Vi pièce justif. n" XXVIII
2. Mém. justif. de 1816. Note marginale de la main de Proudhon.
3. Ces jeunes gens avaient voulu sans doute imiter ce qui s'était passé quelques jours plus tôt à Paris. Il y eut, le 1»» avril, un dîner donné au Champ-de-Mars, par la garde impériale à la garde nationale et aui troupes de la garnison. Quand les têtes furent échauffées, un officier se leva en tenant le buste de Napoléon et l'on se rendit tumultueusement aux Tuileries et à la place Vendôme, dont on salua la colonne par des vivats et des acclamations. (Nettement, Bist. de la Restaxiration. t. Il, p. 258.)
A Dijon» quelques étudiants s'étaient mêlés au cortège. « Quand le danger fut passé et qu'on pouvait en rire, Proudhon ne rencontrait jamais un de ses anciens élèves qui avait porté le buste et qu'on avait persécuté comme lui, sans lui dire, d'un ton comique et sérieux : Mais tu l'as donc porté l » (Lagier, p. 112.)
un jeune homme qui avait commence son cours en 1811, s était engagé en 1812 et, après la première abdication, avait repris la suite de ses études juridiques, ils se présentèrent, le 11 avril, vers quatre heures de l'après-midi, chez le doyen, qui leur refusa sa porte. Dans la soirée, ils firent une nouvelle tentative et trouvèrent Proudhon à la promenade. Leur chef, qui était très exalté, lui exposa ses projets, le pria de se trouver le lendemain, à onze heures, à l'Ecole et de faire un discours sur l'objet de la cérémonie. Proudhon leur objecta qu'il était plus naturel de déposer le buste do l'empereur à la mairie; mais son interlocuteur insista en disant : « C'est à l'Ecole que nous voulons aller. » Le doyen prit conseil de ses compagnons de promenade; on lui fit comprendre qu'il ne pouvait refuser sans se compromctttre gravement ; il accéda à cette demande et le lendemain, 12, il prononça le discours suivant :
« Messieurs,
j) La jeunesse n'est pas seulement la portion la plus aimable, elle est aussi la portion la plus intéressante de la société, puisque c'est sur elle que reposent toutes nos espérances pour l'avenir : mais, combien cet intérêt qu'elle inspire ne devient-il pas plus touchant encore, lorsqu'elle se trouve réunie par l'impulsion du plus noble des sentiments, celui de l'amour de la patrie.
» Oui, Messieurs, cet élan avec lequel vous répondez à l'appel qui vous a été fait, dans un premier moment où l'on a craint que la paix ne fût troublée; cet empressement à venir vous joindre aux braves militaires qui vous accomixignent et qui sont vos aînés dans le chemin do l'honneur; cet empressement, dis-jc, sera toujours l'un des traits les plus glorieux de votre vie : il n'est pas moins honorable pour vous, que si les craintes qu'on avait d'abord conçues ne s'étaient pas évanouies ; et il sera toujours effrayant pour les ennemis
do la patrie, qui ne peut être dans un danger réel, lorsque tous SCS enfants s'arment ainsi spontanément pour la défendre.
» Messieurs, avant de vous séparer, vous avez voulu déposer dans cette enceinte le buste du grand Napoléon. C'est aussi dans cette enceinte qu'en méditant les codes immortels de ce héros, on apprend à bénir en lui le restaurateur de nos institutions libérales.
» Puisse la Providence, dont les décrets l'ont miraculeusement rendu aux vœux de la nation, veiller longtemps sur son sort et assurer la perpétuité de sa dynastie !
» Puisse ce souverain magnanime, qui sut étouffer toutes nos discordes civiles, et qui a fait retentir la gloire du nom français jusqu'aux extrémités du monde, recueillir toutes les bénédictions de ses contemporains et celles de la postérité !
» Puisse cette image sacrée, placée partout, révérée partout, rappeler tous les Français à l'union !
» Puisse ce signe, auquel se rattachent tant de souvenirs glorieux, ranimer aussi toutes les nobles affections, et effacer dans tous les cœurs tous sentiments contraires à ceux de l'amour de la patrie, de la concorde et de la soumission aux lois ! Vive TEmpereur ! » ^
Sans doute, les sentiments bien connus de Proudhon pour le régime impérial avaient déterminé les volontaires à le choisir pour porter la parole dans cette circonstance ; mais le ton impérieux des délégués chargés de lui demander son concours n'avaient pas laissé place à la possibilité d'un refus ; d'ailleurs, au moment même où les volontaires semblaient lui demander l'autorisation de déposer le buste à l'Ecole, il y était déjà placé à son insu.
Mais laissons la parole à Proudhon; il va nous retracer, dans son Mémoire justifïcaUf, toutes les phases do cet incident :
l. Petites Affiehtf de Dijon, du jeudi 13 avril 1«15, p. 303.
« Cg n'est point pour les étudiants en droit, mais pour ces hommes attroupés et réunis, que j'ai parlé, et Ton en trouve la preuve dans le discours même. Ce n'est point à mes élèves, mais à ces hommes sous l'obsession desquels je me suis trouvé, que j'adressais la parole, à des hommes qui allaient se séparer pour retourner dans leurs foyers, à un attroupement qui avait voulu, exigé, avant de se séparer, que je reçusse le dépôt du buste dans nos bâtiments.
3» Ma justification résulte donc complètement de la position où je me suis trouvé et de l'époque à laquelle le fait a eu lieu.
r> Et d'abord elle résulte de ma position.
» J'étais au miheu de plusieurs milliers d'hommes exaltés et réunis en armes, je n'étais donc pas libre de refuser ce qu'ils voulaient : ce n'est pas moi qui ai donné l'impulsion, c'est moi qui l'ai reçue; je ne suivais pas seulement le torrent, j'étais entraîné, et je défierais tous ceux qui osent me jeter la pierre d'affirmer franchement que, s'ils avaient été à ma place, ils auraient agi mieux que moi.
» Ma justification ne résulte pas avec moins d'évidence de l'époque à laquelle le fait s'est passé.
» Le discours dont il s'agit n'a été prononcé que vingt-trois jours après l'arrivée do Bonaparte à Paris,
» Longtemps après que Sa Majesté Louis XVIII était sortie de son royaume.
Et plusieurs jours après que la capitulation de Son Altesse Royale le duc d'Angoulême était connue. *
» Nous étions alors courbés sous le joug du dictateur, entouré de ses armées et ayant partout des yeux pour voir et des bras pour agir.
1. Au commencement d'avril, il ne restait plus qu'un seul drapeau blauc levé en France, celui du duc d'Angoulême. Le prince, désirant mettre fin à une guerre devenue inutile, et assurer le sort de ceux qui s'étaient dévoues à sa fortune, consentit à se retirer en Espagne par Cette. Les volontaires royaux devaient rentrer dans leurs foyers sans être inquiétés, et les troupes de ligne faire leur soumission au nouveau gouvernement. Ce traité est du 7 avril 181S. (A. Nettement, Histoire de la Restauralion. t. II, p. 233 et suiv.)
» Et à cette époque la capitale n'avait-elle pas vu les juges du tribunal de première instance de la Seine, les conseillers à la cour royale, ceux de la cour des comptes et do la cour de cassation aller tous en corps et en robes, dès le 25 mars, faire à Bonaparte des discours bien moins mesurés que le mien ?
» Et pour me rapprocher davantage du théâtre où j'ai figuré, les tribunaux de la Côte-d'Or, la mairie de Dijon, les tribunaux de Franche-Comté, la cour de Besançon, n'en avaientils pas fait autant, et plus encore, par différentes adresses ?
» N'avions-nous pas sous les yeux l'adresse que la cour royale de Dijon avait faite à Bonaparte dès le 23 mars , adresse conçue en termes plus forts, à tous égards, que mon discours ? '
» Et pour montrer encore plus évidemment l'identité de ma cause avec celle de tant de fonctionnaires, par la comparaison de ceux qui courent la même carrière que moi, n'a-t-on pas vu, sur la fin de mars et au commencement d'avril, les diverses académies et facultés du royaume faire aussi des adresses à Bonaparte? N'a-t-on pas vu, entre autres, les facultés de droit et de médecine de Paris aller en robes, les 26 et 27 mars, féhciter l'usurpateur sur son heureux retour?
* Comment donc pourrait-on me réputer coupable, lorsque tant de magistrats et de professeurs honnêtes, dont je n'ai, tout au plus, fait que partager l'erreur, et dont l'exemple même a dû m'entrainer, sont traités comme étant sans reproches ?
j) Toutes ces adresses étaient la manifestation d'une volonté librement exprimée, tandis que mon discours ne fut que le fruit de l'obsession. Si j'avais refusé de recevoir le buste de Bonaparte en dépôt, et de faire ce qu'on exigeait de moi, on aurait envisagé cet acte de ma part comme un outrage
1. Voir ces adresses daus les uo^ du Moniteur de la 6n de mars et du commencement d'avril 1815,
fait au dictateur, et j'eusse été poursuivi sur-le-champ en sens contraire, comme un rebelle, à supposer toutefois que l'attroupement dont j'étais environné ne m'eût pas frappé dans le moment môme !
» On dira peut-être que j'ai loué Bonaparte dans ce discours,
» A cela, je réponds que je ne l'ai loué aux dépens de personne et qu'on ne trouvera pas, dans tout ce que j'ai dit, une seule expression offensante contre la famille légitime. »
Ne pourrait-on pas ajouter encore, pour la défense de Proudhon, que le roi lui-même avait dit, dans son ordonnance de Cambrai, du 28 juin 1815, « Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain, de pardonner aux Français égarés, tout ce qui s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille au milieu de tant de larmes, jusqu'au jour où je suis rentré dans Cambrai, au milieu de tant d'acclamations. »
Pour donner plus de poids à la dénonciation portée contre Proudhon, ses ennemis l'accusaient encore d'être un bonapartiste exalté et de ne fréquenter habituellement que des Jacobins.
Il est toujours délicat d'être sous le coup d'une accusation vague et difficile à préciser. Sans doute Proudhon ne pouvait pas se défendre de ses préférences personnelles. Mais un gouvernement a-t-il le droit d'imposer à un fonctionnaire autre chose que la fidélité? Et d'ailleurs, ajoute Proudhon, « s'il est constant que, quand l'usurpateur était sur la route de Lyon à Paris, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour maintenir les élèves dans le devoir de fidélité au roi, aujourd'hui que Bonaparte est mort au monde politique, comment pourrait-on supposer que j'eusse pour lui un sentiment que je n'avais pas quand il marchait sur Paris? Serait-il raisonnable de supposer aujourd'hui en moi, un sentiment si positivement démenti par la conduite que j'ai tenue à une époque véritablement critique et où il y avait du danger d'être fidèle au roi. » *