‹ Étude sur la vie et les travaux de GrotiusChapitre 43 sur 65 · OX · texte numérisé non relu

OX

Cependant, également éloigné des excès du Formalisme et du Socialisme, un Auteur trop peu connu en France, Krause, a compris que le Droit se présente dans la plus intime relation avec tous les Éléments fondamentaux de la Vie Humaine. N’exprime-t-il pas leur face conditionnelle, leur moyens d'existence, de développement et de perfectionnement ? Ne devient-il pas le levier du Progrès en s’engrenant dans toute la destinée individuelle et sociale de l'Homme? N’est-il pas universel en ce sens qu’il n’y a aucun point de la Vie Humaine avec lequel il ne se trouve en rapport? Enfin ne se propose-t-il pas d'aider l’activité physique, intellectuelle et morale de l'Homme, au lieu de Ia limiter ? Or, le fond de cette doctrine, qui fait en Allemagne des progrès chaque jour plus grands, se trouve dans le Droit de la Paix et de la Guerre. Depuis l’époque illustrée par les écrits de Grotius, les Sciences morales et juridiques se sont fait une terminologie spéciale, bien des mots ont fait fortune ; mais ces mots, bien souvent, représentent des idées déjà anciennes. Et c’est ainsi que Krause, peut être à son insu, n’a fait que reproduire la doctrine de Grotius en lui donnant cette

forme systématique qui est dans le goût de notre époque.

QT

CUXI

Fous les esprits sérieux nous tiendront compte de cette analyse du De Jure Belli ac Pacis, Traité qu'il faut appeler le Jus inter Gentes, c’est-à-dire le Droit Naturel Universel. N’est-il pas la première et aujourd’hui même la plus imposante création du Droit International. Sans doute Platon et Aristote, Cicéron et Sénèque ont, dans leurs sublimes écrits, proclamé la distinction du Juste et de l’Injuste, médité le Droit Naturel et connu la théorie des Lois ; mais ils n’ont jamais formulé en système le Droit de la Nature et des Gens. Dans des Siècles moins heureux ces belles connaissances ont été totalement négligées. Grotius a été le Restaurateur de ce genre d'Étude. Méprisant les gloses et les distinctions philosophiques de certains Docteurs occupés à écrire des commentaires, et saisissant en réalité l'élément moral et spirituel du Droit, le voici, avec son principe fécond de la Sociabilité, emprunté à la doctrine Évangélique, développant systématiquement et popularisant scientifiquement dans tous les foyers de la Diplomatie Européenne les grandes idées de Justice, de Liberté et de Solidarité qui constituent la véritable Unité du Genre Humain. Effectivement son fameux Traité du Droit de

la Guerre et de la Paiæ, où la Loi morale domine l’Indi-

vidu, où le Droit Naturel inspire la Société, où enfin, le Droit International régit les Peuples entr’eux, soustrait le Monde entier à la Violence et à la Ruse, aux Habiles et aux Forts, et gouverne l'Humanité par l’emprre de la Raison et la force de la Justice. La Civilisation est redevable à Grotius des hauteurs qu’elle a atteint. Qu'est-ce en effet que la Civilisation, si ce n’est le Droit Naturel pur, gagnant toutes les plages du Globe, triomphant dans les rapports sociaux, et s’iImmergeant progressivement dans toutes les Législations positives chargées de le faire prévaloir ? C’est au souflle vivifiant de ce Droit de la Nature et des Gens, restauré et systématisé par Grotius, que les routes obligées de la Navigation sont devenues libres, que le principe économique du Travail domine sur toute la Terre par l'Échange international des Produits et des Idées, et que de nos jours la Vapeur, les Chemins de Fer et les Communications Électriques ceignent le Globe en un réseau vivant pour coaliser les Peuples en faveur de la Liberté contre les Perturbateurs de la Paix universelle, sous l’action de l’Opinion Publique semée sous tous les vents du Ciel :

par la voie de la Presse, véritable Sibylle des Nations.

Grotius à compris, en le synthétisant, que le Droit

sen:

Naturel, ce Droit imprescriptible et inéluctable qui constitue le Spirituel de là vie individuelle comme de la vie collective, est pour l'Homme comme pour les Nations la Liberté. C’est qu'après Dieu, il n’y a rien -d’aussi grand que la Liberté ; que cette Liberté qui a des Vertus pour guides et des Lois sages pour limites ; que cette Liberté qui est le pain des forts parce qu’elle constitue la Justice; que cette Liberté qui appuyée sur l’Imprimerie et la Représentation Nationale a changé la face du Monde; que cette Liberté qui est le feu de la Civilisation brûlant pour l'éternité, quand Elle vit et parle haut dans la Presse et y manifeste son esprit de Solidarité et d’Association des forces vivantes, dans les limites du Respect et de l’Amour du Pacte Social ; que cette Liberté internationale qui a pour premier Devoir de rendre pacifiquement la Postérité meilleure, en cherchant de nos jours, dans la conscience de sa puissance, un État juridique de Fédération sur un Droit des Gens

stipulé en commun par tous les Peuples.

COXIII En terminant cette partie principale et capitale de notre étude, revenons à l’Ame de Grotius. Mêlée

avec honneur aux luttes de sa Patrie, couverte de

ses cicatrices pour ne l'avoir ni flattée ni trahie, l Ame

antique de Grotius, dont nous admirons le génie, . la sincérité et la foi, se contentait d’elle-:même contre les flots du Malheur, quand elle fut victime des Aversions populaires et jetée dans les fers après avoir subi la tempête de l’Injustice à la barre des Tribunaux. Elle songeait alors à la Grèce et à Rome et voyait Socrate, : Démosthènes et Ciceron victimes de leur Patriotisme, pour avoir aimé l'Humanité et la Patrie, fait la Guerre, par leur doctrine et leur parole, aux Erreurs religieuses et politiques, et poussé les Générations dans la voie où Dieu, l’Ame, l'Ordre et le Travail forment les Citoyens

et soutiennent les Sociétés.

Cet Homme juste, qui ne cherche que le Bien, qui croit que la Vérité est plus forte que les Armes sur lés actes du temps, et qui ne voit d’impossible que ce qui est faux et mauvais, aime la Liberté, en la regardant en elle-même, au foyer de sa conscience, comme le premier principe de l'être moral et la source d’où jaillit, à l’aide du combat, toute force et toute vertu. Dirai-je que, dans sa prison, la Liberté du Christianisme qui sauve les martyrs du progrès en Dieu, lui faisait gagner laborieusement le pain quotidien de sa gloire ? Qui ne

sait que c’est dans l’esclavage du corps, en croyant à

son âme, à Dieu qui l’a faite, à Jésus-Christ qui Pa sauvée, et à l'Évangile qui est le livre commun de l’âme et de Dieu, qu’il composa dans la forteresse de Louvestein son fameux Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne : de Veritate Religionis Christiane ?

COXV Ajouterai-je qu'il était réservé à l’Exil de voir briller son génie dans tout son éclat ? Ce grand Homme qui aimait Dieu naturellement et chrétiennement et qui se sentait porté vers le Père des esprits comme vers sa source, choisit la France pour complice de sa gloire. Sur cette noble terre de l’Hospitalité, il s'adresse aux Souverains, et apporte à l’Europe, au milieu du Chaos des doctrines et des évènements, une Théorie Sociale qui tenait de l'avenir sans accabler le présent, mais qui représentait les plus nobles instincts et les plus pressantes comme les plus pures aspirations de son temps. Que fait-il donc ? Il écrit, avec la sagacité d’un Philoso- | phe et l'âme d'un Citoyen, son fameux de Jure Belli ac

Pacis, Livre sans Modèle et. qui, malgré sa nature

profondément sérieuse, eut l’art de séduire les Conduc-

teurs des Peuples. Traduit dans toutes les langues |

civilisées, on eut dit que le Genre Humain attendait

le Droit de la Guerre et de la Paix pour distinguer,

ES

avee des vues impartiales et profondes, les formes variables des Gouvernements du fond sacré qui appartient à l'Humanité ; pour retracer, avec calme et maturité, les grandes Lois des Sociétés, déclarer que la Justice en est le premier fondement, et que la Paix entre les Nations est le devoir de toutes et l'honneur de Celles qui ne tirent l'Épée que pour la défense des

roits de m nd ils sont profanés.

Droits de l'Homme quand 1ls sont profanés

CCOVI

Notre Siècle qui donne son âme aux Peuples en déclarant l'Homme sacré pour l'Homme, en voulant qu’on respecte sa Conscience comme sa Pensée, sa personne et ses biens comme son activité laborieuse ; notre Siècle qui, avec la Vapeur et l’Électricité, brise les distancer pour précipiter les Nations au sein des Nations, et détruire sur leur passage les haines nationales et le fléau de la Guerre ; notre Siècle qui voit la Liberté Commer-

ciale faire le tour du Monde et amener à sa suite la

Confédération politique des Nations, veut détrôner la

Force brutale et construire le Temple de la Paix universelle; notre Siècle enfin, qui proclame la Souveraineté de la Justice et de la Raïson, et considère les Etats

comme les Organes du Progrès parcequ’ils ne sont que

les Protecteurs armés du Droit et les Régulateurs de la .

Liberté, voit cependant formuler, dans le Monde spirituel comme dans le Monde temporel, des théories si étranges et si rétrogrades sur le Droit de la Nature et des Gens qu’on ne saurait trop recommander à ceux qui ont à cœur le bien de F'Humanité et qui en recherchent les Lois fondamentales, de méditer sérieusement le Droit de la Guerre et de la Paix où la Justice apparaît nue, vivante, immortelle, au milieu de l'Antiquité, de la

Tradition, des Ancétres et de la majesté des Siècles.

Faut-il le dire? à la lecture de ce livre fameux sorti de la plume mûrie d’un Jurisconsulte-Philosophe qui avait bu l'inspiration dans la Sainte-Écriture, mis sa passion dans la Justice et sa foi dans la Liberté, toute Ame honnête, comme tout Cœur droit, sentira que le Pouvoir despotique et le fanatisme religieux sont les vives et saignantes blessures d’où s'échappe la vie de l'Humanité ; que la Foi dans la valeur morale, religieuse et politique de la Paix doit brûler à jamais dans l’âme des Peuples ; que la Philosophie sociale à pour mission d'enseigner que.la véritable gloire, pour les Individus comme pour les Nations, consiste à faire du bien aux Hommes en améliorant leur condition matérielle, et

surtout en faisant progresser leur intelligence et leur

moralité dans la Liberté de la Foi, et la Piété de la Liberté ; et qu’il faut, avec le respect de la Justice, de la Conscience et du Droit, aspirer à la grande Liberté politique sous la Loi, la comprendre, l’honorer et l’aimer, en s’inclinant devant l'Autorité qui surpasse toutes les Autorités : l ÉVANGILE ! (Grot. L. 1. Ch. 2. 2 7. De Jure Belli ac Pacis).

Page 1