‹ Étude sur le choléra de Marseille en 1865Chapitre 17 sur 25 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

Nous avons étudié jusqu’ici le choléra au point de vue des causes générales et particulières ; nous avons décrit sa marche symptomatique, ses terminaisons. Nous diviserons le traitement en trois parties correspondant à ces trois états. Nous nous occuperons donc ; 1° du traitement préventif en général et en particulier ; 2° du traitement du choléra confirmé et dans ses diverses périodes ; 3° du traitement de la réaction et de la convalescence.

Traitement prophylactique.

La cause principale de l’invasion du choléra à Marseille est, ainsi que nous l’avons exposé, l’importation du fléau dans notre ville par les navires venant d’Alexandrie; c’est-à-dire que le seul nioyen prophylatique rationnel est la quarantaine.

Aller chercher le mal à sa source pour le détruire, l’arrêter dans chacune de ses étapes pour P l’empêcher d’arriver jusqu’à nous, voilà bien évidemment de grands et nobles projets que nous voudrions bien voir s’exécuter un jour; mais le premier nous paraît une utopie, le second bien difficile à mener à bonne fin. — Au premier se rattache l’idée de la colonisation du delta du Gange, idée reproduite par le D'’ Selim-Ernest Maurin. Nous savons tous quelles difficultés on a toujours éprouvé avec des conditions d’ailleurs favorables, lorsqu’il s’est agi de coloniser et de défricher des pays plus ou moins éloignés ; aussi n’insisteronsnous pas davantage sur ce premier moyen. — Quant au deuxième, l’initiative que le gouvernement français à prise, l’empressement avec lequel les gouvernements intéressés ont répondu à l’invitation de nos ministres, nous donne l’espérance que ce moyen pourra, dans un temps quelconque, mettre les populations à l’abri de l’épidémie cholérique. — Mais, désireux que nous sommes de voir prendre à ce sujet des mesures radicales, nous nous sommes demandé s’il serait bien facile d’exercer dans des pays lointains une surveillance sanitaire bien* sérieuse. — Par qui et envers qui cette surveillance devra-t-elle être exercée ? Par les gouvernements musulmans sur des musulmans. Les pratiques religieuses des sectateurs de Mahomet sont,

• chacun le sait, d’autant plus difficiles à modifier qu’elles sont presque toutes faites sous l’empire d’un fanatisme outré. — Quelque bonne volonté que mettent les gouvernements de l’Egypte et de la Turquie à seconder les intentions des puissances européennes, ils auront toujours à lutter contre ce fanatisme de leurs sujets ou de leurs coreligionnaires, et, nous le craignons bien, la raison d’Etat pourra souvent l’emporter sur la raison de santé. — Les pèlerinages de la Mecque, les sacrifices, le jeûne ne seront jamais entravés, et, lorsqu’on considère que le plus pauvre comme le plus riche est obligé de s’y soumettre, lorsqu’on voit quelle masse innombrable de pèlerins se dirige tous les ans vers le tombeau du prophète, on se demande s’il est bien possible d’imposer la propreté, les mesures hygiéniques les plus simples, s’il est possible de donner à cette foule immense, composée de pauvres en grand nombre, d’avares en majeure partie, des habitudes de bien vivre qu’elle n’a pas.

N’oublions pas surtout cette idée religieuse qui rend le musulman insensible aux privations , aux maladies, qui le fait même s’abandonner délicieusement à la mort , car c’est pour lui la plus belle des récompenses qu’il puisse recevoir pendant son pèlerinage. — Ces raisons qui, comme nous l’avons dit, nous font considérer les moyens à distance

comme bien difficiles dans leur exécution, nous font désirer, en attendant que les mesures si généreusement proposées par le gouvernement français puissent être mises en activité, l’établissement d’une barrière à nos portes contre le mal asiatique.

Le choléra nous a été apporté par les navires, les voyageurs, les arabes, les bagages et les marchandises. Ce mode d’introduction, constaté par tous les médecins de notre ville, déjà indiqué dans des brochures ou des rapfports très-remarquables, estil le seul? Nous le croyons pour l’épidémie au milieu de laquelle nous avons vécu. Mais en supposant que d’autres raisons aient pu y avoir contribué, en supposant que les choléras passés ou à venir nous soient arrivés dans des conditions différentes, n’y a-t-il pas lieu de tenir compte de ce que chacun a vu cette année? — Si Marseille reçoit de tous les points du monde la richesse et la prospérité, nous ne savons que trop que par les mêmes routes lui arrivent de terribles fléaux : la peste, le typhus, le choléra. Ne faut-il pas dès lors, quand le danger nous menace, quand l’ennemi se dirige vers nous, rompre ces chemins qu’on est trop heureux d’établir en d’autres moments?

La quarantaine par mer ne présente pas les mêmes difficultés que celle qu’on voudrait établir par terre. Une seule raison peut faire hésiter dans

son établissement : c’est le trouble, le retard fâcheux qu’elle amène dans les relations commerciales.— Mais n’est-il pas bien juste que toutes les affaires d’intérôt s'effacent devant les considérations de santé, et n’est-il pas certain que les pays où règne la plus grande activité commerciale n’ont plus en temps d’épidémie qu’une seule préoccupation : celle de se soustraire au mal? Ceux-là même qui vivent au jour le jour, ceux qui n’ont de ressources que dans leur travail, abandonnent tout, en ces moments de calamité, et le pauvre comme le riche ne songe qu’à une seule chose : à sa conservation. N’y a-t-il pas d’autre part un motif bien sérieux pour l’établissement de la quarantaine, en môme temps qu’il est pour nous un bien grand enseignement? Les pays qui nous ont infectés nous ont ensuite fermé leurs ports.

De quelle façon doit s’établir la quarantaine? — Nous avons été à ce sujet très-heureusement devancés par nos confrères MM. Pirondi et Augustin Fabre; aussi nous contenterons -nous de reproduire avec insistance les vœux qu’ils ont émis dans leur Etude sommaire sur V Importation du Choléra.

Les îles de Pomègue et de Ratonneau, choisies comme Lazaret, sont, quant à leur distance, situées de façon à ne pas nous faire craindre pour Marseille la transmission du choléra ou d’une autre maladie transmissible; seulement les commu-

nications journalières entre ces îles et nos ports, la présence continuelle, en ces lieux, d’ouvriers trèsnombreux, peuvent rendre les mesures sanitaires inutiles. — Nous réclamerons donc, comme nos confrères, contre l’état de choses actuel, en disant cependant que l’étendue des îles du Frioul permettrait parfaitement d’isoler d’une façon rassurante les habitants, des voyageurs soumis à l’observation.

Chaque navire représente pour nous une petite ville avec ses habitations, ses habitants, ses conditions atmosphériques et hygiéniques particulières. Si cette ville flottante est, par son détachement d’une cité infestée, infectée elle-même , tout ce qui la compose doit être purifié complètement et cela d’autant mieux que ses proportions exiguës ont pour ainsi dire concentré l’infection partout. — La quarantaine est donc nécessaire, non seulement pour le bois du navire , ainsi qu’on l’a fait en 1865 et lorsque déjà l’épidémie sévissait à Marseille , mais elle est surtout indispensable pour les voya geurs , les matelots et les marchandises.

Suffit-il pour ne rien craindre d’avoir constaté une santé parfaite parmi tous les gens -du navire pendant une traversée de 3 ou 4 jours ? Non , mille fois non. Il y a , de la part ]de certaines personnes , en faveur du choléra, ce mal qui dans notre siècle a pourtant fait le plus de victimes , une singulière

exception. Ces personnes qui savent très-bien que la variole, que la syphilis sont quelquefois transmises par un tiers qui est complètement indemne , qui le croient, bien souvent, sur la foi des auteurs, ne veulent pas l’admettre pour le choléra. Et pourtant les faits ne manquent malheureusement pas , et pourtant il ne s’agit pas ici d’un seul individu , mais d’une agglomération d’individus ; de l’admission au milieu d'une population saine mais contaminable , d’un édifice immense qui contient de l’air emprisonné, de l’air recueilli dans un atmosphère vicié, des miasmes cholériques enfin! — Nous croyons donc que, pourquela quarantaine soitefiicace , elle doit s’appliquer au navire tout entier : contenant et contenu , et qu’elle doit être mise en pratique pour tout navire venant d’un pays où règne le choléra, que ce navire ait eu ou non des malades à bord pendant sa traversée.

MM. Pirondi et Aug. Fabre , en demandant une quarantaine de huit jours au lieu de cinq , comme l’établit la convention sanitaire de 1854, ont deux fois raison : d’abord parce qu’on ne saurait trop avoir de précautions quand il s’agit de mettre tout un pays à l’abri du mal, et ensuite, parce qu’il n’est nullement prouvé que l’incubation du choléra ne soit que de cinq jours.

Ne rencontrerait-on que quelques rares exceptions, il faut les éviter, si leurs conséquences dni-

vent être funestes. Nous en dirons autant du retard bien regrettable que la centralisation du conseil d’hygiène peut apporter dans l’exécution des mesures sanitaires. Le mal doit être arrêté même à sa naissance , sinon c’est un incendie qui s’accroît rapidement , il ne reste plus tard qu’à faire la part du feu.

Ce retour à d’anciens privilèges aurait, suivant nous , en outre de l’établissement rapide de la qua. rantaine , un avantage bien sérieux. Nous avons rattaché à l’étiologie et à la nature du choléra , l’état moral de la population, parce que nous avons reconnu que la peur avait une influence bien marquée dans la production de ce mal. Si donc à côté du danger on voit naître le remède, les courages ne se laissent point abattre , l’énergie pour résister se soutient encore , le système nerveux lutte d’autant plus heureusement qu’il n’est pas encore ébranlé , et, pour nous exprimer en quelques mots , c’est guérir le mal à moitié que guérir de la peur du mal.

Des mesures hygiéniques générales.

Nous avons dit en commençant que Marseille , grâce aux améliorations nombreuses qui avaient été effectuées dans les années précédentes, se trouvait dans des conditions hygiéniques relativement

bonnes ; que des mesures promptes avaient été prises pour assainir certains quartiers de la ville ; que la surveillance la plus active avait été exercée non seulement. sur les rues , mais sur les maisons habitées par la population pauvre. — La classe indigente a néanmoins fourni le plus de victimes au choléra. Si la manière d'ôtre habituelle de cette classe prédispose aux atteintes du mal , il n’en est pas moins vrai que l’assainissement pratiqué sur une grande échelle, que la suppression générale des foyers miasmatiques ne peut qu’enrayer la marche de l’épidémie, et c’est bien évidemment à l’observation de ce précepte qu’il faut attribuer le peu de violence du fléau en l’année 1865, malgré sa longue durée. Il nous reste à parler de deux moyens généraux qui méritent une mention à cause de la coïncidence remarquable qui s’est produite entre leur emploi et la décroissance du mal. Les feux allumés en très-grand nombre sur tous les points de la ville, n’ont pas, à notre avis, une action spéciale sur le miasme cholérique , mais nous pensons qu’Hippocrate avait raison de les considérer comme un bon moyen de purifier l’air et qu’ils peuvent contribuer, soit par l’élévation de la température , soit par la production des courants d’air, à chasser les miasmes , quelle que soit leur nature. L’établissement des Bureaux de secours , en donnant à la classe indigente des soins et des médicaments gratuits, aiu-

contestablement contribué à nous rendre maîtres de l’épidémie, et nous ne saurions trop à cet égard remercier la municipalité des bonnes intentions dont elle a fait preuve à ce sujet. Seulement , nous nous permettrons , à cause même de l’excellence du moyen, de regretter pour cette année, et de désirer pour l’avenir, si la fatalité l’exige , que les bureaux de secours soient ouverts, au début même de l’épidémie. — L’administration supérieure, dans un but très-excusable, cherche à cacher le mal aussi longtemps que possible, et recule par cela même, autant que faire se peut , le moment où. les mesures publiques apprennent à la population qu’elle est sérieusement en danger. L’exagération qui accompagne toujours les mauvaises nouvelles est, suivant nous, bien plus à craindre que la réalité ; aussi serait-il , à notre avis,, bien plus prudent d’annoncei; le premier cas de choléra, lorsque ce, cas est bien constaté, et de donner jour par jour despQuvelles exactes sur la santé publique ; l’émigration que nous regardons comme une excellente précaution , les soins particuliers, les mesures générales pourraient être ainsi promptement mises à exécution et prévenir, peut-être , l’extension de l’épidémie.

Des mesures hygiéniques particulières.

On a si souvent et .si bien indiqué la règle de conduite à tenir en temps d’épidémie cholérique, que nous nous contenterons de dire, relativement à la nourriture, qu’elle doit être saine, nutritive sous un petit volume, qu’il faut en proscrire tous les aliments réputés indigestes. Quelques-uns de nos malades ont' été atteints après l’ingestion de farineux, légumes secs ou marrons. Certaines personnes ont dérogé à leurs habitudes en ne faisant le soir qu’un repas insuffisant. Quoique la prudence commande de ne pas se charger l’estomac outre mesure, l’indigestion étant une des causes occasionnelles du choléra, nous pensons qu’il vaut mieux prendre, dans de justes limites , la quantité d’aliments dont on a besoin, en tenant surtout compte de leur qualité. — La vacuité de l’estomac amène souvent l’insomnie ; les douleurs épigastriques et les préoccupations morales que ces malaises occasionnent nous ont toujours paru dangereuses'. Beaucoup de médecins conseillent des boissons stimulantes , des infusions chaudes après chaque repas ; quant à nous, ces moyens ne nous paraissent que rarement nécessaires, et nous ne les ordonnons qu’ après un repas un peu plus copieux ou dans le cours d’une digestion difficile. — L’ac-

coutumance se produit bien rapidement, et quelque léger que soit l’effet produit par ces petits soins, il est bon de se les réserver pour s’en servir en temps utile, et il est nécessaire pour cela de ne point le provoquer tous les jours.

Nous n’insisterons pas davantage sur ces recommandations relatives à la nourriture ; elles ont été souvent faites, et avec plus d’habileté que par nous ; elles rentrent d’ailleurs dans les premiers préceptes de l’hygiène ; mais nous nous appesentirons davantage sur les pratiques qu’il faut éviter.

Beaucoup de personnes font, en temps d’épidémie, un usage exagéré des alcooliques; le rhum, le cognac, les liqueurs ou élixirs de diverses natures sont pris à profusion, soit seuls, soit dans des infusions. Cet abus détermine souvent des phlegmasies du tube digestif, dont l’existence favorise l’invasion cholérique. Il n’est pour ainsi dire aucun de nos malades propres chez qui nous n’ayons pas eu à noter cet antécédent. Nous proscrivons en conséquence l’usage de tous les excitants alcooliques chez tout le monde, mais surtout chez les personnes qui n’en prennent pas habituellement. Tous les écarts de régime, et nous ajouterons à ceux que nous avons déjà indiqués, les veilles prolongées, les excès de toute nature, sont à éviter ; mais ce qu’il y a de plus dangereux que tout cela, c’est l’emploi des soi-disant spécifiques ou préservatifs

pris d’une façon exagérée et presque toujours inintelligente.

L’étiologie du choléra, son pronostic, nous ont déjà fourni l’occasion. d’indiquer tout le danger qu’il y a à se servir de substances inertes ou de médicaments abandonnés à des personnes dévouées sans doute , mais incapables de les administrer sagement : — les premières laissent le malade dans une tranquillité qui ne cesse que lorsque le mal est incurable; les seconds, donnés en trop petite quantité, ont le môme inconvénient; donnés à trop haute dose, ils n’ont que des effets funestes.

De même que nous avons exprimé le vœu que le mal soit annoncé même à son apparition , de môme qu’il est nécessaire de prendre en ce moment des mesures générales, il serait bon, en pareille circonstance, d’avertir le public de moins s’abandonner à ses propres ressources, d’appeler le plus tôt possible un homme de l’art, et d’interdire d’une façon expresse la vente des médicaments , qui ne doivent être délivrés que sur ordonnance de médecin. — La négligence ou la parcimonie ont produit d’innombrables victimes ; nous en avons acquis la preuve dans les trois mois qui viennent de s’écouler.

La pratique rigoureuse des mesures hygiéniques les plus simples a des résultats tellement sensibles, qu’il est impardonnable de la négliger. Le mal a

frappé la classe pauvre, la classe qui ne peut que d’une façon imparfaite suivre les conseils que nous avons donnés ; il a sévi avec moins de force sur les gens aisés; il a épargné les grandes administrations ou congrégations delà ville; l’octroi n’a eu qu’un seul décès, et encore s’agit-il d’un tuberculeux achevé par le choléra; les couvents, les établissements qui donnent asile aux enfants pauvres, les autres administrations, à part celles des postes et de la mairie, ont été presque entièrement à l’abri du fléau. Conseiller à ceux qui peuvent le faire toutes les précautions possibles pour se mettre à l’abri du mal, fournir aux malheureux les moyens de lutter contre lui, telle est la conséquence de ce qui précède. Le raisonnement et la sagesse suffisent pour les premiers ; la générosité publique aidera les autres. Mais, pour cela, nous voudrions voir les souscriptions' ouvertes au moment de l’apparition du fléau, et les secours, prévenir ses effets avant de remédier à ses conséquences.

Ce que nous avons voulu démontrer par l’étiologie du choléra, ce qüe nous avons cherché à établir dans sa nature, c’est-à-dire la transmissibilité de la maladie, nous amène à recommander aux pérsonnes qui soignent des cholériques certaines précautions que nous indiquerons brièvement : désinfecter l’appartement et même la maison occupés par le malade, se débarrasser rapidement des dé-

jections et ne pas prolonger leur présence au-delà de 10 à 12 heures. Si nos convictions nous font un devoir de dire tout ce qui nous paraît propre à éviter l’invasion du mal, nous croirions avoir dépassé notre but en éloignant des malheureux qui en sont atteints les soins empressés des personnes qui les entourent. Les sentiments d’affection et d’humanité ne doivent être affaiblis par aucune considération, et, d’ailleurs, malgré sa transmission facile, le choléra n’est pas contagieux au même degré que les maladies réputées telles' ; la présence autour du malade des personnes qui lui sont chères a trop d’importance, à tous égards, pour que nous songions à y mettre le^ moindre obstacle : notre unique intention est « de diminuer ses périls sans rien enlever à sa grandeur (1). »

L’observation des mesures hygiéniques que nous avons exposées, la privation de toute espèce d’excès, la manière' de vivre laiplus sage ne mettent malheureusement pas toujours à l’abri d’une indisposition. Les secours- médicaux sont encore la seule barrière à opposer à l’invasion du mal , et nous dirons ici quelques mots du traitement des affections intestinales observées, pendant que nous avons été sous l’influence cholérique.

Beaucoup de personnes, avons-nous dit, ont été

(1) Briquet et Mignot.

atteintes, à cette époque, de diarrhée plus ou moins fréquente, plus ou moins abondante. Sans voir chez ces malades un début de choléra, notre attention n’en était pas moins éveillée, et nous . nous sommes empressés de faire disparaître un symptôme alarmant. — Pour y arriver, deux moyens nous ont surtout réussi ; les opiacés, les vomitifs.

Le premier de ces moyens a consisté dans l’emploi du laudanum, soit en potion, soit en lavements, à la dose de 5 à 25 gouttes; de l’extrait gommeux d’opium, de 2 à 7 centigrammes, avec addition de sirop de cachou ou de ratania. — Ce traitement, auquel il faut joindre les lavements émollients ou amidonnés, n’est autre que celui de la diarrhée simple, et il ne nous a en effet réussi que dans les cas où le flux intestinal constituait le seul symptôme. Le sous-nitrate de bismuth a été généralement infidèle dans ces cas. .

Quant au deuxième moyen , les vomitifs, nous en avons obtenu des effets merveilleux, soit dans les diarrhées simples , et qui avaient résisté aux opiacés, soit dans les cas où il y avait, en outre, de la fièvre plus ou moins vive, une langue saburrale, de l’inappétence, de la douleur épigastrique. L’ipéca est l’agent que nous avons employé chez presque tous nos malades. L’émétique, en raison de ses propriétés contro-stimulantes, nous a paru d’un usage dangereux, et nous ne nous en sommes servi

que lorsque, par exception, l’ipécacuana n’avait pas produit d’effet. La convalescence de l’indisposition, qui a toujours été relativement longue, s’est trouvée surtout prolongée dans ces cas particuliers. Aucune des personnes, à l’exception d’une, et encore n’est-ce qu’ après une diarrhée persistante et à deux jours d’intervalle, n’a été atteinte de choléra;— grâce à des précautions relatives à l’alimentation , à la fatigue, grâce souvent à l’emploi des préparations de quinquina, la santé est complètement revenue; mais, ainsi que nous le disions quelques lignes plus haut, avec plus de lenteur que d’habitude.

Traitement du choléra confirmé.

« Rien n’égale le dédain du public pour les re- « mèdes simples et rationnels, si ce n’est son entê- « tement âne rien faire quand il est temps d’éviter « le danger, si ce n’est sa disposition à tout faire « quand il est trop tard. » (Briquet et Mignot).

Cette phrase, que nous empruntons à l’ouvrage de deux observateurs sérieux, se rapporte à ce que nous avons déjà dit dans le cours de cette étude, et devrait être gravée dans l’esprit de chacun. Si les regrets pouvaient avoir quelque enseignement pour ceux qui les ont provoqués, nous ne saurions

trop insister sur les malheurs que la négligence ou une téméraire sécurité ont .produits. Les malades que nous avons vus au début du mal, dans le cours même de la première période, ont été généralement sauvés, et c’est par des moyens bien simples que nous avons obtenu ce résultat.

L’ipéca, les narcotiques, aidés de quelques moyens extérieurs, ont été employés par nous sur les neuf dixièmes de nos malades, à la première périqde.

Ipéca. — Chez les sujets les plus fortement atteints, nous avons ordonné ce médicament, sous forme de sirop chez les enfants, en poudre et à la dose de 1 ou 2 grammes chez les grandes personnes. Chez ces dernières, des vomissements abondants de matières bilieuses se sont presque immédiatement produits; l’agitation qui existait availt et pendant l’action du vomitif, a fait presque toujours place au calme, à la somnolence même. La diarrhée et les vomissements ont cessé ; la peau, lorsqu’elle avait déjà de la tentance au refroidissement, a pris de la chaleur et s’est couverte d’une transpiration de bon aloi ; le pouls s’est renforcé,

tout en diminuant quant au nombre des pulsations ; la physionomie du malade a pris un aspect plus rassurant, et la convalescence a succédé à la maladie.

Cet effet remarquable de l’ipéca ne saurait trop

attirer l’attention des praticiens; l’emploi de ce médicament n’est pas nouveau; mais il nous paraît qu’on ne lui a pas donné jusqu’ici toute l’importance qu’il mérite. — Dans les épidémies de choléra qui ont précédé celle de 1 865, on s’est servi des vomitifs, et surtout de celui dont nous parlons : les observations qui se r9,pportent à son usage l’indiquent comme un bon remède, mais ne lui donnent pas une supériorité assez éclatante sur ceux qui ont été concurremment employés.

La période dans laquelle qn administre le vomitif est surtout ,à considérer, et lorsque nous disions, soitida]3,s le pronostic, , soit dans la prophylaxie de l’affection cholérique, que le nombre des guérisons devrait dépasser de beaucoup celui qui a été obtenu, nous avions non seulement en vue l’avantage qu’il y a à lutter contre une atteinte au moment de son apparition, mais aussi nous nous souvenions des merveilleux effets de l’jipéca.

Jusqu’au jour où un spécifique réel aura été découvert, nous considérons l’ipéca comme le seul remède rationnel capable de détruire le mal dans presque tous les cas. — Chasser par des évacuations le principe morbide, chez un malade que l’on peut bien considérer comme empoisonné par des miasmes délétères, produire sur le tube digestif une irritation locale, une inflammation même qui lutte contre l’asthénie de ces organes, imprimer à

l’organisme entier une secousse générale qui réveille les fonctions prêtes à s’éteindre, tels sont les résultats que l’action physiologique de l’ipéca faisait pressentir et que la clinique a démontrés.

Opiacés. — L’emploi du laudanum à doses variées de 5 gouttes à 2 ou 3 grammes, accompagné ou non de substances excitantes, nous a été commandé chez quelques personnes par l’opposition que nous avons rencontrée lorsque nous avons parlé d’ordonner un évacuant. Nous avons pensé, d’autre part, que l’administration d’une substance telle .que l’opium ou ses composés indiquée par nos maîtres, indiquée par la nature même du choléra, pourrait avoir d’heureuses conséquences dans les cas moins graves, dans ceux surtout où le tube digestif paraissait moins malade.

D’une façon générale , cette médication nous a peu réussi ; les vomissements et la diarrhée se sont très-souvent arretés; mais l’état général ne s’est modifié au point d’annoncer la guérison que sur cinq de nos malades, et dix-huit d’entre eux ont été traités de cette manière.

Sulfate de cuivre. — L’efficacité de l’ipéca dans la première période nous a fait un devoir de n’employer ce médicament qu’ après avoir essayé le premier. Lorsque les vomissements provoqués par l’ipéca n’ont pas eu lieu, et nous avons eu l’occasion de l’observer huit fois, nous avons immé-

diatement administré le sulfate de cuivre : — généralement, nous l’avons donné par dose de 5 centigrammes, de cinq en cinq minutes, jusqu’à 75 centigrammes et môme un gramme. Dans six cas, nous n’avons pas obtenu de vomissements paraissant dépendre de l’ingestion du remède; dans aucun cas nous n’avons remarqué d’amélioratioil sensible.

Révulsifs cutanés. — En même temps que ces divers moyens ont été employés, nous avons presque toujours fait envelopper les cholériques dans une couverture de laine. — Lorsque le froid envahissait le corps, nous nous sommes bien trouvés de le faire saupoudrer de farine de moutarde. — Les sinapismes, alors même qu’il existe encore de la chaleur, les boules chaudes tout le long du corps, et surtout aux extrémités, sont toujours utiles. Quand les crampes commencent, les frictions avec les liniments ammoniacaux ou chloroformés soulagent les malades, mais ont le grave inconvénient de les refroidir ; nous leur préférons le massage à travers les linges ou couvertures, qui soulage tout autant sans avoir le même défaut.

Les boissons chaudes et excitantes ont le double avantage d’agir par elles-mêmes, et d’aider ensuite à l’action des remèdes plus énergiques : la camomille, la menthe poivrée, le thé, le punch, doivent être employés à cette période, mais avec le soin de

ne les donner qu’en petite quantité, de résister aux sollicitations du malade, qui est tourmenté par une soif très-vive, sauf à lui donner très -souvent à boire. La glace, les liquides froids et gazeux n’ont pas, dans la première période, une action plus énergique que les boissons chaudes et stimulantes, et comme le passage de la première à la deuxième période est souvent très-rapide, comme ils nous paraissent d’un emploi très-dangereux dans Valgi dité, nous pensons qu’il vaut mieux ne s’en sefvir dans aucun cas.

Les mesures hygiéniques ne doivent pas, dans l’intérêt du malade et des personnes qui l’entourent, être mises de côté ; aérer l’appartement occupé par le cholérique, n’y laisser pénétrer que les personnes utiles, se débarrasser promptement des déjections ou les recouvrir de désinfectants, faire des fumigations ou mettre dans tous les appartements et dans la maison même du chlorure de chaux : — c’est là des mesures qu’il ne faut jamais négliger de prendre.

Deuxième période.

Si, comme tout le fait supposer, si, comme le pensent presque tous ceux qui ont étudié le choléra, la deuxième période de cette maladie est, en

outre des symptômes qui la caractérisent, accompagnée d’une cessation complète de l’absorption, le médecin n’a qu’à s’attrister de son impuissance. Blessé dans son amour-propre vis-à-vis du monde, il est, pour lui, atteint dans sa religion pour l’art qu’il professe. Mais, hâtons-nous de le dire, son puissant auxiliaire, la nature, ne demande quelquefois qu’un peu d’efforts pour détruire le mal, et le rôle du médecin trouve encore ici sa place. Autant les moyens externes nous ont paru passer après la médication interne dans la première période, autant priment-ils tous les autres dans la deuxième.

L’ipéca ne nous a réussi que deux fois sur vingtneuf, le sulfate de cuivre a été d’une efficacité nulle : voilà pour les vomitifs.

Les opiacés, laudanum ou teinture d’opium (4e 1 à 3 grammes) nous ont, au contraire, donné huit succès pour sept insuccès ; les sels ammoniacaux (acétate, carbonate d’ammoniaque) ont amené la réaction trois fois sur dix.

Il résulterait, de ces chiffres que la médication narcotique peut avoir de bons résultats dans la deuxième période. Nous ne saurions trop, en effet, recommander de tenir compte de ces faits ; mai^ nous pensons que les moyens externes ont ,1e plus contribué à amener la réaction.

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