ÉTUDE SUK LE CHATEAU
Comme le fait très-bien remarquer M. Viollet-le-Duc un changement complet s’opère, en effet, vers cette époque, dans la manière de bâtir les châteaux et de les défendre , changement aussi intéressant à étudier au point de vue stratégique qu’au point de vue de l’architecture et de l’histoire du pays.
Au xiiic siècle et dans le milieu du moyen-âge , alors que la puissance des seigneurs, très-grande dans le Nord de la France, où ils étaient souvent beaucoup plus puissants que le Koi lui-même , s’amoindrissait dans le Midi , par suite d’une civilisation trop précoce , les châteaux féodaux ne prirent pas un grand développement. Il fallut la cruelle guerre des Albigeois , la férocité de ces hommes des hauts-pays , l’amour du sang et du carnage de ces soldats qui parlaient un idiome différent, pour aigrir le caractère des seigneurs méridionaux, les enfermer derrière leurs remparts d’où ils ne sortirent plus que pour faire le mal , et plonger le Midi dans la même barbarie que le Nord. Ce fut dans nos provinces le règne de la féodalité , c’est-à-dire l’époque des plus grandes luttes de seigneurs à seigneurs, où les vassaux eurent le plus à souffrir de la brutalité de leur suzerain, et où se dressèrent sur chaque élévation les tours détestées des plus puissants châteaux. Cet état de choses dura à peu près un siècle, jusqu’à l’avénement des Valois.
Dictionnaire d’architecture.
DK BONAGUIL.
A cette époque, vers 1330, les Anglais parurent, et avec eux les armes à feu et l’artillerie. Ce fut la guerre de Cent ans. La bataille de Crécy (1346), où l’on vit les premières bombardes , celle de Poitiers et le traité de Brétigny donnèrent aux Anglais tout le Midi, c’est-à-dire le Bordelais, l’Agenais, le Quercy, le Périgord, le Rouergue , etc., etc. L’artillerie devenait un terrible moyen de destruction , et c’est à ce puissant engin que les soldats du Prince-Noir durent une grande partie de leurs victoires. Les seigneurs français le comprirent, et dans les luttes qu’ils eurent à soutenir contre le peuple, vers le milieu du xiv* siècle , ils furent les premiers à employer ce moyen de défense, qui devait plus tard tourner contre eux et détruire à tout jamais leur puissance féodale.
Cependant, la France se reievait une première fois, et les conquêtes de Charles V faisaient cesser momentanément les luttes des seigneurs entre eux.
Mais la démence de Charles VI, la rivalité sanglante des Armagnacs et des Bourguignons, la royauté affaiblie et presque nulle, donnèrent une seconde fois la victoire à l’invasion étrangère et permirent aux seigneurs ambitieux de reprendre plus orgueilleusement leur puissance, de fortifier leurs domaines et d’écraser plus impitoyablement le peuple. Alors s’élevèrent les châteaux de Pierrefonds (1390) et de Sully-sur-Loire, les premiers où l’on voit quelques défenses faites en vue de l’artillerie. A l’abri de leurs murailles, ces hommes, bardés de fer, s’entendaient tantôt avec les Français, tantôt avec les Anglais, n’ayant
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en vue que l’accroissement de leur fortune , et que le plaisir d’opprimer le peuple malheureux.
C’est alors que celui-ci, vouant une haine éternelle à la féodalité, comprit qu’il avait dans l’artillerie un moyen sûr de renverser ces terribles murailles; et, prenant à son tour ces armes à feu que ses ennemis lui avaient fait connaître, il vint bravement les placer devant les forteresses des seigneurs. Ces derniers restèrent longtemps sans croire à sa victoire, et il fallut qu’ils vissent tomber ces tours et ces créneaux, qui les avaient abrités si longtemps, pour se rendre à l’évidence, et songer à adopter un moyen de défense tout nouveau.
Alors furent formés bien des projets, bien des châteaux s’élevèrent à moitié. Mais tout fut subitement interrompu par les grands événements qui surgirent au commencement de ce xv° siècle : l’expulsion des Anglais, le réveil national auquel prit part toute la France et qui réunit un moment le seigneur au vassal, l’avénement de Louis XI, et enfin les dernières luttes de cette féodalité expirante contre la royauté, sous l’égide de laquelle s’abritait le peuple, et à qui rien désormais ne résistait. Aussi la France ne possède-t-elle guère de châteaux bâtis à cette époque.
Seul, le château de Bonaguil, élevé sûrement vers la fin du xve siècle, sous le règne de Louis XI, soit pour lutter contre la royauté naissante, soit pour soutenir ces querelles de voisinage, si terribles encore à cette époque, présente tous les caractères distinctifs dont nous parlions tout à l’heure, et offre le type par excellence du château bâti d’un seul jet et occupé de se dé-
1)K HONACl IL.
fendre contre et par les armes à feu. — Toutefois, comme nous allons le voir, et comme le fait très-bien remarquer M. Violletle-Duc, les constructeurs de cette époque, « bien que préoc- « cupés principalement de l’artillerie, n’abandonnent cepen- « dant pas l’ancien système de courtines flanquées de tours, « mais le modifient dans ses détails, étendent les défenses ex- « térieures, et ne songent pas encore à placer les canons sur « les tours et sur les courtines. » Ils se bornent à les placer sur les plateformes, le donjon, ou ils en garnissent les parties inférieures des tours, de manière à en défendre les approches et à battre au loin les dehors.
Par là, nous sommes amenés à faire la description exacte et détaillée de ce château, heureux si nous pouvons fournir aux personnes qui iront le visiter le moyen de s’y reconnaître, et leur donner une idée aussi exacte que possible de l’importance qu’il avait au temps de sa plus grande splendeur.
Pour plus de facilité, nous en donnons à la fin le plan.
— Le château de Ifonaguil, tout à fait différent des anciens châteaux du moyen-âge, dont les défenses consistaient en une enceinte flanquée de tours et enveloppant des constructions ça et là disposées au hasard , a été bâti d’après un système beaucoup plus exact et tout à fait propre aux moyens d’attaque et de
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défense employés à cette époque. Gomme nous l'avons dit plus haut, son assiette est admirablement choisie. De tous côtés entouré de hauts et puissants escarpements, il n’est accessible que du côté du nord. C’est là qu’existe sa seule entrée, au pied du coteau qui le domine, et dont le sommet est un peu plus élevé que la dernière pierre de son donjon. La petite porte creusée dans le mur extérieur, donnant entrée dans les fossés presque au pied de la grosse tour, et par laquelle on a le tort de faire entrer les visiteurs, est toute moderne, et n’a été percée que pour pénétrer plus facilement sur la plateforme M. Il est donc indispensable pour comprendre le plan du château de pénétrer par la porte du nord A, la seule d’ailleurs qui ait jamais existé. C’est par là. aussi que nous entrerons.
Un chemin à parapets de pierre coupés à angles aigus et qui remplace l’ancien pont-levis, le premier que l’on rencontrait, conduit devant la porte principale A creusée dans le mur de contre-garde extérieur. Cette porte beaucoup plus grande qu’elle ne l’est actuellement, et de forme ogivale, s’ouvre sur un ouvrage avancé B. Cet ouvrage avancé, de niveau avec la cour intérieure du château, prend le nom de barbacane ou boulevard '. C’est là que se réunissaient les gens d’armes du château lorsque la porte principale était menacée par les assiégeants ;
1 La barbacane est un ouvrage de fortification, protégeant un passage, une porte, et permettant à la garnison de se réunir sur un point saillant à couvert, pour faire des sorties ou protéger une retraite. (Yiollet- lf,-1)uc ; dictionnaire d'archéologie.)
mais ces derniers avaient auparavant essuyé le feu des armes placées sur les murs de ce boulevard, et dans les meurtrières de la tour 1 et 2 séparées l’une de l’autre parla courtine C’1. En temps de paix on occupait cet espace en le recouvrant de planches ou d’une légère maçonnerie, et en y installant les écuries du seigneur. G. Quoiqu’il en soit, ce premier ouvrage, situé en deçà des fossés, prouve que l’architecte a voulu défendre le château du seul côté où il est accessible, en le flanquant autant qu’il a pu, et en engageant très-peu les tours. Cela était indispensable, la défense physique étant par elle-même très-faible de ce côté du nord.
Le boulevard une fois traversé, on arrive aux fossés qui entourent le château de tous côtés, sauf cependant au sud-ouest, et qui sont ici d’une profondeur d’environ quinze mètres. Ces fossés, taillés dans le roc, séparent le boulevard des murs du château, recouverts depuis le bas jusqu’au sommet de vigoureux festons de lierre et de vigne vierge. Un second pont-levis était donc indispensable ; il était situé en D et aboutissait à la belle porte ogivale E. (Le pont mouvant est actuellement remplacé par un pont de pierre qui aboutit également à la poterne E.) Par là on entre réellement dans l’intérieur du château.
Au-dessus de la grande porte E, et extérieurement, se trouve un carré de pierre saillant, dont les côtés sont terminés dans
1 La courtine est une muraille de défense, portant erénelages et chemins de ronde, et réunissant deux tours. (Viollet-le-Duc,)
le bas, celui de droite par une tête de taureau, celui de gauche par une tête de bélier. Là se dressait autrefois l’écusson du seigneur, symbole de noblesse et de distinction : c’est lui probablement qui a dû le premier succomber sous les coups de la tourmente révolutionnaire. Trois fentes énormes, que l’on pourrait prendre pour des meurtrières, s’aperçoivent au-dessus du blason ; il me semble plus raisonnable de croire qu’elles servaient à retenir les chaînes du pont-levis.
Une fois que l’on a traversé cette porte, creusée dans un mur d’environ trois mètres d’épaisseur, on arrive subitement dans la grande cour intérieure K, sans passer ni par des couloirs, ni par des portiques, comme en ont les principaux châteaux bâtis à cette époque. Cette cour est à peu prqs rectangulaire, et offre, d’elle-même, une division que nous allons nous empresser de suivre; à savoir :
1° A gauche, le donjon et ses accessoires;
2° A droite, le principal corps de logis, c’est-à-dire les appartements des seigneurs, la tour carrée, et enlin la grosse tour.
Voyons d’abord la partie gauche, et principalement le donjon.
— Le donjon de Bonaguil présente une forme des plus remarquables et des plus singulières. La ligure H reproduite sur le plan est à peu près celle d’un losange, coupé brus-
DK UONAKiUlK.
quement à ses deux sommets. Quoique beaucoup plus modeste que celui du château de Coucy, qui est une tour ronde de construction très-lourde, et en même temps beaucoup moins important que celui du célèbre château de Pierrefonds, le donjon du château de Bonaguil est sans contredit la partie la plus caractéristique, et peut-être la plus importante de cette vaste construction. Il est tout-à-fait isolé des autres corps de logis, sauf cependant vers son extrémité sud, où il devait se réunir autrefois aux principaux appartements. Comme dans le château de Pierrefonds, il établit une séparation entre deux cours K et K', et comme dans la tour Charlemagne de ce même château, la cage de son escalier I est une jolie tour crénelée, un peu plus haute que lui, prenant pied avec lui dans la cour intérieure], et se terminant à son sommet par une dernière tourelle de très-petit diamètre, point le plus culminant, et où flottait sans cesse l’étendard des anciens châtelains.
Si maintenant, nous voulons entrer dans cette partie du château, qui en général « était l’habitation spécialement ré- « servée au Seigneur, et comprenant tous les services néces- « saires1, » il nous faut monter par la petite rampe G, tout-àfait extérieure, donnant dans la cage de l’escalier I, et haute de vingt marches de pierre. Nous arrivons ainsi au premier étage du donjon. Cet étage se divise e*i trois pièces : celle du milieu presque carrée, de beaucoup la plus grande, et recevant le jour
1 Viollrt-le-Duc — Notice sur Pierrefonds.
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d’une fenêtre tournée vers l’est, et dont la vue donne sur la vallée. Deux cabinets triangulaires, l’un au nord, l’autre au sud, s’ouvrent sur cette chambre et terminent ainsi les extrémités du donjon ; une meurtrière en forme de croix, est la seule
ouverture donnant du côté sud.
Au dessus de ce premier étage s’en trouve un second identiquement semblable ; seulement les appariements semblent plus vastes et mieux conservés. Une large et belle fenêtre en croix, juste au dessus de celle du premier étage, permettait aux seigneurs de surveiller la vallée, et une belle cheminée de venir, au retour de la chasse, reposer leurs membres fatigués. Des deux côtés sont également les deux cabinets, dont l’un, celui du sud, a son entrée libre et séparée. Enlin, le dernier étage ne présente d'autre différence que celle d’une belle voûte ogivale dont la puissante solidité soutient la plateforme du donjon.
Cette plateforme, tout à fait caractéristique, est légèrement bombée : c’est le signe évident qu’elle a été construite dans le but de supporter des corps lourds et pesants, des canons ou autres armes d’artillerie. Un parapet, qui n’existe plus, protégeait les sentinelles qui veillaient en cas d’attaque, et les extrémités crénelées sont la preuve que des canons d’assez petit calibre étaient disposés tout autour de manière à protéger la cour, les ponts-levis, les fossés et l’ouvrage avancé. En outre, une rangée de mâchicoulis en pierre faisait tomber I huile brûlante ou la poix sur les assaillants qui pénétraient jusqu’à ses pieds. On en compte vingt-cinq du seul côté ouest.
Il K BONAGUIL.
Ou voit donc par là que ce donjon, situé à une très-grande élévation, puisqu’il faut monter quatre-vingt-huit marches depuis la cour intérieure jusqu’à son sommet, est admirablement disposé pour la défense ; et quoiqu’il ne puisse pas contenir plus de vingt-cinq hommes sur sa plateforme, puisqu’elle n’a que 2o mètres de long sur 4 ou 5 de large, néanmoins ce petit nombre de défenseurs suffisait amplement pour repousser l’assaut d’une troupe considérable d’assaillants. Le manque de vivres était quelquefois la seule cause de reddition de ces vieilles forteresses.
Quant à la petite tour I, elle s’élève encore à quelques mètres au-dessus de la plateforme du donjon. Elle est terminée par une voûte, et reçoit le jour d’une large fenêtre tournée vers le sud-ouest et d’où la vue est très-belle. On distingue toutes les sinuosités de la vallée, et par delà les coteaux de Fumel et de Coudât, on aperçoit dans la brume les horizons lointains de Tournou et les coteaux de la rive gauche du Lot.
Enfin, pour finir la description de tout ce côté, situé à gauche en entrant dans la cour intérieure, citons la cour K', séparée de la cour K. par le donjon, et donnant entrée dans les deux tours 3 et 4, qui défendent le château du côté de l’est et du sud-est. La tour 3, principalement, est le point le plus avancé de ce côté de la vallée et servait de lieu d’observation. Elle est séparée de la cour 4, un peu plus petite, par la courtine G", dont les murs, taillés à pic, sont très— épais et se couvraient de soldats quand il fallait soutenir un siège. Ces tours servaient à loger, soit les gens d’armes du seigneur en temps