CHAPITRE VII
Endocardite. Thyroïdit®.
Dans les faits que nous venons d'étudier le B. coli de l'intestin envahissait les organes malades par des chemins faciles, en continuité ou en contiguïté immédiate avec la cavité du tube digestif. Dans d’autres circonstances, après avoir franchi la barrière intestinale malade, le B. coli virulent pénètre dans la circulation générale et va localiser son action nocive dans un territoire éloigné du tube digestif, sur un organe qui, ilfallait s’y attendre; présentait une tare, un point d'appel ou tout au moins un point d’arrèt pour les microbes en circulation dans le système sanguin. Ainsi nous voyons le Bacterium coli venir se greffer sur l’endocarde et y déterminer
la formation de végétations septiques.
Endocardite par B coli.
La première observation de cette nature est due à MM. Netter et Martha (Archives de,Physiologie, 1886.)
Ogs. XXX VI (Résumée).
Il s’agissait d’une malade de 30 ans, ayant eu déjà du rhumatisme articulaire aigu. Deux semaines avant son entrée, point de côté à droite et apparition d’ictère. Fièvre à 39, état typhoïde, souffle systolique rude à la pointe.
Diagnostic. — Endocardite infectieuse. Aggravation. Œdème des jambes, mort le 32e jour après son entrée.
AUTOPSIE. — Cœur, volume normal; cavités droites, saines. Orifice
mitral : Végétations sur les deux valves, nombreuses, jaunâtres, aplaties ou saillantes et finement verruqueuses, paraissant régulières. Sur une coupe elles ont une constitution granuleuse. Valvules aortiques pulmonaires, péricarde sains.
Foie, volume normal; vésicule saine. Voies biliaires extrahépatiques sont libres ; mais dans le lobe droit existe une grande quantité d’abcès du volume d’un grain de chènevis, situés sur le trajet des canaux
biliaires qui sont dilatés depuis le canal hépatique et qui renferment des concrétions noirâtres de dimensions diverses.
Donc lithiase biliaire et angiocholite suppurée.
Dans le lobe gauche angiocholite catarrhale sans abcès.
Les auteurs ont constaté le même microbe dans les abcès du foie et les végétations du cœur.
Ils disaient à cette époque : « Il existe une endocardite végétante due à un micro-organisme allongé bacillaire, habitant le tube digestif. Dans les cas de stase biliaire, cet organisme peut passer dans le sang au niveau des conduits biliaires. »
M. Netter reconnut plus tard avoir eu affaire au B. coli.
Dans une seconde observalion due à Thiroloix (thèse d’Aubert 1891), il s’agit encore d’une endocardite consécutive à une infection biliaire sur un endocarde antérieurement atteint par le rhumatisme : il existait une dilatation des voies biliaires consécutive à la lithiase, sans suppuration. Le microbe trouvé dans les végétations était le même que celui isolé des voies biliaires ; {il ressemblait au B. coli.
Récemment, Lion a publié une observation d’endocardite avec végétation contenant le B. coli. C'était chez un tuberculeux ; les végétations ne contenaient pas de bacille tuberculeux. Néanmoins, l’auteur n’a pas conclu que le B. coli était l’agent même de la lésion ; il pouvait ne s’y trouver que par envahissement secondaire.
Dans une observation inédite que nous devons à l’obligeance de M. Ménétrier, les faits sont plus précis.
Ogs. XXX VII (Inédite). M. MÉNÉTRIER. — Tuberculose pulmonaire. Athérome aortique. Végétation aortique. B. coli commune.
Femme de 50 ans. Tuberculose pulmonaire chronique, otite suppurée gauche. Diarrhée pendant les trois derniers jours.
AuToPsiE le 47 décembre 1891. — Centres nerveux sains. Pus dans les cellules mastoïdiennes. Tuberculose pulmonaire avec cavernes aux deux sommets. Cœur petit, sain. Aorte athéromateuse. A 2 centimètres au-dessus des valvules existe une végétation longue de 83 centimètres, grosse comme le petit doigt à peu près ; mais implantée sur une surface étroite de 4 millisnètres sur 2 ou 3 millimètres. Elle est friable.
Estomac sain. Foie gros. Rate molle. Rein congestionné. Utérus sain.
L’enseruencement de la végétation n’a donné que du B. coli. Le pus de l'oreille contenait du B. coli et du pneumocoque.
Une souris inoculée avec le contenu de la végétation est morte en 10 heures, d’une septicémie à B. coli (vérification par culture des . organes). Un lapin inoculé de 4 centimètre cube (au 8e jour) sur g'élatine délayée en bouillon, mort'en 3 jours, sans lésions dù cœur ni du cerveau; mais avec diarrhée, amaigrissement. On retrouva le B. coli dans le ventricule du cerveau.
M. Netter ne mettait pas en doute que son bacille ne fût l’agent causal des végétations de l’endocarde. Le cas de M. Ménétrier nous paraît aussi assez net pour autoriser d'attribuer au B. coli un rôle pathogène dans cette circonstance. Non seulement il était seul micro-organisme contenu aans la végétation, mais il jouissait, en outre, d'un degré de virulence assez marqué. On pourrait objecter que le B. coli n’a fait qu’envahir la végétation pendant l'agonie ou après la mort. S'il en était ainsi, on devrait le trouver souvent dans les coagulations intra-cardiaques. Or, pour notre part, nous avons eu, deux fois, l’occasion d'examiner au point de vue bactériologique des coagulations auriculaires chez les cardiaques ; le caillot était gros, ancien, dur et fortement adhérent à la paroi auriculaire. Les ensemencements sont restés négatifs.
Nous croyons donc que le B. coli est capabie de provoquer la formation de végétations sur un endocarde déja malade; car ces observations vnt pour caractère commun de présenter une altération de l’endocarde préalable, due au rhumatisme articulaire aigu dans deux cas, à l’athérome dans le nôtre. La voie suivie par le B. coli pour pénétrer dans la circulation générale n’a pas toujours été identique : tantôt c’est à travers la paroi altérée des canaux biliaires qu'il s’est frayé un chemin ; tantôt c'est à travers la muqueuse intestinale enflammée : la malade de M. Ménétrier avait de la diarrhee. Emporté par le courant circulatoire le B. coli serait peut-être détruit par la vitalité même du milieu ambiant, s’il ne trouvait enfin un foyer de vitalité, de résistance moindre, où la circulation ralentie lui permet de s'arrêter. Cependant de nouvelles colonies pénètrent dans le sang et se comportent de mème. Son’ déveioppement donne lieu à cetteprolification embryonnaire, molle, incapable d'organisation, propre aux endocardites infectieuses. C’est ce que nous avons pu constater dans les coupes bactériologiques que,nous avons faites après inclusion à la paraffine de la: végétation que nous a donnée M. Ménétrier.
Par la méthode de Gram, nous n'avons pu colorer aucun microbe. De même, absence de bacilles tuberculeux. Mais par|la méthode de.Kühne, nous avons trouvé les bacilles, peu nombreux toutefois : sur une coupe, on voit une -substance fondamentale, finement granuleuse et faiblement colorée, prenant par places une disposilion stratifiée,-avec des mailles plus ou moins grandes, contenant des leucocytes dont les noyaux sont restés vivement colorés. Les bacilles sont disposés sans ordre, tantôt isolément, tantôt en petits amas, de. 5 à 10, éparpillés.
La coupe étant traitée par la méthode de Weigert, la substance fondamentale n'a,pas donné la coloration. de la fibrine. Autant qu'on peut en juger par un nombre :de faits aussi restreints, la Symptomatologie de cette endocardite ne parait rien emprunter de spécial à la nature du microbe qui l'a engendrée. Elle est d’ailleurs en rapport immédiat avec.le siège des lésions qui n’a rien de fixe, d’après les observations précédentes. Nous n’insisterons donc pas sur ce point ni surle pronostic qui présente la gravité de toutes les endocardites infectieuses proprement dites.
Thyroïdite.
Un mécanisme identique peut s’adapter à l'observation de Tavel : Thyroidite par ‘B. coli, d'origine intestinale (Obs. XXXIII) (1). Déjà, en 1878, Kocher avait émis l'opinion que souvent la |thyroïdite était due à une infection secondaire émanée de l'intestin, à la suite d’un catarrhe intestinal. En 1887, Tavel, dans deux cas de thyroïdite consécutifs à un catarrhe intestinal, y trouva un bacille en culture pure qu'il assimila aux bactéries de l'intestin, sans pouvoir préciser alors ses caractères.
En 1889, le même auteur opéra un goitre formé de deux kystes dont l’un ne pouvant être totalement extirpé, provoqua une hémor: rhagie telle qu'il fallut faire la transfusion d’eau salée La plaie fut drainée. Le drain fut enleve le lendemain et ensemencé sur gélatine ; il ne donna, au bout de trois semaines, qu'une petite colonie d’un coccus qu’on trouve dans presque toutes les plaies guérissant par première intention. La plaie guérit par première intention.
(1) Tavec. Das B. coli als pathogener organismus und die infection von Darm canal aus correspond für Schweizer Aerzte, 1889 juillet.
Mais au bout de huit jours il se produisit du gonflement, de la fluctuation sans douleur. La ponction n’amena pas de pus, mais du sang brnn liquide qui, ensemencé, fournit une culture pure de B. coli. Grattage de la poche et pansement ouvert avec des éponges qui se montrèrent stériles par la suite.
Comment s’est faite cette pénétration du B. coli dsns la plaie ? Ce n’est sûrement pas à la suite de l'opération, puisque le drain n’a donné qu’un coccus épidermique banal et que les éponges du pansement étaient stériles, après un mois de pansement.
Doit-on incriminer la transfusion ? Or, elle fut exécutée 12 heures avant l'enlèvement du drain, qui aurait démontré, par la culture, si le sang contenait alors du B. coli.
Une infection par la cicatrice fermée ? Il n’y faut point songer. Il semble plus rationnel de faire intervenir une infection d’origine intestinale. En effet, pendant les premiers jours, on donna des lavements nutritifs qui durent être interrompus, à cause d’une diarrhée intense. Il est vraisemblable qu’à la faveur de cette altération de la muqueuse intestinale, le B. coli a pénétré dans la grande circulation et s’est arrêté, développé dans une poche contenant déjà du sang en stagnation. L'intervention immédiate a enraye l’action nocive du microbe ; mais il était virulent, ainsi que l'ont démontré les inoculations faites par l’auteur sur le lapin et le cobaye. Une indication thérapeutique se dégage de cette observation: c'est qu’il faut surveiller l'intestin avant l'opération et qu'il faut le ménager après.