LoraiD, p
pouvait en résulter pour leur auteur était la destitution. C'est, en effet, ce qui arriva ^ Le 2 octobre 1793 (11 vendémiaire an II), Proudhon fut destitué par un arrêté ~ du conventionnel Bernard de Saintes, envoyé dans la Côte-d'Or et le Doubs pour y faire mettre la Terreur à l'ordre du jour. ^
La prudence lui eût conseillé de s'abstenir de toute réclamation et do se laisser oublier ; car, à cette époque, tout fonctionnaire destitué passait de plein droit dans la catégorie des suspects. Mais cette manière d'agir répugne à son caractère; il veut sortir d'une incertitude qui lui pèse et va réclamer luimême sa réintégration. Bernard avait été remplacé par le représentant Prost ■^. On célébrait son installation au moment où il arrive à Pontarlier ; il s'invite à dîner chez un ami qui le recevait à sa table ; il se place auprès de lui et cherche à se faire remarquer. Ses prévenances finissent par attirer l'attention du conventionnel qui lui dit tout à coup : « Je vois bien, à ton attitude, que tu as une grâce à me demander. — Non pas une grâce, répond Proudhon sans se troubler, mais la réparation d'une injustice. J'étais juge de paix de Nods, j'ai été destitué sans motifs et je demande à être réintégré dans mes fonctions. — Je ne suis pas ici, répliqua durement le représentant, pour réformer les actes de mon prédécesseur. — Tu es ici, reprend Proudhon avec la fermeté et l'assurance que donne une bonne cause, tu es ici pour défendre les bons
1. Mai8 il ne fut jamais emprisonné comme suspect, ainsi que le dit par erreur M. Emile Regnard, V° Proudhon, dans la Nouvelle biographie générale publiée sous la direction du D' Hoeffer; Paris, Didot, 1862-1870,46 vol. in-8».
2. Cet arrêté ne nous est connu que par celui du représentant Prost, qui réintègre Proudhon dans ses fonctions. V. Pièce justif. n» IX.
3. Bernard (Adrien-Antoine) connu sous le nom de Bernard de Saintes, né dans cette ville en 4750, mort en Amérique en 1819.
4. Prost, né à Dôle, conventionnel, vota la mort du roi, fut envoyé à l'armée d'Italie et en Franche-Comté. Robespierre le défendit aux Jacobins, où il fut fortement dénoncé eu 4794. Devenu membre du conseil des Cinq-Cents, il en est sorti en 1797. (Vie politique de tous les députés à la Convention nationale, pendant et après la Révolution, par RI. R. Paris, Saiutmichel, 1814, in-8», p. 345.)
citoyens calomniés par les mauvais; je te suivrai partout et tu me trouveras toujours devant toi, jusqu'à ce que tu m'aies rendu justice. » Et en effet, le lendemain, le conventionnel qui commençait une tournée d'inspection dans le district, trouva notre juge de paix destitué sur le seuil de la première porte à laquelle il frappa. D'abord, il voulut éloigner de lui cet importun solliciteur; mais, frappé bientôt par sa conversation et la sagesse de son langage, il se l'attacha en qualité de secrétaire.
La tournée de Prost dura huit jours. Pendant ce temps, Proudhon qui était connu dans les campagnes parcourues et qui paraissait tout-puissant auprès du représentant, se consolait de sa disgrâce en servant d'interprète aux solliciteurs, espérant ainsi se faire rendre justice. Mais ce fut en vain qu'il invoqua ses anciens services, la manière conciliante dont il remplissait ses fonctions, et la pétition de toutes les communes du canton de Nods sollicitant la réintégration de leur juge de paix. Prost paraissait intraitable; Proudhon ne se lassa pas de demander et finit par obtenir cette réponse :
« Viens aujourd'hui-même à la Société populaire, et demande ta réintégration. Si personne ne s'élève contre toi, je consens à ce que tu demandes; mais, prends-y garde, si une seule voix t'accuse, je t'envoie au Tribunal révolutionnaire. »
Proudhon ne recule pas devant le moyen qui lui est proposé. En choisissant pour juge une foule toujours altérée de vengeance et de sang, il sait le danger auquel il s'expose : mais il compte sur son bon droit. Il monte à la tribune, fait connaître le sujet de sa demande, rappelle ses services passés et ceux qu'il peut rendre encore à son pays. L'auditoire écoute avec attention ; aucune réclamation ne se produit et déjà l'orateur descend victorieux de la tribune, quand soudain une voix s'élève en demandant la parole contre la motion de Proudhon : « Citoyens, dit l'orateur, celui qui vient de parler est un aristocrate; il favorise l'émigration; je l'ai vu, quand
il était juge à Pontarlicr, annuler à la douane une saisie d'argenterie destinée à des émigrés. » A cette accusation, l'assemblée populaire s'émeut, de sourds murmures partent du fond de la salle et la figure du conventionnel reflète une joie facile à comprendre ; mais Proudhon ne se déconcerte pas ; il remonte à la tribune, expose en quelque mots les circonstances dans lesquelles le fait s'est accompli : la saisie était nulle et le tribunal n'avait fait qu'appliquer la loi. Cette dénonciation, ajoute Proudhon, n'est qu'une basse vengeance; puis, apostrophant son accusateur : « Et toi, te souviens-tu que tu es un voleur et que, dans le dernier état de frais que tu me fis taxer, je t'ai retranché d'un coup 600 livres que tu voulais extorquer à ton client ? La preuve de ton indélicatesse est au greffe du tribunal. Qu'as-tu à répondre? »
L'assemblée, dont la majorité n'avait jamais cessé d'être favorable à Proudhon, manifeste sa satisfaction et semble attendre avec anxiété la réponse du procureur ; il est en vain pressé de questions; sa conduite indigne est dévoilée, flétrie; il ne sait que répondre, et bientôt il devient l'objet des huées de l'assemblée qui accompagne jusqu'à sa demeure son adversaire victorieux. ^
Les justiciables du canton de Nods ne furent privés qu'un mois des conseils et de la paternelle justice de Proudhon. Il fut réintégré dans ses fonctions le 12 brumaire an II (2 novembre 1793), par un arrêté du citoyen Buchot, procureur général syndic du département du Jura, délégué par le représentant Prost. ^
Parmi les motifs de cette réintégration, il en est qui sont trop à l'honneur du caractère et du courage de Proudhon pour les passer sous silence : « Non-seulement, porte l'arrêté. Proudhon réunit les vœux et les suffrages de toutes les autorités qui ont pu approfondir sa conduite; non-seulement, en