CHAPITRE IX
Du Bacterium coli dans l'infection urinaire.
D'une communication faite par M. Charrin le 25 décembre 1891 à la Société de biologie, et d’une note insérée dans la thèse de M. Guiard (1883), il résulte que c'est à M. le professeur Bouchard qu'appartiendrait la première mention de la bactérie des. infections urinaires les plus fréquentes, dont l’auteur aurait déterminé les caractères à l’aide des procédés en usage à cette époque, 1871. Plus tard M. Bouchard signala plusieurs particularités : la formation de cristaux sur agar et sur gélatine, le développement de gaz dans l'épaisseur de l’agar ensemencé par piqure; les aspects irisés ; l’odeur de smegma préputial des cultures en bouillon.
L'auteur avait dejà constaté la présence de ce microbe dans le bac préputial d’un malade atteint de rétention d'urine, alors que ce liquide dans l’intérieur de la vessie était pur de tout germe. Il le rencontra encore sur le prépuce et à la vulve de personnes indemnes d’affections ou infections des voies urinaires.
Après les travaux de Clado (thèse 1886), apres le mémoire si connu d’Albarran et Hallé (Académie de médecine, 1888 août) cette bactérie des infections urinaires prit dans la pathologie une place définitive ; sa description à tous les points de vue était complète et on lui donna le nom des auteurs précédents.
Or le 12 décembre 1891 MM. Achard et J. Renault vinrent à la Société de biologie déclarer que dans un cas de néphrite survenue chez une femme enceinte, ils avaient trouvé un bacille possédant les principaux caractères qu'on assigne.au B. coli.
Outre des lésions très prononcées du parenchyme rénal, ils ont trouvé dans les bassinets et les calices un liquide puriforme contenant en abondance le bacille en question. Ce n’était pas de l’envahissement cadavérique, car l’un des reins avait été extrait 6 heures après la mort. En outre le parenchyme rénal présentait des points
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ramollis infiltrés de liquide puriforme, très riche en bacilles. On y voyait à l'œil nu de petites thromboses artérielles dans lesquelles les bacilles se trouvaient en amas compacts, non seulement sur des préparations faites par raclage, mais aussi sur des coupes. Enfin certains glomérules contenaient aussi des colonies abondantes.
Comparant alors ce bacille avec le B. coli de diverses origines et la bactérie pyogène d’Hallé-Albarran, Achard et Renault arrivent à une identification complète. Au point de vue morphologique et biologique ils n’ont noté qu'une différence légère d’ailleurs inconstante : les échantillons de bactérie pyogène offraient plus fréquemment des formes courtes, et poussaient avec plus de vigueur sur la gélose préparée avec le touraillon, ainsi que sur la pomme de terre où les colonies présentaient parfois de petites élevures et une apparence bulleuse. L’expérimentation sur les animaux ne leur a montré aucune différence, ni comme action générale (péritonites, septicémies). ni comme action locale: l'injection dans l’uretère du bacille Achard et Renault produisait au rein les mêmes lésions que la B. pyogène d’Albarran dans les mêmes conditions; même résultat avec le B. coli d’une autre origine.
Dans la même séance M. le professeur Strauss annonça un travail de M. Krogiüs d’'Helsingfors développant des conclusions iden-
tiques. Ce travail parut dans les Archives de médecine expérimen-
tale (n° 1, 1899).
Sur 17 urines pathologiques recueillies aseptiquement, douze contenaient un bacille. Parmi ces douze malades six étaient affectés de cystite avec pyélonéphrite ascendante. Deux fois les malades ayant succombé à la maladie, l’auteur a pu à l’autopsie constater la présence du même micro-organisme dans les abcès miliaires des reins. Trois des malades souffraient d’une cystite simple. Dans les trois autres cas il n'y avait pas de cystite à proprement parler : les malades ne souffraient d'aucun trouble cystique, et c'est à peine si l’on pouvait, dans leur urine, découvrir quelques rares globules de pus; par contre les micro-organismes y pullullaient, et deux de ces malades offraient des symp-
tômes généraux très graves, tels que fièvre intermittente troubles
digestifs, amaigrissement. Abstraction faite de ces derniers cas les urines étaient fortement purulentes, acides à l’émission., et d’odeur fétide,
Le bacille y pullulait, toujours en culture pure; une seule fois associé à un coccus. De l'étude détaillée des cultures de ce microorganisme sur les milieux usuels (agar, gélatine, bouillon, pomme de terre, urine), de la constatation de son action pathogène locale (cystites) ou générale (choléra expérimental) l'auteur établit : 1° que son bacille était le B. coli commune ; 2 qu’il ne présentait aucune différence avec la bactérie pyogène d'Hallé-Albarran.
Cependant M. Rodet (1) ajoutait à l'actif de la pathogénéité du B. coli des localisations rénales : néphrite et pyélite suppurées. Chez un jeune homme de 30 ans présentant dans les urines du pus dont on reconnut l'origine rénale, on fit une néphrectomie : on trouva une lithiase rénale suppurée. Dans le pus on retrouva le bacille constaté dans l'urine, le B. coli virulent, pyogène. De la comparaison aveC la bacterie pyogène d’Hallé-Albarran, l’auteur conclut formellement à l'identité.
Par une coïncidence interessante, ces différents auteurs, Achard - et Renault, Rodet, Krogiüs sont arrivés en même temps aux mêmes conclusions, car leurs travaux sont contemporains. Et leurs recherches ont une précision telle que le doute n'est plus possible maintenant : la bactérie de l'infection urinaire n’est autre que le B. coli. Aussi n’est-on pas étonné de voir déterminer avec le B. coli des infections urinaires expérimentales : Achard et Renault lui font produire une pyélite, une pyélonéphrite ; Krogiüs : des cystites. De même dans le domaine de la clinique, MM. Achard et Hartmann (Biologie, janvier 1892) ont trouve le B. coli dans les urines d’un malade atteint de fièvre urineuse procédant par grands accès.
Mais la bactérie pyogène n’est pas le seul micro-organisme que l’on rencontre dans les cystiles. Le staphylococcus aureus, le streptococcus pyogène revendiquent aussi une part dans ces manifestations pathologiques. Toutefois la bactérie pyogene étant l'agent le plus fréquent de l'infection urinaire, ce sont les formes bacillaires qu’il faut soumettre au contrôle, pour voir sileur description ne se rapporte pas à celle du B. coli.
Il ne saurait être question ici de la bactérie septique de la vessie décrite par Clado, puisque tout le monde admet actuellement que
(1) Roper. Soc. Biologie, 19 décembre 1891.
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cette bactérie n’est autre que celle de Hallé-Albarran, Toutefois il y a des réserves à faire au sujet de cette assirilation, car Clado diten termes précis (thèse, page. 43) que sa bactérie se. colore sur les coupes par la méthode de Gram. Dans la seconde édition de son traité (1892) Macé reproduit cette assertion. Or, le B. coli traité par la méthode de Gram se décolore rapidement.
Jusqu'il y a un an ou deux, outre les microcoques, dont il existait environ dix espèces (Bumm, Michaelis, Doyen, Rovsing) on comptait encore plusieurs espèces de bâtonnets :
40 Bacille tuberculeux ;
2° Bactérie septique de la vessie (Clado) ;
3 Bactérie pyogène. (Hallé-Albarran) ;
4° Dix hacilles de Doyen ;
5° Coccobacillus pyogènes de Rovsing ;
6° Coccobacillus non pyogènes de Rovsing;
7° Urobacillus liquefaciens septicus de Krogius et Schnitzler.
Le bacille tuberculeux étant mis à part, et le bacille liquéfiant . de Krogius paraissant bien établi, il s'agissait de vérifier la spécificité des autres, et voir si le même bacille n’était pas décrit sous différents noms.
M. le docteur Morelle (de Louvain), entreprit ce travail de synthèse et dans un mémoire très méthodique publié le 30 juin 4894 dans La Cellule (tome VII, 2° fasc.) il conclut à l'existence d’une seule espèce bactérienne dans les urines pathologiques, abstraction faite du B. liquéfiant et du B. de Koch. Dans 17 cas de cystite, il trouva 13 fois une bactérie dont il décrivit minutieusement tous les caractères.
La description que l’auteur donne de sa bactérie est dé tous points superposable à celle qui est propre à la bactérie pyogène : développement rapide sur agar en colonies isolées ou en stries d’un blanc crémeux luisant, humide, opaque ou translucide selon l'épaisseur, avec des bulles gazeuses dans la partie la plus épaisse. En piqüre dans l’agar, une pellicule blanche à la surface, une ligne granuleuse dans la profondeur, et des bulles de gaz. Sur gélatine, absence de liquéfaction ; forme opaque ou transparente, hémisphérique ou plate, à surface accidentée. En piqûre : ligne granuleuse ou colonies lenticulaires jaunâtres, avec nuage dans la partie superficielle. Sur pomme de terre: purée avec bulles de gaz.
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Comparant alors son bacille avec celui d’Hallé-Albarran : « il y a concordance absolue, dit-il, pour la morphologie et la biologie, quoique ces auteurs n'aient pas signalé la formation des bulles de gaz dans lPépaisseur de l’agar et ‘parfois dans la gélatine, et le polymorphisme des cultures sur gélatine. » L'identité est plus frappante pour les propriétés pathogènes.
L'auteur répète en effet toutes les expériences des auteurs français avec les mêmes résultats: cystites, pyélite suppurée, avec dilatation ; néphrite suppurée rayonnante avec ou sans abcès miliaires ; abcès sous-cutanés, ou septicémie aiguë. Et il conclut : « Toutes ces expériences confirment l'identité de notre bacille « avec celui d'Hallé-Albarran. Comme lui il est doué de propriétés « pyvgènes etil exerce son action toxique intense sur l'organisme. »
Par le fait, l'identité avec la bactérie septique de la vessie de Clado lui paraissait évidente. |
Quant aux micro-organismes de Doyen ils ne sont que de simples variétés d’une seule espèce, identique au bacille en question; car la description donnée par Doyen, de ses diverses bactéries, s’applique parfaitement aux divers aspects du bacilie décrit par M. Morelle.
Dans l'urine de 29 cystites, Rovsing (1) a décrit outre des microcoques deux bätonnets : 1° coccobacillus ureæ pyogenes ; 2 coccobacillus ureæ non pyogenes, qui ne diffèrent en réalité que par leur degré de virulence : l’un étant pyogène, l’autre ne l’étant pas.
M. Morelle a envoyé un échantillon de son bacille à Rovsing qui ne trouva aucune différence appréciable entre ce bacille et ceux que lui-même avait décrits : dès lors il y a identité.
Donc, de toutes ces formes bactériennes décrites séparément, il n’en restait qu’ ‘:e seule en dernière analyse. M. Morelle chercha alors si elle existait déjà sous une dénomination quelconque dans Ja nomenclature microbienne ; et il est arrivé à cette conclus on : que son bacille n’était autre que le Bacillus lactis ærogenes, décrit par Escherich : même morphologie; même aspect des cultures en différents milieux; culture en urine (qui reste acide, sans odeur ammoniacale) ; fermentation du glucose, avec même formation de gaz; même action sur le lait et enfin, mêmes effets patho-
(4) Rovsixc. Die Blasenenliündungen, 1890.
gènes, en employant des doses suffisantes. « Donc, le bacille ordinaire des infections de l'appareil urinaire n’est autre que le B. lactis ærogenes. »
La Bactérie pyogène d’Hallé-Albarran étant, d’une part, identique au B. lactis ærogenes, d'autre part au B. coli, l'identité de ces deux derniers microbes s'impose donc. Cette analogie n'avait pas échappé à M. Morelle qui, au début de ses recherches, s’était précisément demandé à laquelle des deux appartenait la bactérie qu'il étudiait. Les seules différences qu'il ait pu établir sont les suivantes :
1° Dans les plaques de gélatine :
A. Le lactis ærogenes se développe plus en hauteur et reste plus circonscrit ; le B. coli se développe surtout en étendue; ses colonies restent minces et empiètent sur la région voisine, et leurs contours sont généralement irréguliers et sinueux.
B. Les colonies du B. lactis reflètent davantage la lumière. Au microscope; elles sont plus sombres ; à l’œil nu, elles constituent des points blancs, tandis que les colonies du B. coli sont grises, translucides et forment une association de points gris. Cette diffé. rence est frappante quand on compare entre elles deux plaques ensemencées chacune avec un des bacilles.
C. Les colonies du B. lactis ureæ sont visqueuses, presque filantes, tandis que celles du B. coli sont plutôt sèches.
Dans les cultures en piqûre, la différence est moins marquée.
2° Certaines nuances dans l’action pathogène. M. Morelle a produit des péritonites avec son bacille, alors que, d’après Laruelle, le B. coli ne donne de péritonite que si on blesse le péritoine.
Ces caractères différentiels, présentés par M. More.le, nous paraissent avoir une importance restreinte, car ils restent dans les limites des variétés auxquelles nous à habitués le B. coli; par exemple, le B. coli sur plaque se montre quelquefois én petile colonie translucide, à centre opaque plus élevé, comme le fait habi tuellement le B. lactis. Les différences légères qu'on a décrites résultent probablement de la nature du milieu dans lequel on a pris la première semence.
Quant à l'argument tiré de la différence dans l’action pathogèae, ilne nous semble pas fondé. D’uñe part, Laruelle a employé un B. coli d’une virulence moyenne exallée par l’irritation péritonéale, tandis
que M. Morelle expérimentait avec une bactérie urinaire de grande virulence, capable de s'exercer sans préparation du terrain. Or, une simple différence de virulence ne suffit pas pour distinguer absolument deux bactéries.
L'auteur ajoute du reste : « Maïs à côté de ces différences les points de similitude sont tellement nombreux et variés que l’on démontrera peut-être un jour que le B. coli et le B. lactis ne sont que deux variétés d’un seul et même organisme, on aura « du même coup identifié le premier avec le bacille des urines. »
En résumé, du nombre considérable de 'bactéries urinaires qui avaient été décrites. aujourd'hui il n’en resterait que deux espèces : le B. liquefaciens de Krogius et le B. coli.
Et, comme l'infection urinaire relève plus souvent de la bactérié pyogène que de tout autre micro-organisme, on voit combien s'élargit le cadre de l’action pathogène du B. coli.
Ce microbe ayant son sège principal dans le tube digestif, un point reste à établir. Comment pénètre-til dans l’appareil urinaire ? Le plus souvent, il faut le reconnaître, son introduction est consécutive à une intervention chirurgicale : cathétérisme ou manœuvre intra-vésicale. Non pas que les instruments manquent de propreté ; mais bien par le fait d’une contamination préexistante de l'entrée des voies urinaires. Si certains auteurs dans l’étude soigneuse de plusieurs urètres n’ont découvert aucun microbe pathogène, d’autres par contre, ont trouvé dans des urètres sains les micro-organismes propres aux cystites. Ainsi M. Bouchard a trouve la bactérie pyogène dans le lac préputial ; Rovsing a constaté dans l’urètre normal les microbes des cystites. La dissémination extrême du B. coli explique parfaitement sa présence à l'entrée de l’urètre el, par suite, son introduction fréquente dans la vessie par l'instrument explorateur. Et si la cystite ne complique pas plus souvent le cathétérisme, c'est que le B. coli introduit n’a pas toujours l’activilé, la virulence nécessaire pour se développer ou que le terrain n'est pas propre à son développement : [a stagnation de l’urine est la meilleure condition pour favoriser sa pullulation.
On a cité des cas d'infection urinaire sans traumatisme chirurgical préalable. I1 existait toutefois une altération du fonctionnement de l'appareil urinaire: une incontinence. Peut-être alors par continuité le micro-organisme a pu envahir une vessie malade.
Mais on peut aussi invoquer un autre mécanisme dont MM. Bazy et Cazin ont donné une réalisation expérimentale. Après une injection de B. coli virulent pyogène dans la veine de l'oreille d’un lapin, les auteurs précités lui lient la verge. Les microbes sont en partie éliminés par les reins. Dans les reins, la rapidité du courant les emporte et les empêche d’exercer une action pathogène. Mais arrivés dans la vessie, à la faveur de la stagnation de l’urine et de l’altération consécutive de la muqueuse, ils pullulent et forment une cystite purulente. Donc, une infection générale, sanguine,’ peut déterminer une localisation de l’action nocive du micro-organisme sur un organe préparé.
towsing et Schnitzler ont cité des faits expérimentaux analogues. WE
Enfin, la variété dans l'intensité des lésions, trouve son explication dans la variabilité de la virulence du B. coli, et dans l'influence elle-même des conditions prédisposantes : rétention, stagnation de l'urine, altération de l'urine et de la muqueuse. 5
Nous n'aborderons pas ces problèmes, nous étant simplement proposé d’exposer la part que l’on donne aujourd’hui au B,. coli dans l'infection de l'appareil urinaire. j