V. Pièce justif. u» XIII et M. Estignard, p
travail incessant, il se tint au courant de cette législation mouvante qui avait fait litière des anciens principes pour prendre comme base le droit naturel. Chaque jour s'élevaient de nombreuses questions transitoires, nées en grande partie de l'abolition du régime féodal et des modifications apportées aux principes des hypothèques et de la prescription ; le droit romain, les coutumes locales, les anciennes ordonnances, subsistaient encore dans les parties que n'avaient pas prévues les lois de la Révolution ; Proudhon élucide toutes ces questions, les expose à ses élèves ou les consigne dans des mémoires, avec une clarté que donne seule la connaissance approfondie des matières enseignées.
Dès le premier jour, il fut ce qu'il devait rester plus tard, clair, méthodique, mathématicien dans ses déductions juridiques. Ses longues et patientes études lui avaient rendu familières toutes les théories du droit; il en posait les bases immuables, puis en faisait découler les conséquences pratiques, enchâssant ainsi dans ses explications les applications nouvelles des anciens principes ou les dérogations qui y avaient été apportées.
Dans un Mémoire justificatif, écrit en 1816, nous verrons plus tard à quelle occasion, il nous indique lui-même le programme de son cours et Tordre des matières suivi dans son enseignement. Nous ne saurions mieux dire que lui.
« Au mois de frimaire an V, je fus appelé aux fonctions de professeur en droit à l'école centrale de Besançon.
» Dès le commencement do Tan VI, je vis arriver un nombre considérable d'étudiants à mes leçons.
» Pour me conformer au vœu des pères de famille, je crus devoir enseigner le droit civil positif, plutôt que d'errer, avec mes élèves, dans les abstractions illusoires qui étaient alors à l'ordre du jour ; mais j'avais encore un autre objet à remplir. On avait tout fait pour anéantir jusqu'aux principes de la morale et de la religion; je sentis la nécessité d'une instruction réparatrice de tant de maux ; je me voyais entouré d'une
jeunesse ardente à l'étude et pleine de confiance en moi parce qu'elle me voyait plein de zèle pour son instruction ; je voulus mettre à profit ces heureuses dispositions.
» En conséquence, avant d'entrer dans l'enseignement du droit civil, je fis un petit traité sur les premières règles du droit naturel; je consignai, en tête de cet essai, les preuves qu'on trouve dans les meilleurs auteurs sur la spiritualité et l'immortalité de l'âme et les maximes générales qu'ils nous ont données sur les devoirs de l'homme envers Dieu.
» On m'attaqua d'abord par la raillerie ; on me traita de professeur ridiculement pieux ; mais on ne me découragea pas et on n'altéra point la confiance que les élèves avaient en moi ; je ne les vis que plus assidus à mes cours. » ^
De telles leçons ne devaient pas rester sans fruit. Tandis que, dans la plupart des écoles centrales, l'organisation était défectueuse 2, les salles désertes, les professeurs au dessous de leur tâche, Proudhon voyait chaque jour le nombre de ses élèves augmenter; bientôt son cours compta plus d'étudiants que l'ancienne université de Franche-Comté. ^
A la demande de ses élèves, il publia, moins de deux ans après l'ouverture de ses leçons, son Cours de législation française. Il comblait ainsi une lacune immense, en donnant au public le premier traité publié sur notre droit intermédiaire.
\. Mém. justif. de 1816, p. 21 >t 22.
2. A AutuD, par exemple, où était établie l'école centrale du département de Saône-et-Loire, les cours consistaient, la plupart du temps, à jouer au cheval fondu avec les professeurs. (Notice sur le D^ Guy ton, par M. le président Roidot, dans les Mém, de la Soc. Éduenne, uouv. série, t. III, p. 166.)
3. « L'université de Besançon jouissait d'une réputation bien méritée ; mais l'école actuelle de législation ne le cède point à l'université. Lorsque, par l'effet des changements introduits dans l'enseignement par les diverses lois et arrêtés dans le cours de la Révolution, l'étude du droit était négligée ou même totalement abandonnée dans la plupart des départements, l'école de droit de Besancon était fréquentée par soixante à quatre-vingts élèves et était plus florissante que dans les époques antérieures à la Révolution. » (Délibération du conseil général du département de la Uaute-Saôue du 21 floréal an XI (H mai 1803). — Lagier, p. 42 et 104, note 14.
La dernière main était loin d'être mise à cette œuvre qui devait comprendre toutes les matières du droit, quand le changement de législation vint en arrêter la publication *. Elle restera néanmoins comme la base des travaux plus durables que Proudhon devait publier dans la suite. On y découvre déjà toutes les qualités du lumineux interprète des règles de V Usufruit et du Domaine public.
A ces occupations, il joignait encore celles de la plaidoirie et des consultations de cabinet. Les nombreux mémoires de droit qu'il a publiés à cette époque peuvent donner une idée du travail constant et assidu auquel il s'est livré pendant son premier professorat. ^
A l'autorité d'un talent incontestable, Proudhon joignait encore une indépendance pleine de droiture et de dignité et une influence réelle sur ses concitoyens. Sa conduite, pendant son séjour à l'Ecole centrale nous donnera la mesure de l'estime que doit inspirer son caractère.
a Aux termes du règlement de l'Ecole, dit Proudhon dans le Mémoire justificatif déjà cité, les professeurs devaient successivement faire, les premiers lundis de chaque mois, un discours public sur quelqu'une des matières de leur enseignement.
» Mon tour arriva en frimaire an VL A cette époque, la religion était plus attaquée que jamais : on voulait lui substituer ce qu'on appelait la théophilanthropie. L'un des premiers
1. Deux volumes ont été publiés sous le titre de Cours de législation et de jurisprudence françaises, par le citoyen Proudhon, professeur de législation à iécole centrale du déparlement du Doubs. Première partie, sur l'État des personnes, A Besançon, chez Tissot, imprimeur-libraire et marchand papetier, Grande-Rue, n» 473. Septième année républicaine (1799). Le troisième volume était composé et n'a jamais paru.
2. De l'an V à l'an XII, Proudhon publia vingt-huit consultations de droit dans des procès d'une grande importance. De l'an XH à l'an XIV, il en publia dix-sept. Ces quarante-cinq mémoires représentent la valeur d'au moins 4 vol. in-4o. (V. à la fin de cette Étude la liste des travaux imprimés de Proudhon.)
fonctionnaires s'était déclaré le grand prêtre de cette secte d un genre nouveau; les clubs renaissants avaient ramené la terreur. Je pris le divorce pour le sujet de mon discours • j'y parlai en homme libre et avec dignité de la religion catholique, dont je fis l'apologie devant une assemblée nombreuse qui admirait mon courage, attendu la persécution sous laquelle on gémissait alors, d '
Ce discours inédit, dont nous avons le manuscrit entre les mains 2, mériterait mieux qu'une sèche et rapide analyse Le style en est élégant, les idées élevées et l'argumentation serrée; sous l'orateur on retrouve le jurisconsulte.
Après avoir fait un tableau poétique d'un mariage fécond et heureux, après avoir indiqué toutes les raisons qui doivent porter à respecter les liens sacrés de cette union, Proudhon représente ensuite une femme « telle que la haine envers un mari soit un besoin pour son cœur », et par opposition, « une épouse jeune et tendre, qui ne trouveroit, dans celui qui doit être l'adorateur de ses charmes et l'appui de sa faiblesse, qu'un tyran soigneux à la tourmenter. » Il se demande alors quel remède on doit apporter à de tels malheurs. N'allons pas croire que Proudhon réponde à cette question par l'apologie du divorce. Non. Dans son discours conçu et écrit avec autant de modération que de bonne foi, l'auteur, après avoir fait ressortir les dangers multiples de cette institution, se demande si elle se justifie aux yeux du droit naturel, si elle est avouée par la morale publique et si elle est d'une sage politique.
Envisagée au point de vue du droit naturel, dit Proudhon, la société conjugale, comme tous les autres contrats, doit pouvoir se dissoudre de la même manière qu'elle a été contractée, c'est-à-dire par le consentement mutuel des parties intéressées,' ou pour inexécution des conditions do la convention. « Est-il une puissance dans l'univers qui puisse obtenir l'amour par