‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 11 sur 103 · LA ESTRELLA DE SEVILLA · texte numérisé non relu

LA ESTRELLA DE SEVILLA

( L'Étoile de SéviUc. )

VÉtoile de Séville est le nom que la renommée a donné à la plus charmante fille qui ait habité sur les bords du Guadalquivir. Elle a pour seul protecteur son frère Busto Tabera, et pour fiancé don Sancho Ortiz de las Roëlas, l'ami de son frère ; leur mariage est décidé et s'apprête.

Mais le roi don Sancho el Bravo est venu visiter Séville, il a vu Estrella, et n'a pu lavoir sans l'aimer; les obstacles, qui lui ferment la maison où elle demeure, ont fait de cet amour' une aveugle passion. Il prodigue ses faveurs au frère, qui ne les reçoit qu'avec soupçon et méfiance. La vertu de

VIO &OPS Bfi YBQÂ. 1

l'Étoile dé Séville partttt inattaquable; tont devrait le d^ ] tourner ùè àës coupables projets ; mais il a fait part de soil j àtnour à don Âirias, soù favori, et celui-ci, poussé pbr lé ^ désir servile de plaire ^ son maître, a gagné & çtïx d'argent ^ une esclave de la maison Tabera , qui doit ouvrir àii roif ^ pendant la nuit» la porte de la chambre d'Estrella, à l'heure « où son frère est d'ordinaire absent ; c'est donc b la faveur dé i cette perfidie que le roi se glisse dans la maison de son , : noble sujet, en y apportant la honte et le déshonneur ; mais i b peiné est-il introduit que^ par un hasard providentiel. . Bttsto Tàbera rentre ^ le surprend dans l'appartement qui "'■ précède celui de sa sœur » tire son épée et veut te forcer & ttéfeiidre sa vie ; le roi se nomme, mais Tabera, bien qu'il l'ait reconnu, s'écrie qu'il en a menti; qu'un roi ne viendrait pas déshonorer un de ses sujets par un guet-apens, et que s'il avait d'abord à venger son propre honneur, il a main* tenant de plus à venger celui de son souverain dont il prend frauduleusement le titre ; il s'avance donc sur le roi qui lire aussi l'épée ; et le combat aurait lieu, si le bruit de cette vive contestation n'avait attiré des serviteurs au milieu desquels il réussit à se dérober.

Tabera resté seiil he doute pas tm instattt de la vertu de sa sœur. La trahison seule a ouvert au roi la porte de sa maison ; il interroge l'esclave qui a été achetée par don Arias ; celle-ci finit par lui avouer le crime doAt elle s'est rendue coupable ; alors Tabera la tue de sa propre main et va suspendre son cadavre à la grille du palais.

Ceci est si vite fait que, lorsque le roi avec son favori don Arias^ rentre, le cœur soucieux, et roulant déjà des projets de vengeance contre son arrogant sujet, il se heurte au cadavre de cette femme.

Cette preuve qiie Tabera savait de qui il était l'agresseur, le condamne à mort dans l'esprit du roi; mais la raison de cette mort doit rester ignorée ; c'est moins une

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justice qu'une vengeance qu'il faut au monarque blessé dans son amour et dans son orgueil.

Les rois d'Espagne trouvent facilement des bras pour les venger. Sancho Ortiz de las Roëlas, dont la liaison avec dona Estrella est restée secrète, se trouve fortuitement au palais ; c'est un homme brave , sûr et dévoué. Le choix du roi se fixe sur lui, et c'est au moment où Busto Tabera, prêt à s'exiler volontairement, vient de lui écrire pour presser son mariage avec Estrella sa sœur, c'est ^ ce moment que Sancho parait devant le roi.

LE ROI. Quel châtiment mérite l'homme qui a tiré l'cpée contre son roi ?

DON SANCHO. La mort.

LE ROI. La donneras-tu au coupable?

DON SANCHO. Oul.

LE ROI. Tu le frapperas?

DON SANCHO. Oui, après l'avoir appelé en duel, car jo ne suis pas un assassin.

LE ROI. Pourvu qu'il meure , peu m'importe comment. A quelle récompense prétends-tu ?

DON SANCHO. Épouser celle que j'aime est toute mon ambition,

LE ROI. J'y pourvoirai.

Le roi donne à don Sancho deux lettres fermées et scellées; dans l'une est sa propre déclaration que c'est par ses ordres que don Sancho a donné la mort à un homme jugé coupable de lèse-majesté par le roi lui-même ; l'autre contient le nom de la victime désignée.

Don Sancho déchire la première, car, dit-il, la parole du roi me suffit.

Il emporte l'autre, et l'infortuné ne l'ouvre et ne la lit qu'au moment où un nouveau message de Tabera le prie de hâter son mariage avec sa sœur.

Désespéré de cet ordre fatal qui désigne à son bras

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rhomme qu'il aime le mieux au monde, et dont il adore et va épouser la sœur, il balance, il hésite, il veut rompre cette fatale promesse faite si imprudemment il n'y a qu'un instant ; mais sa parole est sacrée, et elle a été donnée • à son roi; au milieu de ce combat entre l'amitié, l'amour et l'honneur, Tabera se présente, il s'étonne du retard de son ami ; sa voix a presque le ton du reproche ; alors don Sancho s'écrie : Je ne puis épouser ta sœur maintenant ; et, sans autre explication, les épées se tirent et le duel a lieu à l'instant même et sur place; bientôt Tabera est tué par don Sancho.

TABERA. Tu m'as frappé à mort : c'est assez. (Il tombe.)

DON SANCHO. Qu'ai-je fait ! quand je t'ai frappé j'étais hors de moi-même. Maintenant que je reviens à moi, tue-moi, tuemoi, mon frère.

TABERA. Adieu, frère, je te confie, en mourant, le soin de dona EstreUa. (Il meurt.)

DON SANCHO , à Vofficiev. J'ai tué mon frère, je suis un nouveau Caïn; j'ai tué un autre Abel innocent; voyez là son cadavre ; tuez-moi sur place.

Au milieu du désespoir de don Sancho, la justice est arrivée.

Il a beau demander la mort, on n'écoute pas sa prière, on l'entraîne à la prison ; on le questionne : pourquoi a-t-il tué son ami? Il pourrait invoquer le nom et la promesse du roi, il rie le fait pas et répond : — Je l'ai tué, je ne puis le nier, et je ne veux pas le nier. Mais pourquoi? Vous ne le saurez pas de moi; qu'un autre le dise; je ne veux avouer qu'une seule chose, c'est que je l'ai tué.

Que fait la pauvre Estrella, ignorante encore du terrible malheur qui la menace? Elle caresse l'espoir d'appartenir à celui qu'elle aime. Elle se pare, elle consulte son miroir; elle veut se faire plus belle encore pour recevoir

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répoux adoré. Mais un grand bruit se fait entendre dans la rue* quelle est cette foule? on apporte un cadavre dans sa maison ; c'est celui de son frère. Qui l'a tué?

— Estrelia, c'est votre amant don Sancho Ortiz de las Roêlas !

Vous voyez comme celte pièce abonde en situations saisissantes et dramatiques !

Cependant don Sancho, en prison, ne veut pas dire quels ont été les motifs de son duel avec Tabera. Il a déchiré, devant le roi, la déclaration qui le rendait innocent. Il attend maintenant que le roi lui-môme vienne déclarer que c*est par ses ordres que le meurtre a été commis. Jusque-là il attend et refuse héroïquement de parler.

Estrelia est venue se jeter aux pieds du roi pour demander justice.

Non point, dit-elle, pour que tu me la rendes toi-même, laisse à ma volonté le soin de ma vengeance. J'aimais Busto Tabera, mon frère. — Il m'a protégée comme un père. — Je le regardais comme tel, et j'avais pour lui le respect et l'obéissance d'une fille ; je vivais contente avec lui sans permettre au soleil de soupçonner ma vie; car je n'ouvrais jamais mon balcon à ses rayons. Séville enviait notre amitié fraternelle, et l'on voyait en nous les deux frères qui, au firmament, ne forment qu'une étoile. — Une main barbare a frappé Tabera et confondu notre bonheur.

J'ai perdu mon frère, j'ai perdu mon époux, et je reste seule en ce monde ; rends-moi justice, Seigneur, livre moi l'homicide; * remplis ton devoir en le faisant ; livre-le-moi, je veux être moimême son juge.

Le roi lui donne un anneau qui lui ouvrira la prison de don Sancho; entrons-y avec elle. Son visage est caché sous une mante, et son amant ne la reconnaît pas.

ESTRELLA. Je VOUS Tcuds la liberté ; allez avec Dieu, Sancho

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Ortii, saohdi que j*usd envers vous de clémence et de pitié; allei avec Dieu; vous êtes libre, -r^ Pourquoi vous anréte|hTOiuY que regardei-vous? Pourquoi bésiteisrVQQs? La temps 9*1119 d^s os retard. Mle%\ un cheval vous attend ^ur lequel vous pourrez vous échapper; un serviteur a tout l'argent néfei^ii^f pour votre route.

DON sàngho. Se&ora, laissez-moi baiser vos pieds. .

ESTRELLÀ. Ce ji'est pas le moment ; parteis.

DON Sàngho. Je partirais plein d'un trop grand soud ; Je veux savoir qui me délivre, pour savoir à qui je dois toute ma reconnaissance.

BSTRBiXA. Je suis unc femme qui ai pour vous de l'ettaetieinent; j'ai votre liberté en mon pouvoir, et je vous la donnes allez avec Dieu.

DON SÀNcnOr Je ne sortirai pas de cette pfisoi^, si yom ne dites pas qui vous êtes, ou si vous ne vous découvres pM l# visage.

Ef TABLLA. Je o'ai pas le temps de I0 faire,

DON SÀNCHO. Je veui^ vous payer ma vie et ma liberté; jq dois savoir à qui j'ai une si grande obligatioQ pour la recon^ naître un jour.

ESTBELLA. Je suis uno femme noble, et, à tout considérer, la femme qui vous aime le mieux, et que vous aimez ]e plus mal ; allez avec Dieu.

DON SÀNGHO. Je ne le ferai jamais si vous ne tous découvre? pas sur l'heure.

ESTRELLA, se dévoUant. Hé bien ! pour vous décider à partir, c'est moi.

DON sàngho. Quoi ! c'est vous, étoile de mon âme.

ESTREiLÀ. Je suis l'étoile qui te guide, et qui te conduit k, la vie ; va-t'en, l'amour a triomphé de la rigueur ; car je t'aime, et je suis pour toi une étoile favorable.

DON SÀNGHO. Quoi ! tu u'as que des rayons de grâces pour ton plus grand ennemi I Peux-tu avoir tant de pitié pour moi ? Non, traite-moi avec plus de cruauté ; car ici la rigueur sera de la pitié, puisque le châtiment est tout ce que j'implore ; ordonne donc qu'on me fasse mourir.... Quoi 1 tu donnerais la liberté à

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celui qui a donné là mort à ton frère ; il n'est pas juste que je vive, puisque c'est par moi qu'il a été tué. Il doit te perdre aussi, celui qui a perdu un tel ami 1 Si tu me donnes la liberté, j'en profiterai pour me livrer à la mort ; en restant prisonnier, qu'aurais-je besoin de la demander ?

ESTRELLÀ. Mon amour est plus ferme et plus fort que le tien ; je te donne la vie.

DON SANCHO. Hé bien, moi ! je me donne la mort puisque tu veux me délivrer; si tu agis comme tu dois agir, j'agirai de mon côté comme je dois le faire.

ESTRELLA. Pourquoi veux-tu mourir ?

DON SANCHO. Pour te venger.

ESTRELLA. De quoi ?

DON SANCHO. De mou action déloyale.

ESTRELLA. G'cst cruauté.

DON SANCHO. C'est justice.

ESTRELLA. Tu n'as pas de partie adverse.

DON SANCHO. Ma partie adverse, c'est l'amour.

ESTRELLA. C'cst m'ofTeuser.

DON SANCHO. C*est cucore t'aimor.

ESTRELLA. M'aimer ainsi !

DON SANCHO. Oui, c'est t'aimer que mourir.

ESTRELLA. Au Contraire, tu m'offenses.

DON SANCHO. Je t'oflPenserais en vivant.

ESTRELLA. ÉcOUtC-moi.

DON SANCHO. Il n'y a rien à ajouter.

ESTRELLA. OÙ Vas-tU?

DON SANCHO. Mourir ; ma vie est un outrage pour toi.

ESTRELLA. Fuis et lalsse-moi.

DON SANCHO. Ce u'est pas bien.

ESTRELLA. Yis, et sois libre.

DON SANCHO. Ce n'est pas juste.

ESTRELLA. Pour qui veux-tu mourir?

DON SANCHO. C'est ma volonté.

ESTRELLA. C'cst de la barbarie.

DON SANCHO. C'est aussi de l'honneur !

ESTRELLA. Quî doRC t'accuse? ^^m

DON SANCHO. Ton mépris.

ESTRELLA. Je n'en ai pas pour toi.

DON SANCHO. Je suis un marbre.

ESTRELLA. As-tu ta raison?

DON SANCHO. Je ne vois que l'honneur, ma vie t'offense. ESTRELLA. Hé bien ! va donc mourir, insensé, moi je vais aussi mourir de mon côté. (Ils se séparent.)

Après cette scène, lecteur, vous vous sentirez, comme nous, un vif désir de relire le Cid de notre grand Corneille. Ne trouvez-vous pas que le même souffle inspire les deux poètes? La situation est la môme, et tous deux sont au même niveau de grandeur d'âme et d'héroïsme.

Le roi voit avec inquiétude s'approcher le moment où don Sancho sera jugé. Il ne veut pas déclarer la vérité en racontant ce qui s'est passé ; maintenant que le temps et la réflexion ont refroidi son amour et sa haine, il a honte de l'aveu qu'il aurait à faire; seulement comme il a pitié du généreux jeune homme que son silence va condamner à mort, il veut influencer les juges et mettre le poids de son autorité dans la balance de la justice. 11 prie les juges de ne condamner le coupable qu'à l'exil ; car, dit-il, la mort de don Sancho ne rendra pas la vie à Tabera, et en le bannissant à Gibraltar ou à Grenade je lui donnerai l'occasion de trouver une mort volontaire.

Mais on vient enfin lui apporter le jugement prononcé : don Sancho est condamné à avoir la tête tranchée! Et comme le roi se courrouce, et rappelle la prière qu'il avait faite, quelques paroles nobles et dignes lui font monter le rouge au visage*. C'est bien! répond-il, il suffit, vous me faites liontc tous à moi-même.

Nous citerons en entier la dernière scène de la pièce,

* On pourrait les traduire par les mots mémorables :

« La Cour rend des arrêts et non pas des services. »

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elle échapperait à Tanalyse par la beauté de ses détails. EstreJla est présente, on amène don Sancho devant le roi qui est entouré des juges.

l'àlcàïde. Voici Sancho Ortiz.

DON SANCHO. Seigneur, pourquoi ne mets-tu pas fin pat ma mort à mes malheurs? j'ai tué Busto Tabera ; que l'on me tue au^si ; faites mourir celui qui a tué ; seigneur, faites-moi miséricorde, en faisant justice.

LE ROI. Attends, qui t'a commandé de lui donner la mort?

DON SANCHO. Un papier.

LE ROI. Signé par qui ?

DON SANCHO. Si le papier pouvait parler, il le dirait, car la chose est évidente et claire ; mais un papier déchiré ne peut livrer que des paroles confuses ; je sais seulement que j'ai tué rhomme que j'aimais le plus au monde , parce que je l'avais promis ; mais Estrella attend à tes pieds qu'on me donne la mort, et ce ne sera pas pour elle une suffisante vengeance.

LE ROI, à Estrella. Estrella, j'ai décidé votre mariage avec un grand de ma maison, jeune et galant, et prince en Castille, et en retournons vous demandons une grâce qu'il n'est pas juste que vous refusiez, c'est le pardon de don Sancho.

ESTRELLA. Hé bien ! seigneur, si je suis mariée , que Sancho Ortiz soit donc mis en liberté, je renonce à ma vengeance.

DON SANCHO. C'est parce que son altesse te marie, que tu m'accordes ton pardon ?

ESTRELLA. Oui, c'est pour cela que je te pardonne.

DON SANCHO. Et tu te trouveras ainsi assez vengée.

ESTRELLA. Oui, ct Satisfaite.

DON SANCHO. Hé bien alors, j'accepte la vie, bien que j'eusse préféré la mort.

LE ROI. Hé bien ! don Sancho , soyez libre , allez avec Dieu.

l'cn DES JUGES. Considérez, seigneur, qu'en lui donnant la liberté, vous outragez Séville, car il doit mourir.

le roi, à son confident. Que ferai-je? tous ces gens-là m'impatientent, et me font rougir.

DON ARIAS. Parlez.

178 LOPB DE VSGA.

LB ROI, auxjugea^ Hé bien, que Se ville donc me fasse moitrir moi-môqie, câr j*ai été la cause de cette mort; c'est moi qui ai donné Tordre, et cela doit suffire pour sa décharge.

DON SANCHO. Mon honncum'attendait que cette justification; le roi me l'avait ordonné ; et je n'aurais pas, sans cela, commis une (nction si sauvage.

LE ROI. Je dis que c'est la vérité.

l'un des juges. Se ville se trouve ainsi satisfaite ; si vous en aviez donné l'ordre, c'est que vous aviez un motif raisonnable.

LE ROI. La noblesse sévillane me laisse dans l'admiration.

DON SANCHO. Jc vais donc partir pour l'exil, quand vous saurez accompli la promesse que vous m'avez faite.

LE ROI. Parlez.

DON SANCHO. Yous vousôtcs engagé à me donner pour femme celle que je vous demanderai.

LE ROI. C'est vrai.

DON SANCHO. lié bien ! je vous demande dona Estrella , et prosterne ici à ses pieds, je lui demande pardon de mon crime.

ESTRELLA. Saucho Ortiz, le roi m'a déjà mariée.

DON SANCHO. Mariée 1

ESTRELLA. Oui.

DON SANCHO. Jo suis mort.

LE ROI. Estrella, il s'agit de la parole que j'ai donnée, je suis roi et je dois l'accomplir ; que me répondez-vous?

ESTRELLA. Qu'il soit fait selon votre plaisir; il a mon cœur.

DON SANCHO. Et elle a le mien.

LE ROI. Alors, que manque-t-^il donc pour que le mariage se fasse?

DON SANCHO. L'uniou dos volontés.

ESTRELLA. Et cclle-là ne pourra jamais exister entre nous, quand mêmemous serions mariés.

DON SANCHO. C'ost Vrai, et par cette raison je te rends ta parole.

ESTRELLA. Moi aussi je te rends la parole. Car voir toujours le meurtrier de mon frère à ma table et dans mon lit, .serait un tourment pour moi.

^ DON SANCHO. Et cc scrait aussi pour moi une torture de tou-

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jdUM voir la sœur de celui que j'ai injustement tué , et (jue j'aimais comme mon âme.

ESTRELLA. lié bien ! nous sommes donc libres.

DON SÀNCHO. Oui.

ESTHELLA. lié bion ! adieu.

DON SANCHO. Adîeu.

LE ROI. Attendez.

ESTRELLA. Seigneur, celui-là ne sera pas mon époux qui a tué mon frère ; pourtant je l'aime et je l'adore. {Elle sort.)

DON SANCHO. Et moi j'ai beau l'aimer, la justice ne veut pas que je l'aie pour épouse. {Il sari.)

LE ROI. Quelle grandeur d'âme !

DON ARIAS. Quelle fermeté !

LE ROI. Tout ce monde m'étonne et m'épouvante.

LE JUGE. C'est le caractère des gens de Séville.

Voilà comment finit ce drame remarquatle dans lequel on ne sait qui l'on doit admirer le plus du héros ou de rhéroïne, et où l'on ne peut que s'écrier, comme le roi et sa cour : Quelle fermeté I quelle grandeur d'àme î En effet, ce dénoûment inattendu est pathétique et sublime. Nous le préférons à celui de Corneille dans le Cid. Quelle noble tristesse dans cette résolution réciproque de se rendre leur parole I que d'amour dans ces simples et énergiques adieux! Comme Tamant est digne de l'amante!

Et ici l'héroïsme est une seconde vue ; car l'amour ordinaire est un égoïsme à deux qui, dans l'aveuglement de la passion, oublie pour un moment tout ce qui l'entoure ; tandis que ces nobles enfants ont senti que leurs deux cœurs ont beau s'aimer, ils ne peuvent pas battre l'uh contre l'autre, parce qu'une ombre, chère à tous deux, les sépare dans cette vie.

Il est des souvenirs qui ne s'effacent pas sur la terre. Les anciens avaient imaginé les eaux du Léthé pour engloutir le spectre importun du passé. Pour les âmes chrétiennes,

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il disparaîtra dans les douœurs du pardon général et réciproque, et dans Téternel foyer d'amour, dont les amours terrestres ne sont que l'ombre et l'espérance.

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