière raison des choses. C'est la vérité que Berkeley proclame à chaque page de la Siris, quand il en est venu aux considérations métaphysiques, si éloignées, semble- t-il, de son premier objet et si naturellement amenées : « Ni Tacide, ni le sel, ni le soufre, ni l'air, ni réther, ni le feu visible, corporel, et moins encore le fantôme d'un destin ou d'une nécessité, ne sont les agents réels ; par l'analyse, par une relation et une gradation régulière, nous nous élevons à travers tous ces intermédiaires jusqu'au point d'où nous entrevoyons le premier moteur, la source invisible, incorporelle, inétendue, intelligente, de la vie et de l'être. Il y a ici, il faut bien l'avouer, un mélange d'obscurité et de préjugés dans le langage et les raisonnements des hommes. C'est inévitable, tant que les voiles du préjugé et de l'erreur n'auront pas été patiemment enlevés

Tun après Fautre. Mais s'il y a beaucoup d'anneaux dans la chaîne qui unit les deux extrémités de ce qui est grossièrement sensible et de ce qui est purement intelligible, et il semble que ce soit un travail pénible de les parcourir avec la lenteur de notre mémoire, de notre imagination, de notre raisonnement, accablés, comme nous le sommes, par les données des sens, à travers les principes erronés et les longs ambages des mots et des idées, pour atteindre enfin à la pure lumière de la vérité, cependant, comme cette lumière commence à poindre, on peut espérer par de nouvelles découvertes corriger peu à peu le langage et éclaircir enfin les idées. »

L'étude de l'esprit humain, de ses actes et de ses facultés, conduit aux mêmes conclusions.

C'est un sujet difficile sans doute, et où les sens n'ont point de part; mais l'auteur espère que le lecteur le suivra jusqu'au bout, quoiqu'il paraisse s'éloigner beaucoup de son point de départ. Les anciens sont arrivés, sur la nature du monde, à de si belles théories, ou plutôt ils ont eu des intentions si merveilleuses, qu'ils semblent avoirjreçu du Ciel leur philosophie, ftioa^fia ôcoTra/>«îo/>oç, comme s'est exprimé Tun d'entre eux, ou avoir eu quelque réminiscence d'une révélation primitive. Ils avaient quelque idée d'une chute originelle, et le sentiment de l'obligation

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OÙ nous sommes de reconquérir notre dignité perdue. Ils n'avaient pas moins bien connu la nature de Tâme humaine que celle de Tunivers.

Platon estimait que les perceptions sensibles sont grossières, que nous ne pouvons pas connaître à proprement parler les choses sensibles périssables , mais seulement en avoir une simple opinion, à cause de leur perpétuel devenir ; ces perceptions, par les raisonnements que nous faisons à leur sujet, sont cependant la condition de la science. Sans doute Tharmonie et la proportion ne sont pas des objets des sens ; c'est toutefois à Toccasion des données de la vue et de Touïe que nous concevons la proportion et Tharmonie. Il y a entre nos facultés une gradation naturelle; nous nous élevons de Texercice des plus humbles à celui des plus nobles, et de celles-ci jusqu'à Dieu. L'intellect ne perçoit pas, c'est-à-dire ne peut ni voir ni entendre; de même les sens ne connaissent pas à proprement parler ; mais ils fournissent à Tintelligence une matière première à élaborer.

Quelle est la réalité de ces choses sensibles ou corporelles que nous percevons parles sens? Ni Platon ni Aristote n'ont cru à l'existence absolue, indépendante, des objets sensibles. Quelques expressions d'Aristote, dans sa Métaphysique, pourraient donner à penser qu'il admettait l'existence

d'une matière absolue : mais il distinguait Texistence actuelle et Texistence en puissance ; quand il parle de l'existence permanente des choses, alors même qu'elles ne sont pas perçues, il faut l'entendre d'une existence purement potentielle, ou, comme le dirait Berkeley, de la possibilité pour nous de les percevoir dans certaines conditions, de leur donner ainsi, par rapport à nous, une existence actuelle. Si Ton soutient que les choses ont une existence actuelle permanente, ce ne sera vrai que par rapport à Tesprit de Dieu qui les connaît éternellement; il est contradictoire, comme nous l'avons vu plusieurs fois déjà, d'admettre qu'il existe rien qui à la fois soit incapable de percevoir et ne soit pas perçu. La Siris se rattache ainsi aux ouvi âges antérieurs de notre philosophe ; le langage employé jusqu'alors pouvait faire croire à l'oubli de l'ancienne doctrine, mais nous savons assez que le langage ordinaire s'accommode avec cette doctrine, si l'on a toujours présente la vraie définition du mot exister.

Les anciens philosophes ne concevaient la matière que comme une pure possibilité; Dieu était au contraire pour eux l'acte parfait. Il leur était donc impossible de concevoir Dieu comme un être matériel. Les péripatéticiens le concevaient comme un premier moteur immobile ; les plato-

niciens, comme Fauteur immuable de tout bien, et, si nous rencontrons, dans plusieurs passages, quelques expressions peu exactes sur la nature de Dieu et propres à le faire confondre avec le monde, il faut plutôt les prendre dans un sens métaphorique; Berkeley revient ici à la thèse qu'il a déjà soutenue : il n'y a pas d'athées dans l'antiquité.

(L Les études dominantes, ajoute-t-il, ne sont pas de peu d'importance pour un Etat ; la religion, les m<Burs, le gouvernement civil d'un pays, se ressentent toujours de la philosophie, qui n'a pas d'action seulement sur l'esprit de ceux qui l'enseignent ou l'apprennent, mais encore d'une manière sensible quoique indirecte sur l'opinion publique et la conduite du plus grand nombre... » Il faudrait donc veiller avec grand soin à ce que les meilleures doctrines philosophiques fussent aussi les plus répandues. « Je paraîtrai peut-être plaisanter si je rappelle à mes lecteurs que les plus grands hommes de tous les temps ont beaucoup aimé Platon, que ses écrits sont la pierre de touche des esprits, que sa philosophie a fait l'admiration des siècles, qu'elle a donné des hommes d'Etat, des magistrats, des législateurs, aux républiques les plus florissantes, aussi bien que des pères à l'Eglise et des docteurs aux écoles. Mais, de nos jours, il est rare que per-

sonne sonde les profondeurs de cette savante doctrine. Il serait heureux cependant pour ce pays que la jeune noblesse, au lieu des maximes modernes, se prît à goûter les leçons de ces sages de Tantiquité. Loin de là; dans ces temps de libre pensée, on secoue la tête, sans rien savoir, au nom de Platon, au nom d'Aristote, aussi bien qu'en entendant parler des saintes Ecritures, et Ion traite les œuvres de ces illustres philosophes sur le même pied que les confuses et barbares élucubrations des scolastiques. »

La Siris s'achève sous Tinspiration de Platon et des néoplatoniciens. Berkeley croit distinguer dans la Théorie des idées le commencement d'une suite de pensées propres à réconcilier la théologie et la philosophie, « Parla, dit M. Fraser, le nominalisme phénoménal des Principes de la connaissance, des Dialogues d'Hylas et de Philonoûs, est modifié et complété par un réalisme platonicien, transcendantal, dans lequel sont obscurément entrevues les nécessités incréées de Têtre, qui ne peuvent être représentées elles-mêmes dans Timagination sensible, mais par lesquelles doivent être réglées les évolutions du monde phénoménal et de Tesprit individuel. »

Il s'agit de connaître,, autant que Tâme humaine peut y prétendre, la nature de Dieu. Nous parlons de ses attributs, la sagesse, la bonté,

etc. Mais ce sont là, dira-t-on, des idées complexes, formées par riatelligence, qui n'ont rien de substantiel, de réel, qui ne doivent pas nous satisfaire. On voudrait quelque chose de plus solide, une notion de Dieu indépendante, en quelque manière, de Tintelligence qui la conçoit, antérieure à elle. Eh bien I d'après la doctrine de Platon, les idées de sagesse, de bonté, etc., ne sont pas des créatures de Tàme humaine ; elles lui sont innées, elles se trouvent en elle dès Torigine, non pas comme des accidents en une substance, mais comme une lumière pour éclairer, un guide pour conduire. Dans la langue de Platon, le terme idée ne signifie pas simplement un objet inerte, inactif, de Tintelligence ; il est employé comme synonyme des mots cause, principe. La bonté, la beauté, la vertu, etc., ne sont pas formées par l'esprit, ce ne sont pas de simples modes, ce ne sont pas non plus des idées abstraites dans le sens moderne, mais les êtres les plus réels, les plus intelligibles, les plus immuables, bien plus réels que les objets flottants et passagers dés sens.

« Mais rintelligence humaine la plus développée, élevée au plus haut degré de pénétration, ne peut saisir que quelques rayons imparfaits des idées divines, séparées des choses sensibles et considérées en elles-mêmes. Aussi Pythagore et

Platon n'en parlaient qu'avec mystère, les cachant plutôt que les exposant aux yeux du vulgaire, tant ils étaient loin de penser que ces choses abstraites, quoique les plus réelles de toutes, fussent aussi les plus propres à agir sur les esprits du plus grand nombre, ou à devenir des principes de connaissance, ou mieux encore de devoir et de vertu pour la généralité des hommes. »(g337.)

Néanmoins, comme Tesprit, ajoute-t-il, se fortifie par des actes répétés, nous devons continuer à nous exercer pour atteindre, sMl est possible, à ces hautes régions. Le chemin nous a été en quelque sorte tracé par les plus grands hommes de Tantiquité. Ils admettaient généralement qu'il y a un Esprit universel, auteur de toute vie et de tout mouvement, et une intelligence universelle qui éclaire et qui ordonne toutes choses; mais, en outre, c'était un principe reçu parmi eux qu'il y a encore une unité, to h ou to «yaWv, qu'ils regardaient comme la première hypostase divine, Forts Deitatis. ce L'UNITÉ, ou rhh, étant immuable ou indivisible, toujours la même, toujours entière, était donc considérée comme existant réellement, originellement, et les autres choses n'existaient qu'autant qu'elles avaient d'unité, d'identité, par leur participation à cette unité divine. C'est elle qui donne Tunité, la stabilité et

la réalité aux choses. Platon, comme Moïse, définit Dieu par cette manière d'être. Suivant Tun et l'autre. Dieu est celui qui est réellement, 6 ovtwç 5v. Le changement , la division, étaient regardés comme des défauts, comme un mal. Le mal disperse, divise, détruit. Le bien, au contraire, produit la concorde, Tunion, assemble, combine, perfectionne et conserve le tout dans son intégrité. Les êtres multiples qui composent Tunivers sont des parties du même système, ils conspirent vers une même fin et la perfection du tout. Cette aptitude, cette concurrence, fournissent ridée du bien particulier aux diverses créatures. De là on en vint à considérer to h et To àyaôov comme une seule et même chose. »

De même, d'après Topinion de Platon, il y a dans Tâme humaine quelque chose d'antérieur et de supérieur à Tintelligence, quelque chose qui fait notre unité, et en vertu de cette unité, nous sommes plus étroitement unis à Dieu. Celte unité est la fleur de notre essence, suivant Texpression de Proclus, et par elle nous touchons à TUnité divine. Quelle est cette unité? m II semble, dit Berkeley, que la personnalité soit le centre invisible de Tâme ou de Tesprit, qui est une monade en tant que nous sommes une personne. La personne est donc ce qui existe réellement en

participant de Tunîté divine. » (346.) Seule la personne, dans toute créature pensante, est absolument indivisible. Les choses sensibles, qui sont dans un flux perpétuel, paraissent avoir plus qu'elles n'ont réellement cette unité. Prises ensemble cependant, elles forment un univers, un par la connexion, la relation. Tordre de ses parties ; mais cet ordre est Tœuvre de Tesprit, qui est réellement un par sa participation à l'unité première.

Nous sommes ainsi ramenés, dit M. Fraser, à la philosophie primitive de Berkeley, à son phénoménal îsme spirituel ou personnel : un univers ce d'idées » ou de « phénomènes » dépendant en dernière analyse des personnes.

« Je m'expose, dit l'auteur, à mécontenter certains lecteurs en les emtraînant ainsi par surprise à des considérations pour lesquelles ils n'ont aucune curiosité. Mais peut-être d'autres lecteurs trouveront-ils sans déplaisir ces digressions qui mettent un peu de variété dans un sujet assez aride, et me suivront-ils à travers ces inductions toujours plus hautes, à travers cette antiquité dont les maximes vieillies, semées dans cet Essai, ne sont pas proposées comme des principes, mais seulement comme des réflexions propres à réveiller et à exercer les esprits chercheurs en des questions qui ne sont point indignes des hommes

les plus capables... » Après ces nouvelles précautions oratoires, Berkeley, à la suite des philosophes anciens, s'enfonce plus avant encore dans rétude de ce problème insoluble : Quelle est la nature de Dieu?

L'unité de Dieu, d'après les plus profonds métaphysiciens de la Grèce, doit être distinguée de l'existence même, à laquelle elle est antérieure; on pourrait aller jusqu'à dire que l'Un n'existe pas, ce qui semble impliquer la négation de l'Etre divin. Du moins n'existe-t-il pas dans le temps; il est dans un éternel présent, le punctum stans des scolastiques. De plus, la simplicité de l'Un exclut l'intelligence à laquelle l'unité est également antérieure ; de là un nouveau soupçon d'athéisme. Mais on ne peut être accusé d'athéisme tant que l'on admet que le monde a été créé et qu'il est gouverné par une intelligence éternelle; or, c'est ce que reconnaissaient les anciens, tout en supposant que la première hypostase, le père, To IV, était dépourvu d'intelligence, «vovç, que l'unité est supérieure à l'intelligence et l'exclut, comme amenant, par la diversité des idées, la division. Mais a jamais on n'a supposé un temps où l'unité ait subsisté sans l'intellect (Xoyoç) ; la priorité doit s'entendre ici d'une priorité d'ordre et de conception, non comme une priorité chronologique. » (352.) La première hy-

postase contient toute excellence et toute perfection, elle en est la source originelle, et elle est éminemment y pour employer la langue scolastique, rintelligence et la vie aussi bien que la bonté ; la seconde hypostase est essentiellement l'intelligence, et, par participation, la bonté et la vie ; la troisième est la vie par essence, et participe de la bonté et de Tintelligence.

« Il est certain que cette notion d'une trinité se rencontre dans les écrits de plusieurs philosophes païens, c'est-à-dire la notion de trois hypostases divines. L'autorité, la lumière et la vie apparaissaient clairement aux yeux de la raison comme le support du système du monde ou du macrocosme. Les mêmes apparaissaient dans le microcosme, comme conservant Tâme et le corps, éclairant Tesprît et mettant en jeu les affections. Ces trois principes étaient conçus comme nécessaires, universels, coexistant et coopérant de manière à n'exister jamais séparément, mais à constituer au contraire l'unique Souverain de toutes choses. Et, en vérité, commentle pouvoir ou l'autorité pourraient-ils subsister sans la connaissance, et l'un et l'autre sans la vie etraction?i)(361.)

La Siris se termine par cette affirmation d'une trinité dans l'essence de l'Etre. Les derniers platoniciens ont voulu pénétrer trop avant dans le

mystère de Tinfini ; ils se sont perdus dans cette recherche, comme Font fait aussi plusieurs philosophes chrétiens. Berkeley imite plutôt la réserve de Platon, qui refusait d'écrire ce qu'il lui arrivait de dire sur la nature de l'Etre et ses perfections dans ses entretiens avec ses disciples. Mais nous devons tous cependant nous efforcer de connaître le mieux possible les plus hautes réalités : « L'œil par un long usage parvient à voir même dans les plus épaisses ténèbres; il n y a pas de sujet si obscur que nous ne puissions, par une patiente attention, y discerner à la fin quelques rayons de la vérité. La vérité est le cri de toutes les âmes et le partage d'un petit nombre. Quand la passion de la vérité domine, il n'y a certainement plus de place pour aucun souci, aucune préoccupation vulgaire. Il ne suffit pas de l'éprouver dans la jeunesse; celui qui voudrait faire de réels progrès dans la science devrait consacrer son âge mûr aussi bien que ses premières années, ses derniers efforts comme ses premiers pas, au culte de la vérité : Cujusvis est errare, comme l'a dit Cicéron ; nuUius nisi insipientis in errore perse verare. »

Une traduction complète de cet ouvrage unique en son genre, l'un des plus remarquables que la métaphysique ait produits dans les temps modernes, aurait seule pu en donner une idée suffi-

santG, en montrer toutes les transitions, en faire apprécier à la fois Térudition et la profondeur. Berkeley avait alors soixante ans. Il consacrait donc les loisirs de sa vieillesse commençante à la recherche de la vérité, comme il lui avait consacré sa jeunesse. Nous aurons à dire plus loin, bien qu'on ait pu le remarquer déjà, en quoi la doctrine de la Siris diffère de celle des Principes de la connaissance humaine ou des Dialogues d'Hylas et de Philonoûs.

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