‹ Étude sur la vie et les travaux de ProudhonChapitre 93 sur 134 · Duvergier, Notice sur Toullier, p · texte numérisé non relu

Duvergier, Notice sur Toullier, p

à Dijon, clans les mêmes conditions et avec un égal succès, ses travaux. Ils échangèrent leurs savantes publications, dans lesquelles tantôt ils admettaient les mêmes théories, tantôt ils émettaient des avis différents et engageaient des luttes où la conviction ne le cédait en rien à la courtoisie. Ainsi, après s'être trouvés du même avis sur la théorie des pouvoirs de l'héritier apparent S ils diffèrent sur celle de la prestation des fautes. 2

Remplis d'une estime réciproque pour leur savoir, tantôt c'est Touiller qui consulte Proudhon ^, tantôt c'est Proudhon qui soumet ses idées à la critique de son ami et reçoit de lui des félicitations sur la noble indépendance de ses opinions et la manière hardie dont il combat la jurisprudence de la Cour de cassation. ^

Il est encore intéressant de voir avec quelle simplicité Proudhon avoue sa lenteur et sa paresse, et avec quelle douceur mêlée de fermeté Touiller l'encourage au travail : a Je comptais finir cette année, écrit Proudhon, mon Traité sur le droit d'usufruit, et il n'est pas encore terminé. Il n'y a que vous qui sachiez aller vite et bien. 0 vous valez bien mieux que moi ^. » A quoi Touiller se hâte se répondre : « Je commence par vous gronder de votre paresse. 0, ne dites pas que vous valez moins que moi ; à la paresse près, vous valez beaucoup mieux, et je voudrais bien changer si un tel

1. « J'ai pensé comme vous qu'il ne pouvait pas aliéner, et c'est avec plaisir que j'ai trouvé, à la fin de votre dernier volume, la savante dissertation que vous avez faite à ce sujet. Vous voyez par là que nous sommes à l'unisson sur plus d'un point. » (Proudhon à TouUier, lettre du 28 mai 1821. Lagier, p. 134.)

2. Touiller à Proudhon, lettre du 20 août 1824. Lagier, p. 141.

3. Notamment sur la théorie des ayant cause (lettre du 3 novembre 1822 ; Lagier, p. 133) et sur la question du partage des fruits de la dot pendant la dernière année du mariage. (Lettre du 11 juillet 1825. Lagier, p. 142.)

4. Notamment sur le droit d'accroissement. {TouUier à Proudhon, lettre de juillet 1824. Lagier, p. 139.)

5. Proudhon à TouUier, fragment de lettre inédite du 25 août 1820, fondu par M. Lagier dans celle du 28 mai 1821, p. 134. V. aussi pièce justif. n» XLIX.

échange était possible » * ; et, dans une autre lettre il ajoute : « De tous les professeurs do France, vous êtes celui que j'estime le plus et auquel je suis le plus attaché 2. » H faut voir aussi la joie avec laquelle il salue l'apparition du Traité de l'usufruit : « Enfin, vous avez rompu le long silence que je vous reprochais. Vous faites paraître votre Traité de l'usufruit. J'en ai reçu le premier volume et je vous en remercie bien cordialement et bien sincèrement. C'est un ouvrage consommé, qu'on ne surpassera point et qui surpasse tous ceux qui ont paru sur la même matière. Je vous en fais mon compliment, et plus encore au public et à votre Faculté. Quels riches développements vous donnez à votre sujet. » ^

Tandis que l'intimité grandit entre eux, l'âge avance et les infirmités se font sentir. Proudhon vient d'être malade; il parle de sa santé ébranlée et des vœux qu'il forme pour la conservation de celle de son ami *. Quel abandon ! Quelle sincère affection dans la réponse de Toullier ! Le mal, aussi, l'avait frappé. Il était en proie à une maladie de langueur qui, sans le faire beaucoup souffrir, anéantissait ses facultés et le rendait incapable de tout travail. Au moment où il écrit, il va mieux, mais il n'est cependant pas encore complètement rétabh : « J'écrivais autrefois aussi vite que la parole et j'écris à présent si lentement que cela m'impatiente et me fait estropier les mots. » Puis il ajoute : a Vous ne m'avez jamais dit si vous aviez des enfants. Je me suis imaginé, je ne sais pourquoi, que vous n'étiez pas marié; pour moi, j'ai une douzaine tant d'enfants que de petits-enfants, encore mon fils n'est pas marié. » ^

1. Toullier à Proudhon, lettre du 30 août 1820. Lagier, p. 133.

2. Toullier à Proudhon, fragment de lettre inédite du 4 mai 1821, fondu par M. Lagier dans celle du 30 août 1820, p. 133. V. aussi pièce just. n» L.

3. Toullier à Proudhon, lettre du 10 mars 1824. Lagier, p. 137.

4. Proudhon à Toullier, lettre du 12 mars 1826. Lagier, p. 143.

5. Toullier à Proudhon, lettre du 12 avril 1826. Cette lettre mériterait d'être citée tout entière. Nous l'aurions fait si elle n'eût été déjà publiée par M. Lagier, p. 74.

Proudhon le détrompe bientôt à ce sujet : « Je suis marié, lui dit-il; j'ai quatre enfants, une fille et trois garçons; je ne suis ni riche, ni pauvre; ma fille n'est point mariée et ne paraît point y penser; l'amour du bon Dieu, la piété filiale, les soins du ménage, semblent l'occuper exclusivement; elle m'aide aussi à corriger mes épreuves, en quoi elle vaque avec une finesse remarquable.

» Mon fils aîné est gradué, même docteur en droit. Le puîné suit actuellement les cours pour en faire autant.

» Quant au cadet, il est élève de marine. Je l'attends ici dans peu, d'où il doit se rendre au port de Brest. Dans le cas où sa route de Paris à Brest le dirigerait par Rennes, je lui donnerai commission d'aller vous présenter ses hommages. Je vous prierai de lui donner votre bénédiction, et de lui permettre de vous embrasser comme si c'était moi.

» Tous mes enfants se comportent très bien; tous sont mes amis intimes, et ont la docilité la plus respectueuse à mon égard, comme à l'égard de leur mère; et j'ai pour épouse l'une des femmes les plus respectables qui existent.

» Eh bien ! avec tout cela, cher ami, je viens de passer l'année la plus triste de ma vie : il n'en faudrait pas deux comme cela pour me faire mourir de chagrin; et je ne sais encore si j'en guérirai... « *

Quel tableau charmant d'une famille patriarcale et chrétienne ! Et cependant la mort était à la porte de cet intérieur. Madame Proudhon souffrait déjà de la maladie qui devait l'emporter moins de deux années plus tard ^ et laisser son mari sous le coup d'une douleur dont il ne se consola jamais.

En 1831, Touiller écrivait : « Je vieillis et je me retire. J'ai demandé et obtenu ma retraite. J'aurais dû le faire plus tôt. Solve senescentem equum. Vous en jugerez en me lisant. Vous

1. Proudhon à Touiller, lettre du 29 octobre 1827. Lagier, p. 77. Voir aux Pièces juBtif. n° LV, l'état actuel de la famille Proudhon.

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