‹ Etude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges BerkeleyChapitre 4 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

us PUMISE StlOUft DB BBEKILBY A L0RDEB8.

LB 6UABDIAN.

Ce fut un dimanche d'avril 1713 que Berkeley parut pour la première fois à la cour de la reine Anne. Il était conduit par le futur doyen de Saint-Patrick, Swift, qui le présenta à lord Berkeley de Stratton, et qui nous a laissé dans son Journal à Stella quelques indications précieuses pour la biographie de son compatriote : « Aujourd'hui 12 avril, dit-il, je suis allé à la cour pour présenter à lord Berkeley de Stratton M. Berkeley, un de nos fellow du collège de la Trinité. Ce M. Berkeley est un homme ingénieux et un grand philosophe. J'ai parlé de lui aux ministres, je leur ai donné quelques-uns de ses écrits et je veux lui être utile autant que je pourrai. Je suis engagé, je pense, d'honneur et en conscience à user de tout mon petit crédit pour aider les hommes de mérite à faire leur chemin dans le monde. » On voit les bonnes dispositions de Swift pour son nouveau protégé, mais nous ne savons pas à quelle occasion se rencontrèrent pour la première

fois ces deux hommes, dont le caractère était si opposé et dont la fortune devait être si différente. Il est peu probable que Berkeley fût jamais allé à Laracor, dont Swift avait le doyenné depuis 1700 et qu'il allait quitter dans ce même mois d'avril pour prendre celui de Saint-Patrick; il n'est même pas sur qu'il eût jamais vu avant ce jour-là l'auteur déjà depuis longtemps célèbre de tant de pamphlets. Mais les communs souvenirs de Kîlkenny et de Dublin devaient naturellement faciliter les relations et préparer Tamitié de ces deux anciens élèves des mêmes écoles. Ce fut pour Berkeley un grand avantage que d'être, dès son arrivée, patronné parle représentant le plus illustre du torysme alors au pouvoir. Swift ne comprenait pas, il est vrai, la doctrine de son jeune ami, mais il l'appelait, comme nous l'avons vu, un grand philosophe, et il le mit aussitôt en rapports avec les principaux personnages et les plus célèbres auteurs de cette époque.

C'est aussi le Journal à Stella qui nous fait connaître le monde où Berkeley va passer quelque temps. La littérature anglaise jette alors le plus vif éclat ; c'est la période la plus brillante du règne de la reine Anne, Addison vient de donner sa tragédie de Caton; Pope, la Forêt de Windsor; Parnell esta l'apogée de sa gloire poétique; Steele fonde le Gtuirdia/n. Il y avait bon nombre d'Ir-

landais à Londres panni les éciÎTains les plus connus* Berkeley se trouva bientôt en relations avec eux, comme avec Swift, et dans ce mouvement il ne resta pas inactif.

Qu'était-il venu faire à Londres? Le registre de la bibliothèque, au collège de la Trinité, donne pour prétexte de son congé sa mauvaise santé ; ce n'est qu'un prétexte en effet; il est plus probable qu'il avait quelque ambition, qu'il connaissait sa valeur, qu'il lui tardait d'en faire l'épreuve. Peut-être aussi était- il amené par l'espérance de mieux expliquer et de rendre plus accessible, quand il connaîtrait mieux ses contemporains, la doctrine qu'il avait conçue et dont il attendait, dans son zèle juvénile, la réforme religieuse et morale de la société. Cette ardeur de missionnaire se trahit d'abord dans ses articles du Guardian,

Ce journal, fondé pour remplacer le Spectator, si le Spectator pouvait être remplacé sans la collaboration d'Addison, devait brusquement disparaître au bout de six mois, après une carrière assez honorable cependant. Berkeley écrivit une quinzaine d'articles réimprimés par M. Fraser, dans lesquels il attaque avec assez de verve, d'humour et d'ironie, les libres-penseurs de son temps. 11 se donne lui-même pour un libre-penseur antilibre-penseur, et il montre une exacte connaissance des prétentions matérialistes et

athées qui s'étalaient ouvertement dans certains clubs. Il paraît avoir fréquenté lui-même ces réunions, non sans être fort scandalisé des propos qu'il entendait. CoUins, qui s'était vanté d'avoir découvert une démonstration en règle de la non^existence de Dieu, était à la tête de ce mouvement antireligieux ; il venait précisément de publier son « Discours d'un librepenseur à propos de l'apparition et des progrès d'une secte dite des libres-penseurs, » C'est à lui que Berkeley s'en prend tout d'abord. Il s'attache à prouver que ces soi-disant librespenseurs ne sont pas dignes de ce nom, qu'il n'y a chez eux que vanité et qu'ils sont incapables de penser véritablement et librement." Il raconte qu'il a visité avec grand soin la « glande pinéale » de ces beaux esprits et qu'il n'y a rien trouvé qui ressemblât à une idée. Il fait au contraire un grand éloge du Traité de Texistence de Dieu de Fénelon, récemment traduit en anglais, et il expose, mais sans faire aucune allusion à sa propre théorie sur la nature des choses sensibles, les preuves ordinaires, philosophiques et chrétiennes de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tàme. Cette controverse contre les athées et les matérialistes sera la préoccupation de toute sa vie. C'est le désir de les confondre qui lui a inspiré déjà ses nouveaux Principes et qui lui die-

tera plus tard les beaux dialogues d'Alciphron ou des Petits Philosophes.

La collaboration de Berkeley au Guardian dura du 14 mars au 5 août. Elle ajouta à la réputation qu'il avait déjà comme philosophe et comme écrivain, elle fît voir qu'il n'était pas indigne de la protection et de Tamitié de ses compatriotes les plus célèbres, Swift et Steele. Il se trouva ainsi, dès son arrivée à Londres, placé au premier rang parmi ceux qui, au plus beau moment de la littérature anglaise^ exerçaient sur les esprits la plus grande influence. Mais il se distinguait de tous les autres par Taménité de ses manières, la régularité de sa vie, et cette candeur qui était le fond de son caractère et le faisait aimer de ceux qui le voyaient même pour la première fois.

Lorsque le comte de Berkeley le présenta au plus connu des chapelains de la reine, à Atterbury, celui-ci, dit-on, ne put s'empêcher de s'écrier après cette entrevue : ^ Tant d'intelligence, tant de savoir, tant d'innocence et de modestie, je croyais, avant d'avoir vu ce jeune homme, que c'était le privilège des anges 1 » Cette séduction naturelle du jeune tiUoràe la Trinité devait avoir, comme nous le dirons plus loin, des effets bien imprévus sur sa fortune. Swift, avant de partir pour son doyenné de Saint-Patrick, où il se regardait comme exilé, le mena une seule fois chez

mistress van Homrigh. Ils dînèrent chez cette dame, la mère de Vanessa. Il ne semble pas que Berkeley ait jamais revu Tinfortunée rivale de Stella. Cette unique rencontre suffit; miss van Homrigh se ressouvint de son hôte d'un jour lorsque, neuf ans plus tard, elle révoqua, dans son désespoir, le testament qu'elle avait fait d'abord en faveur de Swift.

Il serait trop long de nommer les écrivains, les savants, les hommes politiques que Berkeley, dans ce premier séjour à Londres, eut l'occasion de connaître. Il faudrait énumérer tous les grands noms de cette époque. Partout il était bien reçu; il plaisait également à tous, et cette impression n'était point passagère. Nous le verrons dans la suite correspondre avec la plupart de ses nouveaux amis, même les plus illustres. Pope ne dédaignera pas d'oublier un instant le soin d'une strophe pour écrire au jeune philosophe, en attendant de mettre son nom dans ses vers. Clarke, qui continuait alors la série de ses fameux sermons à l'église de Saint-James, à Westminster, eut probablement Berkeley parmi ses auditeurs avant de l'avoir vu. Ce fut Addison, paraît-il, qui se chargea de les mettre en présence, ou plutôt de les mettre aux prises. La doctrine si originale de Berkeley devait intéresser le critique, au moins par sa nouveauté et ses apparents paradoxes; il

voulut, dit-on, la soumettre à Tépreuve d'une discussion publique, dans laquelle Clarke luimême aurait soutenu les droits de la philosophie ordinaire. Si cette conférence de deux philosophes si peu faits pour s'accorder, nous avons pu en juger, eut lieu réellement, il est certain qu'ils se séparèrent sans avoir rien gagné, sans s'être ni réfutés ni convaincus. Ce fut, comme beaucoup d'autres, un colloque inutile.

Est-il nécessaire de dire qu'au milieu de toutes ces agitations d'une grande ville, Berkeley n'avait pas perdu de vue la doctrine métaphysique dont il avait occupé toute sa jeunesse? Il avait un nouvel ouvrage tout préparé ; il en avait sans doute apporté d'Irlande le manuscrit, peut-être n'eut-il qu'à y mettre la dernière main pour le porter à ce haut degré de perfection littéraire qui nous étonne encore aujourd'hui. Il avait certainement fait le voyage pour le publier à la fois et le recommander au public lettré. Ce livre parut bientôt en effet, non plus à Dublin, comme l'Essai sur la vision et les Principes de la connaissance, mais à Londres, au milieu de tant d'ouvrages célèbres dont il était digne de partager la gloire. C'étaient les trois charmants Dialognes d'Hylas et de Philonous, la perle, suivant l'expression de M. Fraser, de la littérature métaphysique en Angleterre.

Page 1