‹ Etude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges BerkeleyChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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La publication des Dialogues d'Hylas et de Philonoûs marque la fin de ce que Ton peut appeler la première période de la vie de Berkeley. A la jeunesse studieuse du tutor de la Trinité, à ces méditations d'où est sortie la théorie nouvelle, va succéder une période d'activité singulière, pendant laquelle il semble que le philosophe laisse sommeiller ses idées originales sur la nature des choses sensibles. C'est une longue suite de voyages et toute une série de projets dans lesquels il apporte toute l'ardeur de son caractère facilement enthousiaste. Il visite une grande partie de l'Eu-

rope ; il ira jusqu'en Amérique, plus préoccupé désormais des intérêts de Thumanîté que de vérités spéculatives. Le métaphysicien auquel on a reproché si longtemps son prétendu scepticisme sur la réalité du monde est peut-être, comme nous l'avons dit, celui qui a le plus voyagé dans ce monde, qui en a le mieux connu et apprécié la beauté. Au-dessus des questions de métaphysique, plus que jamais il place celles qui se rapportent à l'amélioration de l'homme; la philosophie n'a de prix à ses yeux que par les services qu'elle peut rendre en faisant l'homme plus sage et plus heureux.

Berkeley était encore attaché, en qualité de junior fellow, au collège de la Trinité. Il était venu à Londres avec un congé régulier, mais il ne devait jamais reprendre ses fonctions à Dublin. Swift l'avait présenté à Mordaunt, comte de Péterborough, un singulier personnage. Hautain et populaire, prodigue et toujours endetté, Péterborough s'était illustré comme général pendant la guerre de la succession d'Espagne, et avait gâté sa gloire par sa médiocrité comme diplomate ; il avait toute la science d*Un docteur et toutes les manières d'un homme du monde ; il ne croyait pas un mot de la religion et s'amusait à composer des sermons qu'il faisait ensuite prononcer par les ministres des églises

rivales. Il avait alors cinquante ans. Un quart de siècle auparavant, il avait eu avec Locke un échange de lettres qui sont restées. Comme il avait apprécié Locke, il apprécia Berkeley, et lorsque, en dépit de ses maladresses en diplomatie, il fut nommé ambassadeur extraordinaire auprès du roi de Sicile, Victor- Amédée, il prit pour chapelain et secrétaire Fauteur des Dialogues. On peut se demander comment deux caractères si différents se seraient accordés ; mais, par suite des événements, l'ambassadeur et son secrétaire eurent fort peu de rapports.

Pour un congé d'une certaine durée, il fallait aux professeurs de la Trinité une autorisation de la reine. Berkeley obtint, pour des raisons de santé et dans l'intérêt de ses études, comme nous le lisons dans le décret reproduit par M. Fraser, un congé de deux ans. Ses lettres à son ancien ami, Thomas Prior, nous permettent de le suivre au début de ce premier voyage sur le continent. Il dut quitter Londres vers le 13 novembre 1713, Voici la lettre qu'il adresse à Prior, peu de jours après son arrivée à Paris :

a Mon cher Tom,

» Je suis venu de Londres à Calais en compagnie d'un Flamand, d'un Espagnol, d'un Français et des trois domestiques anglais de Sa Seigneurie, Les trois gentilshommes étant de diffé-

rents pays, j'étais obligé de leur parler en français (cette langue maintenant m'est familière), et je pus voir ainsi une bonne partie du monde en un petit espace. Après avoir échappé par miracle aux rochers et aux bancs de sable, à tous les dangers qui menacent, pendant la nuit, par un gros temps, des matelots imprudents et ignorants, nous sommes enfin arrivés à Calais sur un vaisseau qui, en s'en retournant le lendemain, se perdit en plein jour dans le port. Mais je crois vous ravoir déjà dit. De Calais, le colonel du Hamel me laissa le choix ou d'aller à Paris en poste avec lui, ou de le suivre par le coche. Je pris ce dernier parti et, le !•' novembre, je m'embarquai dans le coche avec une compagnie qui m'était parfaitement étrangère. C'étaient deux Ecossais et un gentleman anglais. Il se trouva que l'un des deux premiers était l'auteur du Voyage à Saint-Kilda et de la Description des îles de l'Ouest * . Nous fîmes fort bon ménage en route, et voilà huit jours que nous sommes à Paris.

» J'ai employé mon temps jusqu'ici à visiter des églises, des couvents, des palais, des collèges, etc., qui sont très nombreux et magnifiques dans cette ville. La splendeur et la richesse de ces édifices surpasse toute croyance; mais je n'en finirais

* Murdoch Martin, voyageur écossais.

pas si je voulais entrer dans les détails. J'ai assisté à une soutenance de thèse en Sorbonne, et en vérité j'ai trouvé qu'on y mettait beaucoup de la chaleur française. J'ai visité le collège écossais et le collège anglais. Dans ce dernier, j'ai vu le cercueil du feu roi Jacques II. Ce cercueil et la tenture qui couvre les murs sont fort dégradés, car on en coupe des morceaux pour en faire des reliques ; le peuple regarde ce roi comme un grand saint. Le lendemain de mon arrivée ici, j'ai dîné chez l'ambassadeur de Sicile, et aujourd'hui chez M, Prier ^ ; je n'ai pas manqué l'occasion de lui parler de vous et de lui faire connaître votre mérite. Demain, j'ai l'intention d'aller voirie père Malebranche, pour discuter avec lui sur certains points. J'ai quelques raisons pour ne rien dire du pays ou des villages que j'ai vus pendant mon voyage... »»

Cette lettre contient malheureusement la seule allusion que Berkeley semble avoir jamais faite à ses relations avec Malebranche. Il est probable cependant que les deux philosophes se virent à plusieurs reprises, et nous aurons à parler d'une légende à laquelle la dernière de ces visites, deux ans plus tard, a donné naissance. Nous savons par Addison que l'illustre oratorien recevait volon-

1 Lo poote ot le diplomate.

tiers les étrangers, et particulièrement les Anglais : « Pendant mon séjour à Paris, écrivait-il en 1699 à Tévêquede Lichfield et Coventry, je fis visite au Père Malebranche. Ce philosophe professe une estime particulière pour la nation anglaise, et il a pour elle, je crois, plus d'admiration que pour la sienne. Les Français ne se soucient guère de le suivre dans ses recherches profondes, et généralement ils regardent toute nouvelle philosophie comme visionnaire ou irréligieuse. Malebranche lui-même me dit qu'il était arrivé jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans sans avoir même entendu prononcer le nom de Descartes.

Son livre est aujourd'hui réimprimé avec plusieurs additions, et, dans le nombre, il m'a montré une ingénieuse hypothèse des couleurs qui diffère de celles de Descartes et de M. Newton, quoiqu'elles puissent être vraies toutes les trois. Malebranche louait beaucoup les mathématiques de M. Newton ; mais il hocha la tête au nom de Hobbes, et me dit qu'il le croyait un pauvre esprit! Il me parut très préoccupé de la traduction anglaise de son ouvrage ; il avait peur qu'elle n'eût été faite sur une mauvaise édition ^ » Ce récit fait regretter que Berkeley ne nous ait pas raconté à ^ son tour ses entrevues avec Malebranche, et n'ait

^ Addiêon et son époque, Macaulay, œuvres diverses, trad. Joanne ot Porgues, t. U, p. 4iO, appendice.

rien dit de ces discussions qu'il se proposait d'avoir avec lui ; elles ont dû certainement exercer quelque influence sur le développement de sa propre pensée.

Il passa un mois entier à Paris. Il se mit ensuite en route pour Tltalie, et s'y rendit par les Alpes, malgré l'hiver. Nous trouvons dans une lettre à Prier, datée de Turin le 6 janvier 1714, le récit de c^ voyage dans lequel il semble qu'il ait voulu rivaliser avec Addison, qui avait eu déjà la hardiesse de franchir le mont Cenis au mois de décembre, u A Lyon, où je suis resté environ huit jours, j'avais le choix d'aller à Toulon et de m'y embarquer pour Gênes, ou de traverser la Savoie et de passer les Alpes pour arriver en Italie. Je m'arrêtai à ce dernier parti.

» Le premier jour, nous sommes allés en poste de Lyon à Chambéry, la capitale de la Savoie; c'est un trajet de soixante milles. Le Lyonnais, le Dauphiné, sont de très beaux pays; mais en Savoie, à travers les rochers et les montagnes, la glace et la neige nous empêchaient presque d'avancer. Cependant nous étions en poste, et nous en fûmes quittes pour verser cinq fois; je n'ai pas eu d'autre accident à déplorer pour ma part que d'avoir mon épée, ma montre et ma tabatière brisées.

» Le jour de l'an, nous avons franchi le mont

Cenis, Tune des parties des Alpes les plus difficiles et les plus formidables par où les mortels aient jamais passé. Nous étions portés dans des chaises découvertes, par des hommes habitués à escalader les rochers et les précipices, qui sont plus glissants et plus dangereux en cette saison qu'en toute autre, et qui, dans les circonstances les plus favorables, sont encore assez profonds, assez escarpés, pour faire trembler le cœur des plus vaillants. Ma vie a souvent dépendu d'un seul pas, et Ton ne s'imaginera pas que j'exagère si l'on songe à ce que peut être le passage des Alpes au jour de l'an. Mais je vous en raconterai les détails au coin du feu.

» Il y a cinq jours que nous sommes ici, et dans deux ou trois jours au plus nous partirons pour Gênes, où nous allons rejoindre Monseigneur, qui s'est embarqué à Toulon. Je suis maintenant aguerri contre le vent et la pluie, la terre et la mer, la gelée et la neige, je suis capable de galoper toute une journée et de ne dormir que trois ou quatre heures chaque nuit. La cour, en ce pays, est polie et magnifique ; la ville est belle, les églises et les collèges sont superbes ; mais il n'y a pas avec tout cela beaucoup de goût pour l'étude. Cependant toutes les classes de la société, le clergé et les laïques, sont singulièrement afi'ables, et partout on reçoit un bon accueil par cela

seul que Ton est Anglais; ce titre suffit pour assurer le respect. Mes compliments à tous mes amis... Mais je ne leur conseille pas de passer par les Alpes... »

De semblables lettres suffiraient pour faire voir combien la théorie de Berkeley a été mal comprise. S'il avait prétendu nier l'existence de la matière, dans le sens ordinaire que Ton donne à ces mots, que de contradictions entre ses pensées et son langage! Sans doute, il ne croit pas à l'existence absolue de la matière, à une existence indépendante de Tesprit; mais il croit, comme tout le monde, à la réalité des choses sensibles, perçues par les sens, et il n'y a pas une seule expression du langage vulgaire, dont il se sert comme tout le monde, qui ne puisse se concilier avec sa doctrine. Le passage du mont Cenis en hiver, avant la création de la route qui a rendu le même trajet relativement si facile, lui a donné les mêmes émotions qu'aux autres voyageurs, et il les raconte dans les mêmes termes, sans être infidèle à cette « pensée de derrière la tête, » dont parle Pascal, qui le suivra dans tous ses voyages à travers le monde. Il n'y a pas lieu de faire ressortir ici l'opposition que l'on remarque trop souvent entre la théorie et la pratique.

Six semaines après, nous trouvons Berkeley à Lîvourne. Lord Peterborough, par une précau-

tion assez singulière, s'était rendu en Sicile ircognito, pour étudier secrètement le pays dans lequel il devait représenter TAngleterre, et il avait laissé sa suite en Italie. Cette enquête préliminaire dura longtemps, et la mort de la reine Anne, Tavénement de Georges I", changèrent la face des choses, remplacèrent au pouvoir les tories par les whigs, provoquèrent enfin le rappel de Tambassadeur alors qu'il venait à peine de prendre officiellement possession de sou poste. Notre philosophe passa près de cinq mois à Livourne et il n'est resté aucune trace de son voyage en Sicile. 11 est incertain qu'il y soit allé à cette époque.

Une de ses lettres à Thomas Prior contient sur l'état de la France, tel qu'il avait pu le juger en passant, des indications assez curieuses et qui ne s'accordent que trop avec ce que Ton sait de la malheureuse situation de notre pays en 1713. Il engage quelques-uns de ses amis à venir en Italie : « Le mieux, dit-il, est de passer par la France, mais il ne faut pas s'y arrêter longtemps, l'air y est encore trop froid, et l'on y voit trop de misère, trop de pauvreté, pour qu'un homme sensible aux maux de ses semblables n'y perde pas sa bonne humeur. Je vous conseillerais seulement deux ou trois opéras à Paris et autant de jours de plaisir à Versailles. Je vous recomman-

derais ensuite d'aller en poste de Paris à Toulon, et de vous embarquer dans cette dernière ville pour Gênes; car je ne voudrais à aucun prix vous exposer à être mis en pièces, comme je Tai été moi-même ou à peu près, en courant la poste à travers les rochers de la Savoie, ou à mourir de peur au bord des précipices du mont Cenis. Je n'anticiperai pas sur votre plaisir en vous décrivant déjà ritalie et la France; je ne puis cependant m'empêcher de remarquer, à propos de ce dernier pays, que les jacobites ont peu à espérer et les autres peu à craindre de cette nation réduite. Le roi parait, il est vrai, n'avoir jamais manqué de rien et ses palais sont bien entretenus; mais, dans l'intérieur du royaume, les choses ont un tout autre aspect... »

Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs les raisons qui empêchaient Berkeley, dans une lettre précédente, de donner aucun détail sur ce qu'il avait vu de Calais à Paris.

Au mois de mai, il est encore à Livourne ; il écrit alors à un correspondant plus illustre que son ami Prier, à Pope, à propos du poëme : <c La Boucle de cheveux enlevée, » Il n'est pas sans intérêt de comparer cette lettre plus soignée et même un peu précieuse aux lettres familières dont nous avons donné quelques extraits.

« Il est bien plus mal, à mon avis, d'être in-

grat que d'être impertinent ; aussi j'aime mieux courir le risque de paraître impertinent que de ne pas vous adresser mes remerciments pour l'agréable distraction que vous m avez récemment donnée. J'ai trouvé ici, par hasard, votre Boucle de cheveux enlevée; je ne Tavais pas encore vue*. Style, imagination, jugement, esprit, j'avais déjà admiré ces qualités dans vos autres écrits ; mais, dans celui-ci, je suis charmé par la magie de votre invention, par toutes ces images, toutes ces allusions, toutes ces beautés indéfinissables que vous faites sortir d'une façon si surprenante et à la fois si naturelle d'un sujet si léger. Et cependant je ne puis dire si j'ai été plus charmé de la lecture de ce poôme, que je ne le suis de l'occasion qu'il me donne de vous rappeler le souvenir de celui qui ne préfère aucun bonheur à l'amitié des hommes de goût, de savoir et de cœur.

» Je me souviens de vous avoir entendu parler d'un demi-projet de venir en Italie. Que n'aurions-nous pas à attendre d'une muse qui chante si bien sous le pâle climat de l'Angleterre, si elle sentait la chaleur du même soleil et respirait le même air que Virgile et Horace I

» Il y a ici un nombre incroyable de poètes qui

^ Ce poëme avait paru pour la promière fois, sans nom d'auteur, on 1712.

ont tous des dispositions, mais qui manquent du génie ou peut-être de Tart des anciens. Quelquesuns d'entre eux, qui savent Tanglais, commencent à goûter nos auteurs, et j'apprends qu'à Florence ils ont donné une traduction en vers de Milton. Si celui qui connaît si bien Tart d'écrire comme les anciens poètes latins venait parmi eux, ce serait probablement le moyen de les ramener de leurs froides et banales compositions à l'imitation de leurs prédécesseurs.

» Les marchands, les antiquaires, les gens de plaisir, etc., voyagent tous pour des raisons différentes. Je ne sais pas s'il ne serait pas digne d'un poëte de voyager pour enrichir son esprit des fortes images de la nature.

» Les plaines verdoyantes, les bois, les prés fleuris, les ruisseaux au doux murmure, nulle part n'ont la beauté qu'ils ont en Angleterre ; mais si vous voulez connaître les claires journées, les chauds soleils et l'azur du ciel, il faut venir en Italie, et pour être capable de décrire les rocs et les précipices, il est absolument nécessaire de passer par les Alpes.

» Vous comprendrez facilement que l'intérêt seul m'enhardit à vous donner un conseil dont vous n'avez pas besoin. Si vous veniez dans ces parages, je me hâterais d'aller vous voir. Je suis ici, grâce à la recommandation de mon excellent

ami le doyen de Saint-Patrick, en qualité de chapelain du comte de Peterborough, qui, . depuis trois mois environ, a laissé dans cette ville la plus grande partie de sa suite. Dieu sait combien de temps encore nous y resterons ! »

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