‹ Étude sur la vie et les travaux de ProudhonChapitre 38 sur 134 · Mém. justif. de l'an VI, p · texte numérisé non relu

Mém. justif. de l'an VI, p

sera infiniment plus habile à saisir et à appliquer les dispositions du Code civil alors en projet; enfin, ce Code, fût-il décrété, comme on ne peut donner d'effet rétroactif aux lois, il faudra, pour apprécier les actes antérieurs, connaître encore la législation qui l'aura précédé.

On reproche encore à Proudhon sa téméraire apologie des prêtres déportés.

» Ici l'accusation est téméraire elle-même puisqu'il n'y a pas un mot d'apologie dans l'écrit dont on veut parler, puisqu'il n'y est question que de l'exécution littérale des lois de 1792 et 1793, et autres remises en vigueur par celle du 19 fructidor an V.

» Revoyez cet ouvrage, vous y verrez que je n ai pris pour guide de mon opinion que le texte des lois, les lettres ministérielles et les discussions au Corps législatif; vous y reconnaîtrez, citoyens administrateurs, que lorsque je consignais sur le papier, à la fin de pluviôse an VI, que les prêtres déportés qui avaient été, à l'occasion de leur déportation, inscrits sur les mêmes listes que les émigrés, dans le temps où les uns étaient assimilés aux autres, ne devaient pas être, par cette seule confusion matérielle, confondus avec les émigrés, ni jugés de même; vous y verrez, dis-je, que le Directoire lui-même le pensait aussi, puisque telle a été la décision consignée dans son message du 16 ventôse an VI. « ^

Prouhon était encore accusé d'éloignemcnt pour ses collègues professeurs.

a Je demeure à la rue des Granges, répond-il, mes collègues professeurs, à l'exception de celui des ])clles-lcttres, demeurent ensemble dans la maison de l'Ecole centrale; mon goût particulier pour l'étude, fortifié par une habitude de vingt ans, la nécessité pour moi d'otre près de ma bibliothèque, pour travailler à la composition de mes traités, font que je me rencontre moins souvent à l'école quand ma présence n'y est

1. V. Le moniteur universel du 20 venf^^se an VI (10 mars 1798).

pas nécessaire. Mais, outre que j'y suis régulièrement allé aux jours indiqués, lorsque j'étais membre du conseil, je n'ai jamais manqué de m'y rendre chaque fois que j'ai été convoqué, et s'il est aucun de mes collègues, que j'honore tous, qui puisse dire que j'aie manqué envers eux aux égards de la plus cordiale fraternité, ou qu'il y ait jamais eu entre eux et moi aucuns débats, aucunes divisions, je passe condamnation.

» Voyez d'ailleurs le certificat qui m'a été donné par mes collègues, et qui est contradictoire au reproche ; je le joins ici. » *

Enfin, on lui reproche de n'avoir été porté à diverses fonctions publiques qu'aux époques où l'on en écartait avec le plus de soin les amis zélés de la patrie.

a Ici, ce n est plus moi qu'on accuse, ce sont les corps électoraux qui m'ont honoré de leurs suffrages. Mais ce reproche, qui n'en peut être un, n'est-il point hasardé?

» Le 10 may 1790, je fus élu membre du département à la presque totalité des suffrages du corps électoral; et certes, dans ces premiers élans de la liberté, on nécartoit pas des fonctions publiques les amis zélés de la patrie.

V Au mois d'octobre de la même année, je me trouvai simultanément élu membre des districts de Lure, de Baume-les- Dame et de Pontarher, et à Ornans, dont je présidois l'assemblée.

» Lors de la formation de la première Assemblée législative, au mois d'aoust 1791, je fus élu à la place de député suppléant.

» Sortant do Pontarlier, je me rendis au canton de Nods, mon pays natal, pour y remplir les fonctions de juge de paix,

1. On pourrait encore ajouter, s'il en était besoin, pour prouver l'union qui u*a jamais cessé de régner entre Proudhon et ses collègues, le fait suivant : A la dissolution de l'Ecole centrale, pour qu'aucun des professeurs ne subît une élimination qui les aurait séparés, ils demandaient, au mois de messidor an X, que des cours de médecine et de droit fussent annexés au lycée. (Droz, p. 210, note 1).

auxquelles mes concitoyens m'avoient appelé K J'en fus destitué par le représentant Bernard, à la fin de 1793, et réintégré par le représentant Prost, un mois après.

» Aux élections de l'an IV, je ne fus oublié, ni par la majorité de l'assemblée électorale, ni par les électeurs qui s'étaient retirés en la maison des ci-devant bénédictins, du nombre desquels était le citoyen Nodier, membre du juri d'instruction, et qui furent présidés par le citoyen Perriguey, l'un de vous. Dans l'une et l'autre de ces assemblées, je fus simultanément élu membre du tribunal civil du département du Doubs, et j'en présidais la seconde section, lorsqu'au mois de frimaire an V, l'administration centrale, ainsi que le juri d'instruction publique, m'ont appelé aux fonctions de professeur do législation, sans que je me fusse présenté au concours ni que j'eusse demandé la place.

» On paroit douter de mon civisme. Vous en trouverez la preuve dans les procès-verbaux d'élection, où le peuple m'a continuellement honoré de son suffrage. Vous la trouverez dans ma nomination à la place que j'occupe. Vous en trouverez le témoignage dans la confiance publique qui fait déserter les écoles des autres départcmens pour venir à mes leçons ; vous la trouveriez encore dans le suffrage de mes nombreux élèves, s'ils étoient interrogés sur le langage que je leur tiens ; mais surtout, vous la trouverez, cette preuve, dans les traités que je dicte; je vais les livrer à l'impression et le public luimême en décidera. Je ne redoute pas plus, pour cet ouvrage, les regards de Thomme instruit que la critique du plus sévère républicain. » ~

i. Le 25 novembre 1792.

2. Suivant M. Lagier, p. 100, Proudhon aurait adressé son mémoire justificatif au mois de fructidor an VI (août-septembre 1798). M. Estignard, p. 312, lui donne la date du 4 vendémiaire an VII (25 septembre 1798). L'original n'est pas daté. Cette différence de date est sans importance ; dans tous les cas, la justification a dû suivre la lettre du 27 fructidor an VI (13 septembre 4798) et précéder l'arrêté du 7 brumaire an VII (28 octobre 1798), qui maintient Proudiion dans ses fonctions.

Tels sont les principaux arguments desa défense, énergique, presque téméraire à l'époque où elle s'est produite; c'est la réponse d'un jurisconsulte soutenant une bonne cause contre un adversaire de mauvaise foi. Proudhon dédaigne les phrases sonores et les périodes construites avec art; mais la logique gagne en précision ce que le style perd en élégance.

Le véritable but de ces tracasseries était de forcer Proudhon à quitter ses fonctions. Mais ses élèves ne peuvent souffrir une telle injustice, ils prennent eux-mêmes la défense de leur maître menacé et adressent à ses accusateurs et à ses juges une protestation dans laquelle ils rendent hommage au zèle et au dévouement du professeur, aux principes du citoyen. Tous auraient signé cette lettre, s'ils n'eussent été dispersés par les vacances. *

A la môme époque, Viguier, professeur d'histoire à l'Ecole centrale, victime aussi d'une dénonciation calomnieuse, fut forcé de répondre aux accusations portées contre lui.

Cette double défense avait eu un plein succès, et mettait le désarroi au camp des juges et des accusateurs; il fallait sauver la considération, gravement compromise par la légèreté ou des rancunes maladroitement servies.

Au commencement do brumaire (an VII), le jury central des sciences et des arts, excusant à la fois les accusateurs et les accusés, adressait au Département les lignes suivantes : « Il nous suffira, disait-il, de vous apprendre que ces deux citoyens partagent, avec une multitude d'autres, des erreurs sur la manière de servir la République, que ce sont les conséquences de cette manière de voir qui leur ont attiré la défiance

1. Cette protestation, datée du 2 veodémiaire an Vil (23 septembre 1798), fut envoyée tant aux membres de l'administration centrale du département du Doubs, qu'au jury d'instruction de l'École centrale du même département. Elle porte les signatures suivantes : Belamy, Billebaud, Curassou, Dezevaux fils aîné, Dormoy fils, Flamand, A. Guillemin, Laviron, Marguier, Mathiot, L. Maurice, Mazoyhier, Monuot, C. Morel, Seguin et Vieille. Plusieurs sont devenus célèbres dans les annales franc-comtoises. (V. arcb. du dép. du Doubs, Eslignard, p. 312, et Droz, p. 138.)

qu'on a conçue de leurs principes, que, mieux éclairés sur leur devoir et sur leur intérêt, ils éviteront tout ce qui pourrait, à l'avenir, faire croire que leur intention n'est pas d'inspirer à leurs élèves autant de patriotisme que d'amour des sciences. » •

Cette demi-satisfaction n'était pas suffisante aux yeux des accusés. Impliqués dans une môme dénonciation, ils s'unissent pour demander à de nouveaux administrateurs, récemment nommés, une réparation officielle qui leur avait été refaséc par leurs prédécesseurs. Cette fois, ils obtiennent une prompte et complète justice. Leur supplique est du 8 prairial an VII (27 mai 1799) 2; dès le lendemain, l'administration centrale se réunit en conseil et décide, le suppléant du commissaire du directoire executif entendu, que Proudhon et Viguier ont pleinement détruit, par leurs mémoires justificatifs, les inculpations qui leur étaient faites; que le jury central avait tellement senti le mérite de cette justification que, après avoir demandé la destitution de ces professeurs, il a sollicité luimême leur conservation dans l'Ecole; qu'ils jouissent de l'estime de l'administration et méritent celle de tous leurs concitoyens. 3

Proudhon lui-même nous raconte d'une manière piquante l'issue dernière de cette accusation calomnieuse :

« Le ministre de l'intérieur me demanda mes cahiers ; je les lui fis parvenir. Il approuva ma manière d'enseigner, même avec éloge.

r> Un commissaire envoyé secrètement à Besançon par le Directoire pour prendre des informations sur divers objets, avait été spécialement chargé de vérifier le mérite de la dénonciation portée contre moi. Il fréquenta mes leçons, sans être connu, pendant plus de six semaines. Voulant revenir à

1. Droz, p. 138. - Estignard, p. 312, donne ù cet avis, la date du 7 brumaire an vu (28 octobre 1798).

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