CHAPITRE VI
AETHUR COLLIBE.
La même année, par une coïncidence singulière, parut un autre ouvrage contre l'existence réelle de la matière, en dehors de Tesprit qui la connaît. Le recteur de Langford Magna, près d'Old Sarum, dans le Whiltshire, Arthur Collier, publia en effet, en 1713, son livre intitulé : « Clor vis tmiversalis, ou Nouvelle recherche de la vérité; démonstration de la non-existence ou de rimpossibilité d'un monde extérieur. »
Cette rencontre est d'autant plus frappante que les deux philosophes ne connaissaient Tun et l'autre que Locke et Malebranche ; ce fut assez pour les amener à concevoir une théorie qui a pu devenir familière depuis à tous ceux qui s'occupent de métaphysique, mais qui était trop hardie à cette époque pour être comprise et goûtée des contemporains. Collier aurait pu lire, il est vrai, les Principes de la connaissance humaine, de Berkeley; mais il aflBrme que dès 1703, à l'âge de vingt-trois ans, il avait conçu sa propre théorie sur la non-existence,^hors de l'esprit, du monde
visible, et qu'il avait passé ensuite dix années à la méditer avant de la faire paraître. Il est aussi très remarquable que les deux auteurs procèdent de la même manière. Berkeley présente sa théorie de la vision comme un acheminement à sa théorie de la connaissance et de Texistence. De même, Collier divise son livre en deux parties. « Voici mon plan, dit-il à la fin de sa préface i : je montrerai d'abord que le monde visible n'est pas extérieur; je démontrerai ensuite d'une manière plus générale ou plus simplement que l'existence d'un monde extérieur est absolument impossible. Tels seront les objets de deux parties distinctes ou de deux livres. » L'un et l'autre, ils affirment avec la même force l'existence de la matière visible ou sensible' en général, en tant qu'elle est intuitivement connue, c'est-à-dire une existence dépendante et relative, et ils la prennent pour accordée.
Il n'y a cependant pas, selon M. Fraser, identité parfaite entre les deux systèmes. Ainsi la théorie de l'invisibilité des distances, aussi bien que des grandeurs et des situations réelles, et cette opinion que nous connaissons les distances, etc., par l'interprétation des symboles visibles, ne se retrouvent pas dans la première partie du livre de
4 Préface roimprimôo par M. Fraser: The works of G. Berkeley, t. I, p. 438, Âppendu.
Collier, Pour prouver que le monde visible n'est pas extérieur, il s'appuie sur une induction et se sert, pour la faire, deTexemple de certains objets visibles qui, de Taveu de tous, ne sont pas extérieurs, bien qu'ils paraissent comme les autres extérieurs à l'oeil .
La seconde partie de la Clavis universalis contient neuf preuves principales de la non-existence du monde extérieur, qui ne sont pas sans analogies avec les raisonnements et les analyses psychologiques de Berkeley. La démonstration se termine par Texamen de quelques objections présumées et une application de la théorie nouvelle à la réfutation du dogme romain de la présence substantielle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il y a donc cette différence encore entre les deux philosophes, membres l'un et l'autre du clergé anglican, que Collier veut faire servir à défendre les intérêts d'une théologie plus particulière des arguments que Berkeley semble employer de préférence au profit des grandes vérités de la religion naturelle.
Ajoutons que les divers traités de la jeunesse même de Berkeley sont bien supérieurs à l'ouvrage d'Arthur Collier. D'un côté, nous trouvons la grande théorie du symbolisme universel des phénomènes sensibles, la féconde distinction des causes physiques, qui ne sont que des symboles,
et de la cause véritablement efficiente, qui est Tesprit, en un mot un système d'une haute portée philosophique ; de Tautre, des raisonnements étroits et subtils qui laissent à la doctrine une apparence sophistique. A Tun revient Kl gloire d'avoir le premier exposé et résolu dans un beau langage le problème de la pensée moderne ; Vautre est condamné à Tobscurité que mérite la sécheresse d'un logicien scolastique.
A la vérité, les contemporains ne comprirent pas mieux la philosophie de Berkeley que celle de Collier, et ils ne semblent pas même l'avoir prise au sérieux. Le spirituel médecin de la reine Anne, Arbuthnot, écrivait en parlant de notre philosophe : « Le pauvre docteur a maintenant une idée de santé qu'il a eu beaucoup de peine à se faire, car il avait eu une étrange idée de fièvre, idée si forte qu'il lui a été très difficile de la supprimer en en prenant une contraire. » De son côté, Swift le laissait à la porte un jour de pluie, en disant : « Si sa théorie est vraie, pourquoi s'obstine-t-il à frapper? Ne peut-il pas entrer aussi bien la porte fermée que la porte ouverte ? » Mais tous reconnurent qu'un écrivain de génie venait de se révéler; ce n'était pas un succès ordinaire que celui de cet Irlandais, à peine débarqué de sa province, et, du premier coup, prenant sa place parmi les maîtres de la langue anglaise.
Swift, du moins, avait longtemps vécu en Angleterre et dans Tintimité de sir William Temple, si célèbre lui-même par ses ouvrages. Berkeley apportait son chef-d'œuvre de l'Irlande, où il avait jusque aloFs passé toute sa vie; il ne devait qu'à lui-même la limpidité de son style, le charme de ses Dialogues. Il n'y a peut-être pas d'autre exemple d'un talent aussi personnel.