Lettre du 23 août 1819. Lagier, p
a Vous me demandez, écrit-il, le 5 décembre 1806, à M. Vieillard, inspecteur des Ecoles de droit, s'il est des professeurs à l'Ecole de Dijon qui fassent des répétitions ou des cours particuliers aux élèves.
» J'ai l'honneur de vous assurer qu'aucun de nous ne se livre à cet usage que nous traiterions tous d'abus et dont mes collègues et moi avons résolu, dès le principe, de nous abstenir sévèrement, comme d'une chose qui porterait atteinte à la réputation de notre Ecole.
» Cette résolution ayant été portée par l'impulsion simultanée d'un sentiment unanime, ne fut précédée d'aucune discussion sur les motifs qui devaient nous y engager ; mais si vous voulez me le permettre, Monsieur l'inspecteur, j'aurai l'honneur de vous retracer ici les raisons principales qui me paraissent nous faire un devoir de tenir à son exécution.
» Nous avons pensé que les Ecoles de droit étaient faites pour avoir une grande existence, que plus les professeurs mériteraient de respect, plus les élèves qui les entourent se respecteraient eux-mêmes; mais, comment celui qui, pour de l'argent, s'abaisse à une pratique qu'on ne peut disconvenir être blâmée par l'opinion, pourrait-il jouir de la même estime ? Et comment en se déconsidérant lui-même, ne déconsidéreraitil pas au moins indirectement l'Ecole dont il fait partie ?
» Quelle différence entre le professeur, ami d'une jeunesse aimable, qui par sentiment de bienfaisance autant que par devoir, se rend toujours accessible aux élèves qui auraient des doutes à lui proposer, et consacre à les encourager les moments qu'il n'occupe pas à les instruire; quelle différence, disje, entre ce professeur et celui qui, hors de l'Ecole, n'ouvre la bouche qu'en tendant la main pour recevoir un salaire ? Seraitil possible qu'ils fussent confondus dans l'opinion et qu'ils occupassent le môme rang dans l'estime publique? celui qui, par un zèle désintéressé, pour l'honneur de sa profession et pour la gloire d'être utile, sème dans le cœur do ses élèves les germes du bonheur do la génération future, doit-il, peut-il être
rabaissé au niveau de l'autre, qui n'attache de valeur à ses travaux, qui ne cherche à en faire résulter d'autre fruit, que l'argent qu'il en reçoit?
» Toutes les institutions destinées à l'éducation publique, et surtout les Ecoles de droit, doivent être aussi des écoles do mœurs. Les professeurs ne doivent pas seulement des leçons, ils doivent aussi des exemples, des avis salutaires à la jeunesse inexpérimentée qui les entoure. Or, la générosité est la mère de la confiance. On s'attache à l'homme désintéressé, parce qu'on sait qu'il est aimant lui-même; on suit ses conseils parce qu'on est convaincu qu'ils ne sont dictés que par la bienveillance : mais on ne croit point aux discours de celui qu'on regarde comme ayant l'âme desséchée par l'intérêt personnel ; et tout professeur qui peut, par sa conduite, faire naître dans les autres cette opinion de lui-même, retranche de son ministère l'influence heureuse qu'il eût pu exercer sur ses élèves pour les porter au bien.
j) Pour instruire, comme pour inspirer l'amour du devoir, il faut que les professeurs aient sur la jeunesse au moins cette espèce d'autorité qui commande le respect; mais comment pourraient-ils l'obtenir en s'abaissant au point de se mettre aux gages de leurs élèves?
» Les Ecoles de droit sont les séminaires de la magistrature, dont le nom seul doit rappeler l'idée de la délicatesse et du désintéressement : c'est de leur sein que doivent sortir les jurisconsultes, les avocats : tous les sentiments généreux doivent entrer dans l'éducation de ceux qui se destinent à cette vocation sublime; mais comment, après avoir autant que possible étouffé en eux ces sentiments par l'exemple, pourrait-on espérer qu'ils les missent dans la suite en pratique ?
» Quelle garantie aurions-nous qu'un professeur qui s'est mis sous la dépendance de ses élèves, qui est intéressé à ce qu'ils soient reçus dans leurs examens, prononce impartialement sur leur sort? De quel œil verra-t-il ceux dont il ne trouve pas les noms sur le rôle de ses contribuables? »
Telles sont les principales raisons invoquées par Proudhon, pour justifier une décision prise sans discussion et émanant du sentiment qui l'animait, ainsi que ses collègues a de faire pour le mieux. » ^
La chaire qu'il avait occupée pendant si longtemps ne devait pas sortir de la famille franc-comtoise ^ toujours si dignement représentée dans l'étude et l'enseignement du droit. Et certes, nous n'avons pas oublié qu'avant le XVIIP siècle, cette province avait produit les Boguct, les Jean et Prudent de Saint- Mauris, les Grivcl, les Boyvin, les Jobelot, les Chifflet; qu'au siècle suivant, les Dunod, les Courvoisier, les Seguin, les Bret, se montraient de dignes héritiers de ces grands esprits, et servaient comme de transition des temps anciens aux temps nouveaux, et qu'enfin, les Grappe, les Loiseau, les Curasson, les Dalloz, les Bugnet, les Valette, les Villequez, Proudhon, surtout, qui fut leur maître à tous et le chef de l'école franccomtoise moderne, ont prouvé, de nos jours, que leurs prédécesseurs n'ont pas laissé en eux des fils dégénérés. ^
Pour être complet, nous devrions nommer tous les disciples de Proudhon.
Entreprendre cette tâche serait au dessus de nos forces; il faudrait citer tout ce que la magistrature, l'enseignement et le barreau ont compté et comptent encore d'hommes éminents dans les deux Bourgognes. Car Proudhon avait entraîné à sa