LÀ JEUNESSE DE BERNARDO DEL CARPIO
mais on lui ordonne de se lever; alors Bernardofait rouler la table et renverse tous les mets; le roi veut le faire saisir, mais aucun des courtisans ne se hasarde à l'approcher. Bemardo sort la tête haute.
Bientôt on apprend que le fougueux jeune homme a tranché avec son épée les jarrets de tous les chevaux stationnant dans les cours, pour qu'on ne puisse pas le poursuivre; on ajoute qu'il est parli pour le pays occupé par les Maures.
Le général mahométan le croit gagné à sa cause ; mais il se trompe, car Bemardo délivre les prisonniers, et, avec leur concours, chasse les Maures de la forteresse qu'ils occupaient et vient en apporter les clefs à Alphonse le Chaste, en renouvelant sa demande : Dis-moi quel est mon père? — Je te le dirai à Luna. (Luna est la forteresse où est enfermé don Sancho.) — Est-il vivant? — Il vit. — Mais le roi manque encore à sa promesse, et il faut que ce soit le hasard qui apprenne enfin à Bernardo ce terrible secret.
Il a pénétré dans le fort de Luna, dont la garnison est allée au devant du roi qui arrive et que Bernardo a précédé dans son impatience.
Arrivé sur le préau d'une tour, il entend des soupirs, il écoute. Cette voix lui est inconnue, c'est une voix qui se plaint :
LA VOIX. Quand j'entrai dans ce château-fort, j'avais à peine de la barbe, et maintenant, pour mon malheur, non-seulement elle est longue, mais elle est blanohe. Oh ! mon fils , pourquoi m 'oublies -tu? Le sang que tu tiens de moi ne te parle donc pas... Ceux qui viennent me voir me racontent tes exploits ; s'ils n'ont pas pour but la délivrance de ton père, à quoi sont-ils bons?
(A ces mots don Sancho apparaît chargé de chaînes, et Bernardo s'écrie en tirant son épée.)
BERNARDO. Qui cs-tu? spectre ou fantôme I...
160 LOFE DE VKtjA.
DON SANCHO. Je suis le comte de Saldana ; est-il possible que mon histoire vous soit inconnue, quand tous les enfants de Castille et de Léon la chantent ?
BERNÀRDO. Je n'ai jamais su votre histoire.
(Don Sancho alors la raconte^ et arrivé à la fin de son récit, il continue.)
C'est ainsi que j'ai vécu depuis vingt ans, aveugle et mourant tous les jours, et j'ai un fils dans le monde qui pourrait me secourir ; mais don Rubio, le comte, l'a élevé, et en a fait le miroir de ses cruautés ; le pain que mon fils a mangé dans sa maison a fait plus sur lui que le sang que je lui ai donné. Le roi l'appelle son neveu, le roi vient de l'armer chevalier ; hélas ! mon fils a conquis la forteresse del Carpio^ mais il ne délivre
pas son vieux père.
(Bemardo se jette à ses pieds,)
BERNARDO. Oh ! père de mou âme, laisse-moi baiser tes pieds. ; DON SANCHO. Dicu saiut I
BERNARDO. Je suis tou fils Bemardo.
DON SANCHO. Mon petit Bernardo !
BERNARDO. Lui-mêms ! et toi tu es mon bien, tu es mon père, laisse -moi baiser tes pieds.
DON SANCHO. Lève-toi, mon fils, je veux t'embrasser et le donner mille baisers; laisse-moi te toucher; que tu es grand! que tu es vigoureux ! quel bel homme tu fais !
BERNARDO. 0 mon père bien aimé, en tout je te ressemble.
DON SANCHO. As-tu de la barbe ?
BERNARDO. Mou mcnton commence à se couvrir de poil.
DON SANCHO. Oh ! mcs yeux, mes yeux ; que je vous regrette à présent !
BERNARDO. Voilà cc quc le roi m'avait caché, et ce que par ses ordres barbares personne n'avait osé m'apprendre... mon père, je veux l'emporter dans mes bras.
DON SANCHO. Non, mon fils ! non ; il te faut le consentement de ton roi, n'essaie pas de me délivrer par la force ; mais obtiens ma liberté par tes prières.
BERNARDO. Je vais la demander au roi Alphonse, mais j'y