RETRAITE A OXFORD. — MORT DE BERKELEY
L'évêque de Cloyiie poursuivait ainsi sa mission de charité et de science, unissant aux plus hautes spéculations philosophiques le soin des intérêts qui lui étaient confiés. En 1745,1e mouvement du prince Charles-Edouard vint inquiéter les protestants d'Irlande et leur faire craindre un soulèvement des catholiques. Berkeley écrivit alors une Lettre aux catholiques romains de Cloyne, lettre pleine d'humanité et de libéralisme. Elle fut publiée par le journal de Dublin et ailleurs; elle fit beaucoup d'impression, et Ton s'accorda à reconnaître qu'elle avait réellement servi à empêcher les Irlandais de se joindre au prétendant. En descendant ainsi aux affaires humaines, notre philosophe montra combien il était capable d'observer et d'agir à propos, de traiter les hommes d'une communion différente, dans un esprit vraiment digne d'un évêque chrétien. Il prouva, avec un rare bon sens, à ses voisins que ni leur conscience ni leurs intérêts ne pouvaient les engager
à faire le moindre effort pour changer le gouvernement établi, qu'ils n'avaient rien à gagner avoir des princes étrangers, comme il les appelle, régner en Angleterre.
Ce patriotisme intelligent le recommanda au comte de Chesterfield, qui était alors vice-roi d'Iriande. Sous la courte administration de ce gouverneur, dans un moment assez critique. Tirlande jouit d'une tranquillité et d'une prospérité peu communes. Lord Chesterfield appréciait Berkeley ; il aurait voulu l'appeler à un poste plus élevé, et il lui fit offrir l'évêché de Clogher. L'évéque de Cloyne refusa ; il refusa même un peu plus tard l'archevêché de Dublin. Il jugeait qu'il avait assez voyagé, et que sa présence, tant qu'il pourrait conserver ses fonctions, était utile à son pauvre diocèse. Il faut voir, dans les lettres qui remontent à cette époque, en particulier dans celles qu'il écrit au doyen Gervais, toutes les préoccupations dont il est alors assailli, ses inquiétudes, les précautions qu'il prend pour défendre les protestants contre une insurrection toujours possible des catholiques. Sa position n'était pas sûre dans cette partie reculée de Tlrlande, au milieu d'une'population ignorante et facile à émouvoir. Il s'était montré également charitable cependant pour les catholiques et les protestants, et il ne devait pas cesser, jusqu'à la fin, de s'in-
téresser avec la même sollicitude aux véritables intérêts des premiers.
La même année (1745) était mort le doyen de Saint-Patrick, le protecteur de notre philosophe à ses débuts, Jonathan Swift. Nous avons raconté les relations et la longue amitié de ces deux hommes, qui ont marqué Tun et l'autre au premier rang dans Thistoire de la littérature anglaise, mais dont la destinée devait être si différente, comme leur caractère était opposé. Swift, ambitieux et sarcastique, redouté de ses amis eux-mêmes, jamais ne parvint aux honneurs qu'il avait si ardemment convoités. Après avoir fait souffrir tous ceux qui Taimaient et avoir souffert lui-même dans ses affections et son orgueil, il mourait dans Tisolement, fou peut-être. Berkeley, longtemps occupé de projets, ou, si Ton veut, de rêves philanthropiques, avait fait tout ce qu'il fallait assurément pour compromettre son avancement temporel, pour se nuire dans l'esprit de ceux qui disposent des faveurs. Telle était cependant sa réputation de bonté, tel était le charme de ses entretiens, qu'il avait séduit tous ceux qui l'avaient connu, ceux mêmes qui l'avaient à peine entrevu, et, sans avoir jamais cherché les honneurs, il était venu s'asseoir au banc des évêques. Ses dernières années devaient s'écouler paisiblement au milieu de sa famille, sans autres chagrins que ceux dont
il n'est pas au pouvoir de Thomme de détourner les causes.
Le palais épiscopal de Cloyne était comme Tasile de la charité tout à la fois et le temple des beaux-arts. Berkeley, resté fidèle à ses souvenirs d'Italie, possédait une assez belle galerie de tableaux, où brillaient une Madeleine de Rubens et plusieurs portraits de Van Dyck et de Kneller. Il avait fait venir, pour apprendre la musique à ses enfants, un maître italien, Pasquilino, qui acquit par la suite une certaine réputation. Il leur faisait apprendre aussi le dessin et la peinture; il s'était réservé k lui-même le soin de veiller à leur instruction, et il esta regretter que nous n'ayons rien à rapporter des leçons qu'il leur donnait. Mais ses enfants étaient, paralt-il, d'une faible constitution. Il en avait perdu plusieurs en bas âge ; un deuil plus cruel lui était réservé ; son fils William, déjà âgé de quinze ans, mourut alors que par la vivacité de son intelligence et la précocité de ses talents il donnait les plus chères espérances (1751).
Cette mort, qui brisa le cœur de Berkeley, fut une des raisons qui le décidèrent à quitter l'année suivante son diocèse. Il y avait fait tout le bien que l'on pouvait attendre d'un homme plus remarquable encore, peut-être, par sa générosité que par sa science. Il s'était appliqué à soulager la misère et à calmer les esprits. Il avait publié
tout récemment, en 1749, un nouvel opuscule, intitulé : Un mot aux sages, écrit sous la même inspiration que le Qtierist, et le clergé catholique, auquel il s'adressait, avait fait publier dans le journal de Dublin une courte réponse dans laquelle il appréciait, comme il le devait, les conseils éclairés, les fraternelles exhortations de révêque anglican. Il avait aussi conservé ses relations avec ses anciens amis, Johnson, Gervais, Prier ; mais ce dernier, dont la santé avait décliné depuis quelque temps, mourut la même année que le fils de Berkeley. Le philosophe voulut composer Tépilaphe de ce fidèle confident de ses pensées, et contribua à lui faire élever un monument dans Téglise cathédrale de Dublin.
Depuis longtemps Tévêque de Cloyne avait projeté de se retirer à Oxford; il désirait faire entrer à TUniversîté son fils Georges, âgé alors de dix-Iiuit ans, et il avait besoin lui-même 3e se reposer dans une pieuse et savante retraite. Le roi Georges II, tout en le laissant libre de choisir sa résidence, ne permit pas à l'auteur de tant d'ouvrages remarquables de renoncer à son titre d'évêque. Berkeley put ainsi confier son évêché à son frère Robert, le seul dont nous ayons pu retrouver la trace, et qui était depuis huit ans doyen de Middleton, à trois milles de Cloyne; il lui donna le titre de vicaire gêné-
rai, lui enjoignit de prélever chaque année deux cents livres sur le domaine épiscopal, pour les pauvres du diocèse, et, au mois d'août 1752, partit avec sa famille pour TAngleterre.
Nous n'avons presque aucun renseignement sur le séjour de Berkeley à Oxford. Secker, dont nous avons déjà cité le nom, était alors évéque de cette ville et fit bon accueil à son collègue irlandais. Mais l'Université, à cette époque, vivait sur sa réputation. Elle était bien loin d'être aussi brillante qu'elle Tavait été et qu'elle devait le devenir dans la suite. La philosophie ne comptait pas, à proprement parler, dans l'enseignement qu'on y donnait, et, par une singulière fatalité, Berkeley s'y trouva presque aussi isolé qu'il l'avait été au fond de rirlande. Cependant il ne renonça point à ses études ordinaires ; il était du petit nombre de ceux à qui la solitude intellectiTelle ne nuit pas. Il publia simultanément, à Londres et à Dublin, The Miscellany, c'est-àdire une réimpression de divers traités, principalement de ses opuscules politiques et du Querisi, augmentée de : Nouvelles pensées sur Veau de goudron, et d'une pièce de vers latins adressée par un évêque au promoteur de ce remède. Il donna aussi une troisième édition de l'Alciphron, moins les sections (et ceci est à remarquer) du septième dialogue où se trouvait la défense de ce
que l'on a appelé le nominalisme de Berkeley.
On peut s'étonner que Berkeley, si attentif d'ordinaire au mouvement philosophique de son temps, n'ait fait nulle part allusion à celui qui va le remplacer à la tête de ce mouvement philosophique, et qui a tiré des Principes nouveaux des conséquences si peu prévues par l'auteur même de ces Principes. Cependant le Traité de Ut nature humaine de David Hume a paru depuis quatorze ans déjà, et la Recherche sur V entendement humain depuis quatre ans. Il est vrai que les premiers ouvrages de notre philosophe n'avaient nullement attiré l'attention à l'origine, et qu'ils ne furent l'objet de discussions un peu sérieuses que quarante ans après leur publication. Le Gentleman's Magazine ne s'occupe qu'en 1751-52 de la Théorie de la vision. De même, les Observations sur V homme ^OiHd^vW^^ y publiées dès 1749, restèrent ignorées de Tévêque de Cloyne. Samuel Johnson donna en 1751 ses Elementa philosophica, dans lesquels il adopta, comme nous l'avons dit, la doctrine du symbolisme visuel.
« L'automne et l'hiver de 1752, dit M. Fraser, s'écoulèrent, comme on peut l'imaginer, dans ce studieux repos, si toutefois la faiblesse du vieillard, souvent atteint de vives douleurs, lui permit un repos semblable. Mais nous sommes réduits, faute
de documents, à de simples conjectures. Il n'est resté de cette époque que le souvenir d'une scène émouvante. Le soir du 14 janvier 1753, c'était un dimanche, Berkeley était couché sur un lit de repos dans sa maison de Holvwell Street: sa famille était réunie autour de lui. Sa femme venait de lire à haute voix la leçon sur le service mortuaire, prise du quinzième chapitre de la première Epître aux Corinthiens, et il avait fait lui-même quelques remarques sur ce suhlime passage. Sa fille s'approcha de lui pour lui offrir une tasse de thé. Elle le trouva endormi, il le lui sembla du moins; mais son corps était déjà froid : c'était le dernier sommeil, le mystère de la mort; le monde sensible avait tout à coup cessé d'être pour lui un intermédiaire entre son esprit et ceux qui restaient. Tous les efforts pour le ranimer restèrent inutiles, il ne donna plus signe de vie. »
Son testament, daté du mois de juillet de Tannée précédente, contenait Texpression la plus simple et la plus ferme des sentiments de piété et de charité qui l'avaient toujours animé. Il recommandait de ne pas dépasser pour ses funérailles la somme de vingt livres, et de donner la même somme aux pauvres de la paroisse où il serait enseveli. Une clause toutefois mérite, pour sa singularité, d'être relevée, sans que l'on puisse dire exactement à quels motifs il faut l'attribuer :
Berkeley voulait que son corps restât exposé au moins pendant cinq jours sur le lit où il aurait rendu le dernier soupir.
Six jours après il fut enseveli dans la chapelle de Féglise du Christ, Téglise cathédrale d'Oxford. Sa mémoire fut ainsi confiée à une Université qu'il aimait; elle y est conservée par une épitaphe dont les louanges n'ont rien d'exagéré :
GRAVISSIMO PRJI8ULI
GEOBGIOy EPISCOPO CLONBNSI :
VIRO SSU INGENU ET ERUDITIONIS LAt DEM ,
SEU PROBITATIS ET BENEFlCENTIiE SPECTEHUS ,
INTBR PRIMOS OMNIUM fTATUM NUMBRANDO.
SI CHRISTIANL'S FUERIS,
SI AMANS PATRIJB,