SI NO VIERAN MUJERES
( Oh 1 si les femmes na voyaient pas.) ■
Cette chai mante comédie, dont nous allons donner l'ana- \^t» à nos lecteurs, a pour titre ce singulier souhait que T*U8 venez de lire. Mais ti-anquillisons-nous , notre cher poète oe veut pas ori-achev aux femmes leurs beaux yeux,
oh! si les femmes ne voyaient pas. 267
ces miroirs plus ou moins sincères de leurs âmes et de leurs sentiments ; ce serait les trop punir et nous punir trop ïious-mémes, que de les rendre aveugles pour les rendre moins curieuses. Ce souhait est donc simplement celui-ci : Plaise à Dieu qu'elles gardent leurs beaux yeux, mais qu'elles ne veujllent,pas s'en servir pour voir ce que nous leur défendons de voir.
Isabelle, fille du ducOctavio exilé dans ses domaines, vit avec son père dans la solitude d'un château entouré de forêfs ; i'^mour est venu k consoler des ennuis de l'isolement ; un beau jeune homme , Frédéric, favori de l'empereur Othon , l'aime et en est aimé ; il s'échappe souvent de la cour pour venir la visiter, et s'oublie dans ces entretiens si doux, loin du monde, quand ils n'ont pour témoins que les arbres d'une forêt séculaire. Rien de plus tranquille, de plus heureux , que cet amour à deux dans la solitude: point de rivalité ! point de jalousie ! on s'aime, on se le dit, et on n'a qu'à se le répéter. Douce et charmante monotonie dont les cœurs amoureux ne se lassent pas I
Mais le calme est souvent suivi de la tempête, et déjà le nuage qui doit fondre sur ces deux amoureux, s'approche et s'épaissit. L'empereur Othon (et qu'on ne nous demande pas des détails historiques sur sa dynastie ; qu'il vous suffise de savoir qu'il règne à Naples), l'empereur Othon, jeune, beau et spirituel, a décidé qu'il chasserait dans la forêt qui borde le château du duc Octavio. Quel effroi pour Frédéric ! Il songe à son trésor caché au milieu de cette solitude : Othon le verra et peut le lui ravir. Il précède l'empereur, et vient prier la tendre Isabelle de se tenir renfermée dans la maison de son père, pour que le César napolitain n'ait pas l'occasion de la rencontrer et de la voir.
Mais laissons parler nos amants eux-mêmes , et mettonsles d'abord en scène.
Isabelle, portant un chapeau à plumes et un fusil à la
main , part pour la chasse avec sa suivante Flora , qui lui fait des compliments sur son costumé et son air conquérant. — Il est dommage, dit-elle, que Frédéric ne te voie pas dans cet attirail guerrier. — Envoie-lui un page , répond, en riant, sa maîtresse. — Il n'en est pas besoin, repart Flora, je le vois arriver à travers les arbres. — Je veux me cacher et Tattaquer de vive force, au passage.
Frédéric, accompagné de Tristan son valet, arrive, étonné de ne plus voir celle que de loin il croyait avoir aperçue; mais à peine est-il sur la scène, qu'Isabelle, le fusil en avant, sort de derrière un arbre et s'écrie d'un son de voix qu'elle cherche à rendre effrayant*.
ISABELLE^
Rendez-vous tous !
FRÉDÉRIC
A qui? déesse!
ISABELLE
A l'Amour.
0 Vénus traîtresse !
Si tu prétends au voyageur Dérober son or et son cœur, Pourquoi te donner tant de peine ?
Qu'as-tu besoin d'être inhumaine ?
Retiens, retiens pour tes beaux yeux, Ce feu qui leur convient bien mieux ; Désarme-toi, je t'en supplie.
Je t'ai déjà donné ma vie,
Nous traduisons en vers octosyllabiquos pour donner à nos lecteurs ridée de la forme généralement adoptée par les Espagnobj dan» leurs comédies et dans leurs drames- 2 Acte !«', scène II.
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Veux-tu faire deux fois mourir Celui que rien ne peut guérir ?
Quand le bandit est en vedette, Et laisse voir son escopette, Le passant demande humbleipent La vie, en donnant son argent.
Charmant bandit, moi je te donne Aussi mon âme et ma personne ; Mais je veux vivre, accorde-moi La vie, elle est toute pour toi.
Je tiens à mes bras pour te prendre, A mes oreilles pour t'entendre, A mes deux yeux pour t'admirer, A tout mon cœur pour t'adorer.
Pallas, un jour, sur la verdure Avait déposé son armure, Sa lance et son casque doré.
Pour s'endormir dans un fourré ; Vénus mit, par coquetterie.
Sur elle cette orfèvrerie ; Mais l'Amour lui dit en courroux :
Finissez, ma mère... chez nous Les armures sont mal venues.
Les âmes, ces guerrières nues, N'ont besoin ni d'or ni de fer.
ISABELLE
Il n'en faut pas pour triompher D'une âme qui n'est pas rebelle, Frédéric. . .
FRÉDÉRIC
0 bandit femelle, Qui vient dérober aux passants Leur libre arbitre et leur bon sens.
Car je venais pour autre chose Que pour cette métamorphose.
Je renonce dès à présent
270 LOPB DE YEGA.
A ma propre vie, en pensant Qu'en me prenapt ici la mienne, Tu m'offres en retour la tienne ; Mais laissons là l'amusement De ce babillage charmant.
Je vais peut-être, chère dame, Un moment affliger votre âme ; Mais je le fais à contre-cœur; Othon, notre grand empereur, Chasse aujourd'hui dans ce parage, Et logera dans ce village.
Je crains qu'il ne vous voie ici ; Je sais, et vous 9avez aussi . Ce que c'est que la jalousie, Qui toujours, comme une ennemie, Vient jeter son ombre aux amours.
Dieu ne nous donne de beaux jours.
Hélas 1 qu'en les mêlant d'orages ; Absence, oubli, dédain, nuages Moins noirs encor que le démon Dont la jalousie est le nom 1 Je veux dérober votre vue A toute rencontre imprévue.
Cachez-vous ! mon amour a peur Que ce tout puissant empereur Ne vous voie!... Il a l'humeur tendre Et le cœur si facile à prendre Que je vois, en profil là-bas, Paris, Hélène et Ménélasi Et mille vaisseaux en Asie. — Isabelle, la jalousie Rend un service à notre honneur, En éveillant, dans notre cœur, Les soupçons dont l'amour s'étonne ; Quand il doit pleuvoir, le ciel tonne, Et les nuages dans leurs flancs, Apportent aux bergers tremblants
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Les messages de la tempête Doiit le tonn^re est le prophète.
Quand il est trop tard pour prévoir Le mal, il devient sans espoir.
Ainsi, quand la cloche empressée • Nous sonne l'heure... elle est passée; Mais l'aiguille qui prudemment.
Sur le cadran marche à pas lent, Est par l'œil à peine saisie.
Cette aiguille est la jalousie Qui fait craindre plutôt que voir Le mal que nous voulons prévoir.
Vous êtes si jeune et si belle , Que je tremble, chère Isabelle !
Cachez-vous donc à tous les yeux ; Quand la femme aime bien, le mieux C'est de ne pas donner entrée A la jalousie effarée ; Fermez la porte, à double tour, A l'ennemi de notre amour !
Je ferai selon ta prière.
FRÉDÉRIC
Adieu, ma belle prisonnière ; Je vais retrouver l'e'mpereuT, Et vous laisse, en parU^nt, pon cœur.
(Se retournant vers le paysage <lui i'entùurèi)
Pardonnez- moi, chartûante rive, Ombrages qui cachez les cieux.
Son absence aujourd'hui vous prive Des rayons d'or de ses beaux yeux.
Flots de cristal, fleurs étoilées, Prenez patience un seul jour, De l'aurore de vos vallées Je vous promets le prompt retour.
S7'2 LOrK DE VFG*.
FLOBA reste avec Isabelle o/ir^-s le départ de Frédéric^.
Tu réfléchis.
J'ai senti naître...
Certain désir ?
Oui.
Mais de quoi? ' De ce que tu sais mieux que laoi.
C'est de voir l'empereur, peut-être?
laAIELLR.
Flora, qui n'aurait ce désir?
Voir ce César incomparable Quand l'occasion vient s'offrir i
Solde Frédéric!
ISftBELtE.
Le coupable, C'est lui; car je n'y pensais pas; Hais je sens un remords de faire , Flora, ce qui peut lui déplaire.
Pourquoi fait-il tant d'embarras.
Quand la chose est si naturelle?
La question n'est pas nouvelle,
oh! si les femmes ne voyaient pas. 273
Au reste... elle nous vient d'Adâni, Et notre désobéissance Vient de la première défense Que Dieu fit à l'homme en naissant.
Voyez un peu quel grand outrage Tu pourrais faire à ce jaloux, Qui n'est pas même ton époux, En allant voir, à son passage, Le plus puissant héros du jour?
Il peut, parce qu'il est aimable, Prendre pour nous un peu d'amour...
Oh! ruse...
ISABELLE
Il est déraisonnable !
Il a mon cœur qui vaut bien mieux, Mais qu'il me laisse au moins les yeux 1 Est-il une femme qui puisse, Avec un mari qui plus est.
Consentir un tel sacrifice...
De ne pas voir quand il lui plaît !
L'aveugle voit par la pensée, Et moi, j'ai mes deux yeux... J'irai Voir cet empereur...
FLOUA.
Chose aisée !
Pourtant je me déguiserai.
FLOBA.
On vient.
ISABELLE
Plutôt n'être pas femme, Que d'être femme et ne pas voir I Mon père vit dans ce manoir; Jamais on n'y rencontre une âme,
274 tOPE DE VEGA.
Toujours ces bois et ce ruisseau, Qui, plus loin, dans la mer dévale 1 Et quand, par un hasard nouveau, Je puis voir l'aigle impériale, Avec son bec en diamant , Frédéric veut que je me cache !
L'ordre est au moin$ d'un ignorant i Il n'est de femme, que j« sache.
Qui, pour le seul plaisir de voir, Ne voudrait voir la fin du monde.
Qui ne donnerait tort à Frédéric et raison à la charmante Isabelle? Il eût mieux fait de s'en rapporter au hasard, peut-être l'empereur n'eût-il pas rencontré Isabelle? Cette défense malencontreuse n'a eu pour résultat que d'éveiller dans son cœur une innocente curiosité qui va jeter le trouble et l'inquiétude dans cette vie, jusqu^à sv heureuse et si tranquille.
Frédéric Ta dit, l'empereur est jeune et beau , et il a le cœur tendre ; nous allons en juger, car le voilà qui arrive sur la scène, avec sa suite, dans cette forêt qui ressemble, vous le trouverez comme nous, à celle des Ardennes rendue célèbre par la comédie A' As y ou Like it de Shakspeare.
La chaleur est forte , l'empereur est fatigué, il s'asseoit, entouré des seigneurs de la cour. On devise :— Quelle est la passion la plus impérieuse de l'îiomme? — L'un dit : l'ambition, l'autre la colère, l'empereur dit : l'amour; Frédéric conteste. — Tu n'aimes donc pas? lui dit l'empereur. Le jeune homme, qui veut écarter tout soupçon et suspendre toute question importune, lui répond qu'il n'a jamais aimé ; alors l'empereur :
oh! si les PfiMMfiS NK VOTAIENT PAS^ $75
L'EVPEREDil *.
Pour Dieu ! qu'as-tu fait, malheureux I
Des jours où s'écoula ta vie?
Un homme ! et de bonne maison !
Un être doué de raison !
Dans quel désert de la Scythie
Es-tu né ? quel roc t'engendra ?
Quelle tigresse fut ta mère?
Un homme ! et qui donc le croira?
Aura vécu, sur notre tehre,
Sans amour, quand, ainsi que nous,
L'hirondelle pleure l'absence.
Le cygne meurt d'être jaloux,
Le taureau mugit d'espérance,
Le cerf brame sur les coteaux,
£t le dauphin, au fond des eaux,
Fait mille bonds, mille prouesses»
Pour plaire aux humides déesses.
Oh ! Frédéric, ne sais-tu pas
Que, du jour où fut créé l'homme,
L'amour est le roi d'ici-bas?
PRéDÉRlG.
Aux livres de la vieille Rome Je lis ; c'est là mon seul amour.
l'empereur.
Fort bien ; mais litK)n nuit et jour?, Dis; est-il rien de plus aimable, Et sujet de raisonnement Plus doux à notre entendement Qu'une belle femme adorable ?
Sans elles est-il rien de bon?
Qu'est-ce que la guerre ou la chasse, Ou les jeux, en comparaison