‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 9 sur 103 · LA JEUNESSE DE BERNARDO DEL CARTIO · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE BERNARDO DEL CARTIO

vais le cœur offensé; donne-moi ta main à baiser, et je reviens

l'arracher à ce cachot.

(Ils se séparent,)

Bemardo alors se revêt de deuil et vient réclamer, tout armé, la liberté de son père ; Alphonse lui répond par les mêmes paroles : attends, Bernardo, attends ; patience, patience. — Que voulez-vous dire? — Je te rendrai ton père. — Alors, puissiez-vous vivre mille années 1 — ^Je ferai ce que tu me demandes. — Ne me trompez pas. — Ton père sera libre et se mariera à ma sœur. — Merci, seigneur, et pour que vous compreniez bien que ce n'est pas l'ambition qui me fait agir, mais seulement l'honneur, j'abandonne à Ramiro tous mes droits à la couronne, et tous ceux des enfants que je puis avoir, et vous, comte de Rubio, je vous embrasserai.

Ici se termine le premier drame de la jeunesse de Bernardo del Carpio; le roi a promis, mais il est loin de vouloir remplir sa promesse, et Bernardo va trouver de nouvelles occasions de la lui rappeler à force d'exploits et de services glorieux.

Analysons ce second drame ; il nous intéressera d'autant plus que la France y joue un rôle ; c'est l'époque de Charlemagne et de ses douze pairs ; la bataille de Roncevaux, dont il est question dans ce drame, fut livrée dans la Navarre espagnole, entre Pampelune et Saint-Jean-Pied-de- Port. L'arrière-garde de l'armée française, commandée par le comte Roland, le fameux Roland des légendes, y fut attaquée et anéantie par les Maures et les Espagnols ; la pyramide qui fut élevée par l'Espagne en souvenir de cette victoire, ne fut détruite qu'en 1794 par les Français.

Cette bataille n'est qu'un épisode dans le drame que nous allons analyser; LopedeVegaj tout en cherchant à flatter Forgueil espagnol, s'y montre cependant juste envers la bravoure française.

lt)2 LOPK DE VEGA.

Les seigneurs de la cour d'Alphonse le Chaste murmurent ; ils sont indignés de l'intention que le roi a manifestée de nommer l'empereur Charlemagne héritier de son trône. Le royaume est menacé par les Maures, et il croit qu'en donnant entrée aux Français dans l'Espagne, le bras puissant de l'empereur et la valeur de ses douze pairs l'aideront à expulser les musulmans ; Bernardo del Carpio est l'interprète violent des plaintes de la noblesse. Écoutons* le, il s'adresse au roi :

BERNARDO. Alphonse, toi qu'on a surnommé le Chaste, et pidi à Dieu que tu ne le fusses pas ; car il n'est pas bien que les rois le soient complètement. Je ne viens pas, comme tant d'autres fois, te demander l'auteur de mes jours ; c'est une autre plainte que je t'apporte; si je te demandais autrefois mon père que tu tiens dans les chaînes, aujourd'hui je te demande ma mère avec plus de raison et plus de force encore ; et je ne parle pas de ta sœur, l'infante dona Ximenès, mais bien de la Castille que tu veux aussi tenir enchaînée. Rends-moi ma mère la Castille, car on m'a dit que tu veux la livrer à Charlemagne de France ; tu me la refuses comme tu me refuses mon père; la Castille a engendre mon bras et mon sang, je te la demande comme notre héritage à tous. Tu tiens prisonnier don Sancho, tu ne veux pas le délivrer, de peur qu'il ne se marie et que je devienne ton héritier ; voilà les causes que tu donnes, et elles seraient vaines si je voulais enlever mon père et l'emmener à l'église ; mais quelle excuse as-tu pour livrer la Castille ? A moins qu'on ne dise que le Maure vit en adultère avec elle; si, toi qui es en Espagne et en connais les routes, tu n'as pu le chasser, qu'y feront ceux du dehors? Ce qu'il y a de sûr, c'est que tu veux que les étrangers la possèdent plutôt que tes neveux qui en sont les héritiers naturels; si je suis un bâtard, ô roi, par ta seule volonté, voilà Garcia, voilà Ramiro, choisis le plus digne; et il chassera les Maures de l'Espagne mieux que l'arrogance française venant de Paris. Tu dis que Charles est un saint, et qu'il viendra nous défendre : Saint-Jacques est un meilleur patron encore ; nous l'a-

Yons YU, ftrmé, combattre les Maures ; je puis le jurer, j'ai vu la croix vermeille sur sa poitrine. Tes Castillans no sont pas si lâches à la guerre qu'ils n'aient fait des exploits que l'Italie et la Grèce pourraient envier ; moi, le plus humble et le plus faible, avant que la barbe ne me fût venue au menton, j'ai gagné trois batailles, Dieu aidant ! Regarde aux murs de Saint-Isidore les bannières qui y sont suspendues, je les ai prises aux Maures, en courantà Duero etàPisuerga. Sais-tu ce que jepense, Alphonse? c'est que l'Espagne (que Dieu y pourvoie) s'est perdue la première fois par la faute d'un roi débauché *, et maintenant un roi chaste pourrait bien la perdre encore, parce que tous les extrêmes sont le contraire de la vertu. Ce que je conclus, Castillans, c'est que l'Espagne doit rester aux Espagnols, nous avons encore du temps, il y a encore du remède ; plus tard il n'y en aurait plus ; eh bien, nobles enfants de Léon, Nunos, Garcias, Fobelas, Diaz, Ramiros, Pelayos, Rasura, Ximenès, Telas, Gonzales, Inigos, Claros, Ordoftez, Meneses, Vêlas, Furos, Saugrès, Bivarès, Guevaras, Cuevas I que celui-là d'entre vous qui ne suivra pas Bernardo, ait la poitrine traversée par une flèche maure lancée de la main gauche !

TOUS. Tout notre espoir est en Bernardo. [Ils sortent tous.)

Le projet d'Alphonse , roi de Castille, de livrer l'entrée de ses États à Charlemagne s'est répandu dans la Péninsule tout entière. Marphirio, roi d'Aragon, a fait alliance avec le maure Brabonel pour s'opposer à cette invasion ; ilsreçoiventun message de Bernardo qui demande leur concours. Le roi Alphonse a cédé aux vœux de ses sujets ; mais Charlemagne ne renonce pas à ses desseins. Bernardo va le trouver à Paris ! Il s'est fait, de son plein pouvoir, ambassadeur, et lui déclare fièrement que le roi de Castille ne veut plus laisser entrer les Français en Es-

* On sait que Rodrigue, dernier souverain des Goths en Espagne, fit violence à la sœur d'un des grands de sa cour, le comte Julien, et celui-ci, par Tengcancc, appela les Sarrasins dans la péninsule.

164 LOPE DK VEGA.

pagne; Charlemagne appelle le roi un traître; Bernardo lui donne un démenti; les épées des pairs se lèvent contre sa poitrine et le trouvent impassible. Roland demande alors le nom de ce téméraire; sitôt qu'il apprend que c'est Bernardo, dont la renommée est venue jusqu'à lui, il l'embrasse et le laisse partir en lui disant au revoir sur le champ de bataille.

On se prépare, en Espagne, à résister à l'invasion de l'armée française ; le roi Alphonse, Marphirio, Brabonel, sont réunis à la tête de leurs troupes, et Bernardo se distingue par sa bannière sur laquelle est peint le portrait de son père dans les chaînes. — On se promet la victoire, car on sait le projet de Charlemagne de passer par la yallée de Roncevaux; un seigneur, parent de l'empereur, doit lui livrer passage ; mais ce seigneur, attaché en secret à la cause espagnole, n'a promis ce passage que pour attirer les Français dans un piège et les livrer aux rois réunis de Castille et d'Aragon.

Charlemagne lui-même conduit l'expédition. Il s'aperçoit trop tard qu'il est trahi ; son armée est mise en pièces, et Roland, blessé, arrive sur la scène pour y briser son épée, la fameuse Durindane, afin, dit-il, que personne ne puisse en hériter; Bernardo le rejoint et lui rappelle sa promesse de combattre avec lui. —-Qu'as-tu fait de ton épée?— J'ai voulu , répond Roland , la mettre en morceaux , et elle s'est enfoncée dans le rocher jusqu'à la croix; mais je t'étoufferai dans mon sang si je ne puis le faire avec mes bras.

Bernardo jette aussi son épée, et ils luttent jusqu'à ce que Roland meure en s'écriant : Jésus, Jésus, sainte Vierge, saint Denis.

Le troisième acte s'ouvre par une scène entre des gens de la campagne qui s'entretiennent de la bataille sanglante dont ils viennent d'être les témoins; l'un d'eux raconte que

le peu de Français échappés au carnage sont retirés sur un rocher et vont mourir de faim ; le paladin Dudon les commande.

PREMiBR PAYSAN. Oh I pauvre France à quel degré de malheur tu es arrivée !

DEinuÈMB PAYSAN. Tu devrais encore envier ceux qui sont retirés sur cette roche.

PREMIER PAYSAN. Hé quoi 1 euvier des gens qui n'ont pas de quoi manger, et qui sont voués à la mort!

DEUXIÈME PAYSAN. Je soupçonue [qu'ils ont fait pénitence, et qu'ils sont bien avec Dieu. Je ne sais d'où ils ont apporté les cloches qu'ils font retentir, et dont le bruit m'éveille chaque matin, et les images devant lesquelles un prêtre leur dit la messe.

PREMIER PAYSAN. Pour le peu de temps qui leur reste, ils veulent vivre de façon à mourir comme des saints.

DEUXIÈME PAYSAN. Ma foi ! s'ils doivent être tués sur celle roche, on l'appellera plus tard la roche de France.

Dudon et le petit nombre de ses vaillants Français, sont entourés par les Maures. Ils s'encouragent à mourir en braves et cachent, dans les rochers qui s'ouvrent miraculeusement, les crucifix elles images de la Vierge et des saints, pour qu'ils ne soient pas profanés par les mécréants; enfin ils sont tous massacrés, et Brabonel, las de carnage, s'écrie : la tragédie a été atroce, ils sont morts comme des vaillants, et notre exploit est barbare.

Vous remarquerez que Lope n'a pas voulu déshonorer la gloire espagnole en la mêlant à ce sang impitoyablement versé.

Cependant on triomphe à la cour d'Alphonse le Chaste; et bientôt Bemardo vient réclamer au roi l'exécution de tant de promesses faites et rompues. Il redemande ce père, vieux et aveugle, brisé par la souffrance et par les années, en

récompense de la part qu*il a prise à la victoire contre Charlemagne, et le roi Alphonse lui répond : Vous m'en parlerez plus tard, Bernardo, et s'en va.

L'impétueux jeune homme est pâle de colère ; il maudit son épée d'avoir servi un roi parjure ; il veut la briser ; à quoi servirait-elle aujourd'hui, sinon à tuer ce roi qui a manqué à sa parole, et qui le raille sans pitié dans son amour filial ? Bientôt il chasse cette pensée de vengeance qui a traversé son esprit comme un éclair, et quand elle revient encore l'assaillir, il en demande pardon à Dieu, et, dans sa pensée, au roi lui-même.

Heman Diaz, son cousin, le trouve au milieu de cette douleur et de ces angoisses, et lui apporte une lettre de son père.

— De mon père, dis-tu î — Oui. — De mon père ? — Oui, qu'attends-tu pour me répondre?— Est-il prisonnier? — Ne le sais -tu pas?

Bernardo lit la lettre de don Sancho. Le pauvre vieillard qui ignore tout ce qui se passe, se plaint d'être oublié par un fils qui songe plus h la gloire qu'à la liberté de son père.

Ce reproche fait bondir le cœur de Bernardo ; quel moyen trouvera-t-il donc pour arracher enfin la clef de cette prison? Alphonse résistcra-t-il toujours à ses prières? Mais il est parti pour la chasse ; le fils de don Sancho va l'y chercher, et arrive au moment où le roi , séparé de sa cour, est assailli par un ours. Bernardo se jette entre lui et la bête sauvage qu'il étend à ses pieds ; Alphonse voit dans cette délivrance , due à l'arrivée de son neveu , une volonté de Dieu lui-môme.

— Oh ! mon neveu, je te vois toujours à mon côté comme im bon ange, je reconnais que j'ai été un roi injuste; je te demande pardon de ce que j'ai été pour toi : demande-moi ce que tu veux.

BBRNARBO. Mon père, mon père que tu tiens prisonnier. LE ROI. Prends cette bague, montre-la, on te rendra ton père.

Bernardo part , son cheval meurt de fatigue en amenant son mattre à la forteresse de Luna. La bague du roi est un talisman ; la porte de la prison s'ouvre, le gouverneur de la forteresse l'introduit dans la prison de son père ; à peine Bernardo Ta-t-il vu, qu'il s'écrie :

BERNARDO. Oh ! père et seigneur, mon père, mon père bienaimé, je verse à vos pieds des larmes de sang. — Oh I cheveux blancs et vénérables, pardonnez-moi de ne pas vous avoir vus

plus tôt. J'ai eu un marbre biendur à attendrir Vous voyez

enfin arriver votre fils bien-aimé, c'est bien tard, bien tard.... Je vous reconnais bien, oh! mon père, reconnaissez-moi aussi.

{Il lui prend la main.) 0 main, bénis-moi Mais, mon Dieu !

qu'elle est froide ! Mon père, ne voulez-vous pas me parler ? Mon père, êtes-vous évanoui? Alcaïde, apportez de l'eau.

l'alcaïde. Sachez la vérité, seigneur, votre père bien-aimé est mort. 11 y a trois jours qu'il est expiré.

BERNARDO. Mort !

l'alcaïde. Il n'est que trop vrai.

BERNARDO. Hélas ! Et je suis venu pour voir cela.

UN ASSISTANT. Oh ! cruauté !

BERNARDO. Oh ! Toi parjure I

HERNANDO DiAZ. De quoi est-il mort ?

l'alcaïde. De maladie.

BERNARDO. Et je n'ai pu arriver jusqu'à lui, auparavant. Oh! pauvre Bernardo, il te faudra donc rester bâtard! Mon père, m'abandonnez-vous ainsi ? N'avais-je donc pas mérité de vous voir vivant?

HERNANDO DIAZ. J'ai pitié de vous voir , Bernardo , vous pleurez.

BERNARDO. Je UC plcUTC paS

Oh ! mon père bien-aimé, attendez un uiomeut. (Se (ouniau^

168 LOPE DE VEGÀ.

vers son cotisin Hemando Diaz.) Hernando Diaz, dans quel couvent est ma mère, dona Ximenès?

HERNANDO DIAZ. Au monastère que vous voyez en face de ce palais : sa vie se passe là dans une éternelle captivité.

BERNARDO. Atteuds-moi un peu ici vive Dieu, pauvre

Bernardo, tu ne resteras pas bâtard ; l'église est de ce côté, n'est-ce pas ?

HERNANDO. Oui.

Bernardojait sortir sa mère du couvent et Famène devant le cadavre de don Sancho. -

BERNARDO. Mère, êtes-vous religieuse ?

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