CONSIDÉRATIONS MÉDICO-LÉGALES
Un fait très important pour le médecin légiste, c’est dans des cas assez nombreux d'arrachement traumatique du cœur la bénignité ou l’absence complète de lésions extérieures sur le cadavre, particularité d'autant plus remarquable qu'il s’agit presque toujours dans ces cas de traumatismes considérables. Cette absence de lésions externes, observée sur des sujets morts dans des circonstances inconnues, peut avoir pour conséquence de faire supposer qu'il ne s’agit pas là de morts violentes et qu’une autopsie médico-légale n’est pas nécessaire, car on pense que, du moment qu'il n’y a pas de traces extérieures, il ne saurait y avoir de lésions traumatiques internes, susceptibles d’avoir entraîné la mort. Cette opinion est en réalité erronée et tous les traités de médecine légale citent des exemples de graves lésions des organes internes à la suite de violences n'ayant laissé sur les téguments que des traces insignifiantes ou même nulles; on peut retrouver plusieurs cas semblables dans les observations rassemblées ici: Dans quelques faits on ne relève que quelques érosions cutanées, quelques plaques parcheminées tout à fait insi-
gnifiantes relativement à la violence du traumatisme subi :
LR 7 DEN
ainsi dans un cas observé par Nobiling (obs. XX), un homme précipité d’un échafaudage élevé et enfoui sous un amas de poutres ne présentait que des érosions plus ou moins étendues et une grandeecchymose, «iln’y avait pas d'autre blessure importante constatable » ; dans un cas de Thoinot (obs. XXI) après un écrasement par une voiture, il n'existait « à la surface du corps que des plaques parcheminées irrégulièment disséminées etsans aucune importance ; ni ecchymoses, ni plaies, rien, enfin, pouvant faire prévoir les énormes lésions internes »; dans l'observation XXII, il s’agit d'une femme tamponnée par un train et chez laquelle « on ne pouvait voir, — à l'exception d’une fracture de la jambe droite dans son tiers inférieur, — que des excoriations sans importance et des ecchymoses siégeant sur les mains et surle visage »; de même chez un homme entraîné par une roue mécanique (obs. XXVII), on ne retrouva sur le corps que de nombreuses éraflures. Mais, parois les lésions apparentes sont encore plus discrètes et localisées : Casper (obs. XIX) cite le cas d’un cadavre qui ne présentait qu’une petite plaie de la joue droite et du coude gauche ; il s'agissait d’un homme lancé par sa voiture contre un peuplier et chez lequel on trouva, à l’autopsie, des déchirures du foie et des poumons et un arrachement total du cœur: « et, avec tout cela, dit Casper, pas de lésions extérieures sur le cadavre ».
Il est même des cas dans lesquels il est bien précisé qu'il n'existait absolument aucune lésion externe : ainsi dans l'observation VII on voit que : «la peau était intacte dans
gouie son étendue, aucune des ouvertures naturelles ne
eee
laissait échapper de sang » et cependant il s'agissait d’un homme précipité d'un deuxième étage et chez lequel l’autopsie montra un arrachement fruste du cœur ; Nobi- Eng (obs. XXIX), faisant l’autopsie d'un homme pris entre les tampons de deux vagons, dit : « pas de blessure en aucun point » il existait pourtant un arrachement ventriculaire du cœur et le fragment cardiaque se trouvait dans la plèvre gauche.
De ces faits résultent plusieurs conséquences pratiques : c'est d'abord pour le médecin appelé à examiner le cadavre d’un individu mort dans des circonstances inconnues ou suspectes, la nécessité d'examiner, d’une façon complète et avec le plus grand soin, le corps dépouillé de ses vêtements. C'est seulement ainsi qu'on ne laisse pas échapper les traces de violences qui lorsqu'elles sont peu nombreuses peuvent siéger en des points très limités ; de plus, lorsque ces traces extérieures de violence manquent complètement, : il faut se garder de couc.:re d'une façon certaine à la mort naturelle. On doit seulement dire que l'examen extérieur du cadavre ne révèle aucune trace de violences, mais que l’autopsie seule pourra déterminer quelle est la cause réelle de la mort.
L'autopsie précise facilement ces causes de mort dans le cas d’arrachement traumatique du cœur : les déchirures du péricarde, de l'aorte, de l'artère pulmonaire, des veines caves, du cœur, les grosses hémorragies qui les accompagnent et qu’on trouve collectées dans les plèvres, le péricarde, le médiastin, tout cela constitue des lésions faciles à trouver et qui expliquent suffisamment la mort par elles-
mêmes.
Mais une fois conuue la cause de la mort, d’autres questions beaucoup plus délicates à résoudre pourront se présenter au médecin légiste. Etant donné les diverses causes traumatiques pouvant déterminer les arrachements du cœur et les circonstances variables dans lesquelles elles peuvent se produire, il sera parfois nécessaire de déterminer quelle a été la cause de la mort, c'est-à-dire s’il s’agit d’un écrasement ou d’une précipitation et ensuite de déterminer si l’on se trouve en présence d’un accident, d'un suicide ou d'un homicide.
Les écrasements et les précipitations présentent, au point de vue des lésions, beaucoup de points communs; dans les deux cas il s’agit de lésions diffuses, de fractures, de déchirures plus ou moins graves et plus ou moins étendues d'organes internes produisant des hémorragies internes abondantes, tandis qu'on note souvent l'intégrité plus ou moins complète de la peau et l’absence de tout écoulement sanguin à l'extérieur. Ces caractères généraux communs peuvent pourtant présenter des différences assez marquées selon qu il s'agit d'écrasement ou de précipitation
Dans les cas de précipitation, les lésions présentent souveut un caractère de diffusion extrême; on peut trouver chez le même sujet des ruptures d'organes thoraciques et abdominaux, des lésions osseuses de la cage thoracique, du crâne, des membres, de la colonne vertébrale, lésions qui traduisent l’action du traumatisme généralisée à ces diverses parties ; tel est ce que l’on retrouve dans l’observation XIIT où le cadavre présentait des fractures de presque
tous les os de la face. de la clavicule gauche, du sternum,
a Ne
de presque toutes les côtes, des deux fémurs et, outre les lésions internes du thorax, des déchirures du foie. Dans l'écrasement au contraire les lésions sont en général moins étendues: elles se groupent autour de la région qui a directement subi le traumatisme, tandis que les autres parties demeurent intactes ; de plus, lorsqu'il existe des lésions superficielles, elles présentent souvent dans les cas d’écrasement par une roue de voiture des caractères particuliers : il existe des érosions, des plaques parcheminées étendues en traînées sur le trajet qu'a suivi la roue à la surface du corps ; on en trouve des exemples caractéristiques dans quelques-unes de nos observations (obs. IX, X VII) ; en outre une lésion assez particulière dans ces cas c'est le décollement de la peau ; ces décollements en général étendus peuvent parfois atteindre de très grandes dimensions ; ils se présentent sous forme de bandes occupant toute la longueur d'un membre, la partie latérale du tronc ; ils correspondent au trajet qu'a suivi la roue et sont dus aux tiraillements éprouvés par la peau entraînée dans le mouvement de rotation. Les écrasements par des poutres, par un tronc d'arbre déterminent également en général des lésions localisées au point directement atteint. En revanche les grands éboulements dans les mines, les puits, les écroulements de murs, de maisons, peuvent donner lieu à des lésions diffuses dont l’origine ne pourra guère être diagnostiquée, si l'on ignore complètement les circonstances du traumatisme. M. Vibert signale la fréquence des ecchymoses profondes dans les précipitations, ecchymoses en relation avec la commotion violente subie
par le corps ; ces lésions sont au contraire exceptionnelles
dans les écrasements. Le professeur Lacassagne a indiqué, comme lésion caractéristique de la précipitation, la déchirure du cerveau au niveau des petites ailes du sphénoïde.
Dans le cas où l’écrasement serait produit par le poids du corps d'un individu, par le trépignement d’une personne sur la victime renversée, on t:ouverait des lésions profondes au niveau du thorax, mais ne présentant par ellesmêmes rien de caractéristique ; ce seraient les lésions associées qui pourraient faire penser à cette variété d'écrasement : traces de strangulation à la main ou au lien, coups d'ongles, etc.
La deuxième question qui peut être posée, c'est de préciser s’il s’agit de suicide, d’homicide ou d'accident, et « ce problème, dit Orfila, est sans contredit un des plus difficile à résoudre, lorsque les dispositions testimoniales ne viennent point éclairer les magistrats. »
Le diagnostic ne peut être fait par l'examen des lésions de l’écrasement ou de la précipitation ; car qu'il s'agisse d'homicide, d'accident ou de suicide ces lésions présenteront toujours les mêmes caractères ; le seul point qui puisse éclairer le médecin légiste à ce sujet, c'est l’existence ou l'absence des lésions associées aux lésions banales de la précipitation ou de l’écrasement. Par suite deux cas pourront se produire : le cadavre né présentera que les lésions banales de l’écrasement, de la précipitation ; ou bien le cadavre présentera d'autres lésions associées aux précédentes.
Dans le premier cas, deux hypothèses seront surtout vraisemblables : on se trouve en présence d’un suicide ou
d’un accident ; par contre l’homicide, sauf des conditions
SPA da
toutes spéciales que nous verrons plus loin, peut être à peu près sûrement éliminé. Peut-on aller plus loin et faire le diagnostic entre le suicide et l'accident ? Rien ne permet de trancher sûrement eette question ; du reste elle n’a souvent qu'une importance secondaire aux yeux de la justice, qui en présence d'une mort d’origine inconnue, cherche surtout à savoir sil y a eu ou non homicide ; toutefois il pourrait se faire que dans des questions d’assurances sur la vie, d'accidents du travail, il soit utile de préciser l’accident ou le suicide. Dans ce cas la recherche des antécédents du sujet pourra fournir quelques renseignements : l’existence de troubles cérébraux, d’aliénation mentale, de maladie incurable pourront faire pencher vers la possibilité du suicide ; de même l’existence de vertiges habituels, de crises d’épilepsie, des substances alcooliques trouvées en abondance dans l’estomac pourront faire penser à un accident. Ce ne seront là du reste que des indications ne permettant pas de conclusions précises, mais qui peuvent être utiles aux magistrats et que doit signaler le médecin légiste.
Exceptionnellement dans le cas précédent il peut s'agir d’un homicide ; celui-ci a alors été commis dans des circonstances toutes particulières : ou bien il s’agit d’un adulte qui a été précipité par surprise ; ou bien il y a une grande disproportion de force entre l’agresseur et sa victime et toute défense a été impossible : c'est ce qui aurait lieu dans les cas où il s'agirait d’un enfant.
Lorsque au contraire on trouve sur le cadavre des lésions associées aux lésions de la précipitation ou de
l’'écrasement. il est probable qu’il s’agit d’un homicide :
US don plusieurs cas du reste peuvent se présenter : lorsque les lésions associées sont des contusions ou des plaies contu ses, la difficulté sera de les distinguer de celles produites par la précipitation ou l’écrasement ; cependant la distinction pourra être possible si l’on retrouve des contusions de forme caractéristique (pulpe digitale, marteau, etc.) ; dans ce cas il s’agira presque toujours de crime, car lès suicides par instruments contondants sont rares : d’autres fois le cadavre présentera des plaies par instruments piquants ou tranchants ou par coups de feu : dans ce cas il pourra s'agir d’un homicide, mais il pourra aussi s'agir d'un suicide, l'individu ayant échoué, dans sa première tentative, terminant son suicide par précipitation par exemple ; le diagnostic sera établi en se basant sur les caractères généraux des blessures dans l’homicide et le suicide : il est certain que, si le cadavre présente une blessure par instrument piquant ou tranchant dans une région du corps difficilement accessible au sujet lui-même, elle aura été faite par un autre individu : d'une façon générale, les blessures dans le suicide siègent habituellement dans un certain nombre de régions toujours les mêmes et qui sont connues de tous pour la gravité des lésions des organes qu'elles contiennent (tète, cou, région précordiale, etc.) ; au contraire dans l’homicide, les blessures seront souvent plus disséminées, car la victime se débattant est atteinte un peu au hasard par l’arme de son adversaire ; la multiplicité des blessures, leur direction seront des conditions qui sans avoir une valeur absolue pourront être utiles au diagnostic entre le suicide et l'homicide ; l’état des vêtements sera
aussi important à observer : le suicidé les écartant souvent