MALADIE ET DE SES SYMPTOMES
Dans la description que nous venons de faire du choléra de 1865, en le divisant entrois périodes bien distinctes, nous avons reproduit aussi fidèlement que possible le résultat de nos observations sur l’ensemble des malades que nous avons vus. — Il s’en faut cependant de beaucoup que cette marche régulière ait été suivie dans tous les cas.
Dans la première période, que nous appellerons période d’invasion, nous avons observé une durée moyenne de neuf heures ; mais les extrêmes sont de une heure à trois jours (1). — Les numéros 35,
(1) Cette moyenne est un peu exagérée, mais cela tient à une exception remarquable : ce fait plus loin relaté d’une femme qui, atteinte le 14 septembre, a été vue le 17 à la fin de la période d’invasion.
61 A, 67, 79 de notre liste de malades, vus au début de l’affection , sont entrés dans la seconde période trente minutes ou une heure après l’invasion des symptômes.
Le numéro 61, vu trois ou quatre jours après l’invasion, était à peine au début de la seconde période.
Nous citerons comme extrêmes Madame D...,rue Peirier 9, âgée de 27 ans, atteinte en pleine santé le 20 août, à 8 heures et demie du matin, de diarrhée et de vomissements, qui s’est trouvée â 9 heures, au moment où nous allions voir son enfant malade, dans la période algide. — D’autre part, la femme P..., demeurant à la Capelette, est atteinte des premiers symptômes le 14 septembre; nous n’avons été appelés auprès d’elle que le 18, et nous constatons un commencement d’algidité.
PRODEOMES. — Malgré tous les renseignements que nous nous sommes efforcés d’obtenir de nos malades, l’état grave dans lequel la plupart d’entre eux se trouvaient, l’existence chez quelques autres d’indispositions antérieures, ne nous ont pas permis de distinguer le vrai du faux; c’est à peine si nous pouvons noter dans quelques cas une grande fatigue, un malaise général.
Quant aux divers symptômes de la première période, ils nous ont présenté ceci de particulier:
DIARRHÉE. — Les selles, très-iiombreuses en général, se sont présentées, comme nous l’avons déjà dit, sous l’aspect d’une matière liquide, quelquefois d’une couleur chocolat et le plus souvent noirâtres;
chez 18 malades, cette coloration n’est arrivée qu’après des évacuations jaunes, verdâtres, bilieuses ; — chez 12 environ les déjections étaient complètement séreuses, semblable à de l’eau trouble, à de l’eau de riz ; — dans la moitié des cas, quelle que fût leur nature, elles étaient abondantes ; dans l’autre moitié, nous les avons vues rares. Nous avons même observé du ténesme ; dans tous elles étaient inodores.
Les gargouillements, les borborygmes existaient chez les neuf dixièmes des cholériques; la douleur, plus ou moins violente s’est montrée chez les sept dixièmes.
VOMISSEMENTS. — A part leur nature qui a été, dans le courant de presque toute la maladie, bilieuse sauf l’expulsion de quelques matières filantes, spumeuses, nous n’avons à répéter pour leur nombre et pour leur abondance que ce que nous avons dit de la diarrhée. — Ces deux symptômes ont marché parallèlement, augmentant ou diminuant ensemble. — Les vomissements se sont presque toujours accompagnés, moins dès le début, mais dans le cours delà première période, d’efforts
considérables qui ne se traduisaient quelquefois que parle rejet de peu de matières et même par de l’impuissance. L’épigastre était spontanément douloureux et toujours très-sensible à la pression; — nous n’avons remarqué de gonflement ni dans cette région, ni dans la région abdominale ; elles conservaient habituellement leur souplesse, si ce n’est une contraction sensible de l’estomac dans quelques cas isolés.
La langue, a toujours été blanchâtre, plus ou moins épaisse, mais elle conserve encore son humidité.
ÉTAT DU POULS. — Ce u’est que très-rarement que nous l’avons vu s’affaiblir dès le début; — ordinairement variant entre 90 et 120 pulsations, il conservait sa plénitude, quoique plus compressible. — Quelques individus ont présenté des exceptions remarquables; — le pouls, chez les n®’ 26,33, 51, 5A, à 90 pulsations, avec toute sa force, résistait complètement au doigt. — Les n“‘ 35, 53, 69, 88, présentaient un chiffre de pulsations variant entre 115 et 120 avec un affaiblissement notable dans sa force.
Pour donner plus d’exactitude à ces observations, il nous aurait fallu connaître l’état du pouls chez nos malades à l’état sain, ce qui ne nous est arrivé que pour quel que .s-uns.
AGITATION. — Produite sous l’influence de la peur et sous l’influence plus probable du mal, elle a été observée chez les quatre cinquièmes de nos malades ; — elle consistait dans des mouvements continuels de tout le corps : il semblait qu’aucune place ne fût bonne; les membres se déjetaient de tous côtés; — quelques cholériques pour s’y soustraire sont sortis de leur lit, malgré la résistance des personnes qui les entouraient. — Il existait en même temps une transpiration chaude, abondante, incommodant beaucoup le malade, et développée, à notre avis, autant par les efforts des vomissements que par l’agitation ; — la température de la peau est assez élevée ; — cet état, constaté au moins quelques instants chez tous nos malades, s’est diversement modifié chez quelques-uns d’entre eux, — chez les uns cette chaleur a persisté assez longtemps, même lorsque les crampes existaient déjà, pour faire place, presque tout à coup, à une algidité complète, — chez d’autres elle a diminué peu à peu, — la peau est devenue fraîche, puis froide et finalement glacée.
C’est alors que finit la période que nous avons appelée période d’invasion et que commence la deuxième, dont nous allons étudier les symptômes.
Quant à la diarrhée et aux vomissements nous n’en parlerons plus que pour constater leur dimi-
nution en fréquence, leur disparition môme dans la grande majorité des cas. — Nous n’avons à examiner que les symptômes distinctifs de la deuxième période, dite période algide.
CRAMPES. — Les douleurs que nous avons signalées dans la description générale, douleurs répandues dans tous les points du corps, parcourant tous les muscles, de la tête jusqu’aux pieds, se localisent dans certaines régions ; — les cuisses et les mollets sont le plus ordinairement envahis; — par ordre de fréquence viennent ensuite les bras, les mains, les muscles du tronc, et par exception (deux fois seulement) les muscles de la région postérieure du cou et les masseters, — l’intensité de la souffrance est telle qu’elle absorbe complètement le malade; — c’est un sentiment tantôt de déchirure , tantôt de brûlure tellement atroce que tout s’efface pour le patient, si ce n’est l’existence de cette douleur, de ces crampes dont il réclame avec instance le soulagement ; — chez d’autres, cependant, et ce sont malheureusement les moins nombreux, les douleurs sont supportables, mais, dans aucun cas, elles n’ont manqué.
La contraction apparente des muscles n’a existé que chez quelques cholériques ; — le symptôme une fois développé est allé s’effaçant jusqu’à la troisième période, oii il disparaît complètement.
ALGiDiTÉ. — Soit qu’elle ait rapidement envahi le malade ou qu’elle se soit lentement développée, elle a toujours été complète, — la sensation produite par la peau des malades est celle que l’on éprouve au contact d’un cadavre. — Nous n’avons pas à revenir sur l’époque à laquelle elle s’est manifestée : la durée moyenne que nous avons donnée pour la première période l’a suffisamment indiqué. — Le refroidissement occupant tout le corps envahissait d’abord les extrémités, et jusqu’à la mort ou la réaction, il n’a pas cessé d’exister ; — quant au tronc, la chaleur ne l’a pas toujours abandonné, et, chose remarquable dans beaucoup de cas, l’emploi des boules d’eau chaude avait, pour ainsi dire, superposé à un corps glacé une couche de chaleur.
Le nez le premier, les oreilles ensuite, les pieds , les jambes , les mains et les bras ont été envahis ; — quant à la langue, elle a souvent, jusqu’au dernier moment, gardé sa chaleur.
L’état de la circulation dans la période algide rend compte de cette extinction de la chaleur, le sang paraissant s’être concentré dans les parties centrales. — L’algidité constituant le phénomène principal de la seconde période, nous avons cherché à nous rendre compte de sa durée : elle a été de 1 1 heures. La durée la plus courte a été d’une heure (numéro 58); la plus longue de 48 heures (numéro 35). Ainsi, le numéro 56 B.. . ., homme âgé
de 42 ans, demeurant chemin de Toulon, 186, vu le 17 septembre à 11 heures du soir, après deux heures de période d’invasion, a succombé à minuit, après une heure à peine d’algidité. — Son enfant, âgé de 1 0 ans, est mort dans la même nuit et dans un temps aussi court.
Monsieur B. . . . , âgé de 45 ans, demeurant boulevard de Rome, 16, depuis quelques heures en première période, est resté 50 heures complètement algide , cyanosé , en un mot , en seconde période parfaitement confirmée.
CYANOSE. — De même que Talgidité nous a paru se rattacher aux troubles circulatoires, l’asphyxie en sens inverse , constatée par MM. Briquet et Mignot, l’arrêt du sang dans les capillaires, a déterminé chez presque tous les cholériques une altération particjulière de la coloration de la peau, surtout aux extrémités ; seulement, la cyanose que nous avons observée en 1854 et 1855 consistait dans une coloration nettement bleuâtre des extrémités. — Nous n’avons vu cette année qu’une teinte brune occupant les doigts et les orteils dans presque toute leur étendue, paraissant suivre le trajet des veines dorsales de la main et du pied, un peu plus prononcée seulement sous les ongles. — Ce n’était qu’une exagération de la teinte plombée de la face que nous avons signalée dans les symptômes
généraux. — Chez presque tous les enfants , au contraire, la cyanose avait le caractère avec lequel elle se prononce habituellement : — ce qui nous a paru tenir à la finesse de la peau.
Nous n’avons rien à dire de particulier sur la sueur : de chaude qu’elle était dans la première période, elle est devenue plus abondante et en même temps visqueuse, donnant à la main une sensation indescriptible.
ÉTAT DU POULS. — Le pouls, daus cette deuxième période, est allé s’affaiblissant de plus en plus, au point de devenir complètement insensible sur la radiale. — Chez trois sujets, les numéros 13, 33, 88, il a été perceptible jusqu’au moment de la troisième période, qui s’est terminée par la guérison. Lorsqu’il était encore saisissable, ou que nous l’avons recherché sur les grosses artères, il n’a jamais présenté d’irrégularités malgré sa fréquence.
Nous n’avons pas voulu faire entrer dans la description générale ou particulière du choléra cette forme à laquelle on a donné le nom de choléra sec, n’ayant eu l’occasion que d’en observer deux cas.
Ce qui nous a frappé le plus dans leur observation, c’est l’absence à peu près complète de selles et de vomissements. Ainsi, dans l’un, il n’y a eu ni déjections, ni même envie de vomir; dans l’autre, deux selles diarrhéiques et de fortes nausées : — le
premier cas s’est terminé par la mort dans la période algide ; le second par la guérison.
Dans ces deux cas, les symptômes prédominants du début ont été une douleur épigastrique trèsviolente, une constriction atroce de la poitrine, une agitation très -vive, suppression des urines, fréquence et rapetissement du] pouls, altération de la voix, refroidissement de la peau.
3® PÉRIODE. — La mort est arrivée chez A8 de nos sujets. — Chez ceux qui ont pu guérir, le retour à la santé a toujours été précédé de réaction (excepté chez les numéros pris dans le cours d’une fièvre typhoïde). Dans ces cas, nous avons dit que la réaction, quelque facilité qu’on ait eue à l’obtenir, s’est prolongée d’une façon extraordinaire, et surtout chez les personnes âgées ou de mauvaise constitution. — Chez la plupart de nos malades, elle a eu le caractère adynamique, typhoïde même, indiqué dans notre description de la maladie; chez 1 2 d’entre eux les caractères ont été surtout inflammatoires et ont envahi le cerveau (2 fois sur 12), la poitrine (3 fois sur 12), l’estomac (6 fois sur 12), les nitestins (1 fois sur 12).