CHAPITRE II
BBRKBLBT ET HALEBRAPtCHE.
Son premier séjour en Italie brusquement interrompu, comme nousTavons raconté, Berkeley revint à Londres au mois d'août 1714. Nous le perdons alors de vue pendant quelque temps.
C'est à cette époque cependant que se rapporte la lettre d'Arbuthnot à laquelle nous avons fait allusion. Nous savons seulement qu'il fut présenté au prince et à la princesse de Galles par son ami Samuel Molyneux dans le courant de Tannée 1715. Son discours sur VObéissance passive lui avait nui dans l'esprit de lord Galway, qui était chargé de la feuille des bénéfices, et, bien que Samuel Molyneux eût remis au ministre un exemplaire de ce discours, il ne put obtenir à cette époque aucun doyenné. Il passait pour un partisan des Stuarts, et de longtemps il ne put faire comprendre qu'en représentant l'autorité des rois comme émanée de Dieu, il n'avait pas voulu désigner spécialement la famille détrônée, ni revendiquer pour elle des droits méconnus. Sous le gouver-
nement des tories, cette accusation avait beaucoup moins de gravité que sous celui des whigs. Elle était déjà injuste à Tégard de Berkeley, alors qu'il était encore à Dublin ; elle Tétait bien davantage après ses voyages sur le continent. Addison conseillait les voyages à Tétranger comme le meilleur remède pour guérir du jacobitisme. Notre philosophe ne déserta pas la cause des tories en revenant d'Italie, mais il n'avait pas à se guérir du jacobitisme, et nous aurons occasion de voir plus tard quels sages conseils il donna à ses compatriotes d'Irlande, quand il fut question d'une descente du prince Edouard.
S'il n'obtint pas de charge ecclésiastique, il reçut de Tévêque de Glocester, le même qui l'avait ordonné diacre, une mission qui convenait au plus haut degré à son caractère et à ses goûts. Ce prélat lui confia son fils, Georges Ashe, et le chargea de l'accompagner dans un grand voyage sur le continent. Avant le mois de novembrje 1715, il était de nouveau à Paris.
Faut-il ajouter foi au récit de l'un de ses biographes, révoque Stock, reproduit plusieurs fois, d'après lequel il aurait été la cause involontaire delà mort de Malebranche? Il aurait trouvé le vénérable oratorien souffrant d'une inflammation des bronches et occupé à se préparer lui-même un remède. La discussion aurait été si violente.
et Malebranche, qui n'aimait pas la contradiction, se serait laissé emporter à de si grands éclats de voix, qu'il aurait dû, aussitôt après, se mettre au lit et serait mort en très peu de temps des suites de cette entrevue.
Il nous a été impossible de découvrir ce qui a pu donner lieu à cette légende. Nous avons vu la seule allusion à ses rapports avec Malebranche qui se trouve dans la correspondance de Berkeley. D'autre part, les biographes du philosophe français ne parlent pas de ce fait. Le plus ancien, le père André, dans son ouvrage encore manuscrit : « La Vie du R. P. Malebranche, prestre de Voratoire, avec l'histoire et l'abrégé de ses ouvrages^ » ne fait aucune mention de Berkeley, et, dans le récit de la mort de Malebranche, ne rapporte rien de semblable à Tanecdote de Tévêque Stock. Voici du reste les principaux passages de ce récit : « Le P. Malebranche ne survécut guère à Timpression de son dernier ouvrage. Il y avait longtemps que ses infirmités Tavertissaient de penser à la mort; son grand âge était encore un autre moniteur qui la lui mettait sans cesse devant les yeux... » (P. 994.) Après un hiver passé à souffrir, il se retira pendant quelque temps à la campagne et revint ensuite à Paris, où ses amis, empressés autour de lui, admirèrent encore pendant quatre mois sa piété, la vivacité
et la verve lucide de ses entretiens philosophiques et religieux, a Le P. Malebranche continua de donner chaque jour et presque sans interruption des marques de sa profonde piété, jusqu'au dix ou onzième d'octobre, qu'il demeura immobile, mais ayant toujours un parfait usage de sa raison . Il fut deux jours dans cet état ; après quoi il passa tranquillement de cette vie à une meilleure, sans fièvre, sans fluxion, sans obstruction, sans agonie, par pure défaillance de nature... Ainsi mourut Nicolas Malebranche, le 13 octobre 1715, dans la 78^ année de son âge, la 55" depuis son entrée à Toratoire, la 42* depuis la première édition de la Recherche de la vérité. 11 avait eu diverses fortunes dans sa congrégation, infiniment estimé jusqu'à sa dispute avec M. Arnaud, persécuté ensuite plusieurs années durant, honoré enfin sur la fin de ses jours, mais toujours plus honoré que suivi, car il y a peu de gens qui méditent. 7> (P. 997-998.)
Bien loin de confirmer la légende, ce récit la détruit, à ce qu'il nous semble. Les symptômes du mal dont mourut Malebranche, et qui sont ici assez clairement décrits, seraient tout autres s'il était mort d'une inflammation des bronches, à la suite d'une discussion violente. Le P. André nous affirme qu'il mourut « par pure défaillance de .nature, » et quand on songe aux relations de ce
célèbre jésuite avec Malebranche, il est impossible de mettre en doute son témoignage. Ce que nous savons du caractère de Berkeley suffirait du reste pour nous faire rejeter cette histoire et nous convaincre, s'il le fallait, de sa parfaite innocence. En réalité, nous ignorons même s'il vit Malebranche dans son second voyage à Paris, mais nous pouvons assurer que cette entrevue, si elle eut lieu, n'eut pas le dénouement tragique qu on lui attribue.
Sans doute l'individualité des hommes et l'imperfection du langage rendent difficile à un penseur indépendant de pénétrer vraiment la pensée d'un autre. Les philosophes, dans leurs conférences et leurs controverses, sont le plus souvent incapables de s'entendre, quand ils ont vraiment des idées originales; mais de pareils entretiens, tout en paraissant quelquefois aggraver encore leur antagonisme, peuvent aussi, pour peu que les interlocuteurs soient portés à l'éclectisme, le diminuera la fin. Il serait intéressant de re- ^ chercher quel fut pour Malebranche et Berkeley le résultat de leurs relations, ou du moins quel résultat elles auraient eu si elles avaient été plus fréquentes. Il est fort possible que le métaphysicien français n'ait pas été plus frappé des spéculations de son jeune rival d'Angleterre que ne l'avait été le « patriarche des métaphysiciens, d
selon le mot par lequel Mackintosh désigne le philosophe Clarke. Il devait y avoir peu de chance de sympathie et d'accord entre un mystique éloquent, qui s'était habitué^ pendant une longue vie, à méditer sous l'inspiration de Descartes, de saint Augustin, de Platon, et un jeune penseur plein de feu, qui appréciait la spéculation philosophique dans la mesure surtout où elle peut agir, pour les diriger, sur les actions humaines, et dont Toriginalité s'était d'abord développée sous l'influence de Locke. Locke lui-même avouait qu'il était incapable de comprendre Malebranche, et Berkeley prouve à peu près la même chose quand il fait allusion à la formule favorite du philosophe de l'Oratoire, à savoir que les hommes connaissent les choses dans les idées de Dieu. Mais il y avait dans leurs systèmes assez de différences réelles pour qu'une discussion entre eux fût autre chose qu'une dispute de mots.
Nous ne saurions mieux faire que de rapporter ici un remarquable passage de M. Fraser.
(( L'antithèse cartésienne, dit-il, de la chose étendue et de la chose pensante, opposées l'une à l'autre et incapables d'être unies dans la connaissance sensible, autrement que par l'intermédiaire d'idées représentatives y adoptée par Malebranche, ne pouvait s'accorder pleinement avec l'explication de la perception telle que Berkeley
la propose. Malebranche, acceptant Tantithèse, s'efforçait de déterminer quel est cet intermédiaire idéal par lequel Tanlithèse est convertie en une synthèse dans la connaissance. Les représentations que Tâme reçoit par les sens ne peuvent pas, dit-il, être les impressions passives produites par la chose extérieure elle-même, comme le supposaient les péripatéticiens ; elles ne sont pas davantage les effets de Tactivité interne de l'esprit humain qui en a conscience ; elles n'ont pas été créées avec nous et en nous ; enfin, les hommes ne peuvent percevoir les choses extérieures comme ils ont conscience de leurs propres sensations, de leurs propres passions. Il arrivait donc à cette conclusion, que ce que nous croyons connaître par les sens, nous le connaissons réellement dans et par la relation de Dieu avec nos esprits finis. Dieu nous contient en lui-même ainsi que l'univers, et le véritable sens de toutes les choses extérieures n'est connaissable que dans ses actes intellectuels. En tant que le monde sensible est un monde intelligible. Dieu est le monde sensible. L'Esprit suprême est le lieu des esprits finis, de la même manière que l'espace est le lieu des choses sensibles, et nos esprits tirent de ce rapport avec l'Esprit toutes leurs véritables pensées relativement aux choses. Nos volitions, aussi bien que nos idées des choses sensibles,
— ils — émanent de Celui en qui nous vivons, nous mouvons et avons notre être. La perception sensible ne fait pas exception à cette loi. En percevant les choses sensibles par les sens, nous participons d'une façon plus ou moins parfaite aux pensées de Dieu. Dans cette participation disparaît Tantithèse de la pensée et de la chose étendue.
» Berkeley n'a pas besoin de ce Deus ex machina. Pour lui, il n y a pas de nœud à couper. Il n'y a ni chose extérieure ni idée représentative. L'idée sensible elle-même que nous percevons est la chose extérieure, autant que l'on peut parler de chose extérieure. — Les idées des sens, pour Berkeley, sont réelles et présentatives, et non des images représentatives. Etant ellesmêmes la réalité externe, elles ne demandent pas l'hypothèse d'un intermédiaire idéal, divin ou autre, qui nous serve à les connaître. « Je suis certain, dit-il, de ce dont Malebranche paraît douter, à savoir de l'existence des corps. » L'interprétation de l'Ecriture ou de l'enseignement de TEglise et la simple possibilité de l'existence de la matière sont les seules preuves données par Malebranche de l'existence actuelle de cette matière, à moins que nous ne devions y ajouter ce qu'il appelle notre penchant général à croire à cette existence. Berkeley nie la révélation surnaturelle de l'existence d'une matière non perçue,
et il regarde comme dénuée de sens Thypothèse d'une propension à croire en une matière que nos sens ne peuvent nous faire connaître. Il ne comprend pas comment il serait possible d'être porté à croire ce qui est absolument inconcevable, ce qui ne signifie rien; car une matière hors de toute relation avec une sensation réelle quelconque est inconcevable. Aussi, d'après lui, les idées ou les phénomènes sensibles sont les choses réelles, réelles tout en étant des idées , — c'est-à-dire parce que leur existence, au point de vue du parti que nous en pouvons tirer, dépend d'un esprit qui les perçoit. Ce sont les archétypes humains, les présentations (présentations) dont nos idées imaginaires sont les représentations, a Les choses existent, dirait- il, indépendamment de mon esprit individuel, puisque je sens que je ne les crée pas et que je n'en règle pas le cours. Il n'est pas en mon pouvoir, il n'est au pouvoir d'aucun esprit fini, de changer à plaisir ces idées réelles ou ces choses sensibles. Toute l'expérience sensible dans l'univers est l'effet d'une action constante de la divinité. Les idées des sens existent toujours dans la volonté de Dieu, mais elles sont occasionnellement manifestées dans l'expérience sensible des esprits humains, selon l'ordre naturel que Dieu a établi. » En un mot, l'explication donnée par Berkeley de notre perception des choses
sensibles revient à dire que c'est une perception présentative, et par suite qu'il est impossible de douter de ce qui est ainsi présenté. Selon Malebranche, à la manière dont Berkeley le comprenait, la matière non perçue ne sert absolument à rien; même en en supposant Texîstence prouvée, la réalité des choses sensibles est assez établie sans elle : les idées de Dieu sont le monde sensible, en tant que nous pouvons être en relation avec lui. Pourquoi donc, demandait Berkeley, supposer Texistence absolue, ou inutile, de ce monde? »
On voit par là sur quels points dut porter la discussion, s'il ' y en eut une entre Berkeley et Malebranche, à l'Oratoire, pendant Tautomne de