PRONOSTIC
Le pronostic d’une maladie telle que le choléra est toujours excessivement grave, non seulement à cause de la nature de l’affection par elle-même, mais encore à cause de son génie épidémique. — En effet, comme nous le démontrerons bientôt, le choléra est une affection qui procède par foyers infectieux; donc partout oh il a foyer il y a maladie et maladie malheureusement trop souvent mortelle. — Une preuve que nous pouvons citer dès maintenant, c’est que de toutes les administrations deux seulement ont eu des morts à déplorer ; la mairie, la poste. — Cette prédilection du fléau est facile à expliquer. — Les employés de la mairie sont, la plupart, logés dans le premier arrondissement, qui a été le premier éprouvé, et qui a fourni le plus de décès, comme il est facile de s’en convaincre en jetant un coup d’œil sur notre tableau de la mortalité par cantons. — De plus, ils sont .souvent en rapport avec le public, et surtout avec
les personnes qui, venant déclarer des décès, sortent elles - mêmes d’un foyer de maladie. — Les employés de la poste qui ont succombé sont ceux qui, chargés du classement des lettres à l’arrivée des courriers, maniaient constamment toutes les correspondances d’Alexandrie et d’Egypte, pays d’où nous est venu le choléra.
Quoique les deux faits que nous venons de citer soient une preuve évidente de la contagion et de l’infection cholérique, nous ne voulons pas le démontrer ici; — nous désirons seulement prouver que le pronostic du choléra est d’autant plus grave que cette maladie règne épidémiquement.
On ne s’étonnera donc pas du chiffre des décès que nous présentons dans nos observations. — En effet, sur 110 cas, nous avons eu 48 morts. — Ces chiffres n’ont rien d’exagéré, si l’on considère que nous ne donnons comme cas de choléra que des cas parfaitement constatés ; car, ainsi que nous le disons dans la description des symptômes, nous avons négligé de mentionner dans notre tableau de malades tous ceux qui ne présentaient pas des caractères cholériques bien et dûment confirmés. — De plus, nous citons bon nombre d’observations prises dans les bureaux de secours dont nous faisions partie. — Que ce soit dans le quartier sud ou nord de la ville, nous avons remarqué la même incurie dans une certaine classe de la population. —
Un trop grand nombre de personnes allaient chercher dans des remèdes populaires, dans des consultations empiriques, dans des spécifiques de charlatan un secours contre une maladie qui , malgré le miracle annoncé, ne faisait que s’accroître avec une rapidité désespérante. — Le médecin était alors appelé; mais le mal avait marqué sa victime : la lutte devenait impossible. — C’est ainsi que, malheureusement, nous avons vu notre moyenne de mortalité s’augmenter du moment où nous sommes entrés dans les bureaux de secours ; car nous n’avons eu alors, surtout dans les premiers jours, qu’à donner des soins à des mourants et quelquefois à constater des décès.
L’affection cholérique est donc toujours fort grave: grave parce qu’elle est épidémique,parce que l’invasion de la maladie est le plus souvent trèsrapide et doime à peine au médecin le temps d’intervenir, parce que trop souvent un temps précieux est sottement employé à faire usage de remèdes trompeurs, à recourir aux bulletins d’annonces pour triompher d’une maladie contre laquelle la médecine rationnelle ne remporte qu’avec peine un petit nombre de victoires.
Nous aurions voulu donner une relation exacte entre le chiffre des cas de choléra constatés pendant la période épidémique et le chiffre des décès cholériques déclarés àl’état-civil pendant la même
période. La première de ces indications n’a pas été publiée, et nous regrettons à ce sujet qu’on n’ait point fait cette année ainsi que dans d’autres villes atteintes, ou ainsi qu’on l’avait fait autrefois à Marseille ; mais les registres des hôpitaux civils nous ont permis de donner ici quelques renseignements relatifs à l’année 1865, et que l’on peut rapprocher de ceux qui ont été fournis dans les épidémies précédentes. — Nous ferons seulement remarquer que, dans les hôpitaux, ainsi que dans les quartiers pauvres ou éloignés, la bonne direction imprimée au traitement, les soins assidus que les chefs de service, les internes ou élèves, les sœurs hospitalières et les infirmiers ont donnés avec promptitude et dévoûment à tous les malades, n’ont pu compenser le retard qu’on a mis à les confier à des mains expérimentées, à les soumettre à des traitements efficaces T La moyenne de la mortalité dans les hôpitaux s’est donc trouvée plus élevée qu’elle ne l’aurait été sans ces fâcheuses circonstances, mais elle n’en est pas moins relativement satisfaisante.
Les hôpitaux civils en 1 865 ont présenté : Hôtel-Dieu. — Hôpital de la Conception :
550 cholériques dont. 430 venus du dehors,
120 atteints dans les salles.
La moyenne des guérisons a été de 40 0(0.
A la Charité (service des vieillards et des enfants.)
' 12 cas, — 4 guérisons.
En 1835. — Hôpitaux civils, ( Hôtel-Dieu).
480 cholériques. — Guéris , 215.
Charité. — (Vieillards, enfants, maternité).
1 08 cholériques. — Guéris, 21 .
En 1849. — Hôpitaux civils, [Hôtel-Dieu).
450 cholériques. — Guéris, 157.
Charité. — ( Vieillards, enfants, maternité.)
56 cholériques. — Guéris, 15.
En 1854. — Hôtel-Dieu.
639 cholériques. — Guéris, 257.
Charité. — (Vieillards, enfants, maternité.)
120 cholériques. — Guéris, 17.
Ces chiffres indiquent une moyenne de guérison qui, pour l’année 1865, dépasse celle des années précédentes dans les hôpitaux en général. Quant à l’hospice de la Charité , le nombre infiniment moindre de cas de choléra s’explique par l’établissement à l’hôpital de la Conception du service de laMaternité. H n’y a plus en ce momentàla Charité, qui a d’ailleurs subi une transformation presque complète comme construction, que des vieillards et des adolescents. — Nous ne terminerons pas ces
renseignements sur les hôpitaux sans indiquer en outre que l’Hôtel-Dieu a été réparé de fond en comble, que le nombre des malades y est bien moins considérable à cause de l’établissement de l’hôpital de la Conception , qui ne date que de quelques années.