DIFFICULTÉ DU DIAGNOSTIC DES FORMES ANORMALES DE LA LÈPRE
, Le chapitre précédent nous a montré quelles difficultés s’attachent, pour ainsi dire loujours, au diagnostic de la lèpre à son début même dans les formes que présenteront plus tard une évolulion classique. Mais nombreux sont aussi les cas de forme anormale, où la maladie même avancée, même éloignée de sa période de début, reste néanmoins une affection mal caractérisée. au point de vue de ses symptômes.
Ici nous avons surtout affaire à des formes nerveuses, car avec les formes cutanées le développement des lépromes lorsqu'il est un peu étendu devient assez rapidement caractéristique. C’est quand la maladie se caractérise seulement par des névrites, quand elle revêt une forme trophoneurotique pure, qu’elle est capable de simuler d’autres affections. Ce qu’on trouve surtout signalé, c’est la confusion avec le panaris aualgésique ou maladie de Morvan, et avec la syringomyélie.
Ici la question de diagnostic se double d’une question
de doctrine ce qui la rend plus obscure : car d’une part un BAILLY 3
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grand nombre d'auteurs, se basant sur les autopsies connues, identifient la maladie de Morvan avec la syringomyélie, ce ne serait qu'une seule et même maladie ; d'autre part, pour Zambaco, les cas décrits comme maladie de Morvan sont pour la plupart des cas de lèpre et il rattache en particulier tous ceux qu’il a observés en Bretagne à la lèpre. De même, pour cet auteur un grand nombre de cas sont diagnostiqués à tort comme syringomyélies et doivent également rentrer dans la lépre dont ils représentent, comme le panaris analgésique des formes anormales. Cette rectification est appuyée par un certain nombre de cas en particulier celui de Pitres (obs. VITE) vérifié par l’examen bactériologique.
Les difficultés du diagnostic clinique de la lèpre et de la syringomyélie sont signalées par beaucoup d’auteurs. Comme l'ont montré Marestang (1), Chauffard (2), Pitres et Sabrazès (3) dans le cas dont nous venons de parler, les deux affections peuvent être calquées assez exactement lune sur l’autre pour prêter à erreur.
Thibierge (4) a observé un lépreux dont la maladie a revêtu l’apparence de la syringomyélie. Les symptômes principaux ont élé un amaigrissement considérable, la déformation des doigts qui sont amincis et effilés ; la pigmentation et l’anesthésie de la face dorsale des mains et
(4) Marestang.-- Contribution à l'étude du diagnostic différentiel de la lèpre et de la syringomyélie, Revue de Médecine 1891.
(2) Chauffard. — Lèpre systématisée nerveuse simulant la syringomyélie. Société Médicale des hôpitaux, # novembre 1892.
(3) Püitres et Sabrasès. — Lèpre systématisée nerveuse à forme svringomyélique. Nouvelle iconographie de la Salpêtrière 1893, 121.
(4) Thibierge.— Un cas de lèpre systématisée nerveuse se rapprochant de la syringomyélic. Soc. Méd. des hôpitaux, 13 mar: 1891.
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des avant-bras, anesthésie qui portait sur la douleur et la température, en respectant la sensation de contact: les nerfs cubitaux étaient le siège de nodosilés névritiques. Aux membres inférieurs on constata des ulcérations de mal perforant, une dissociation de la sensibilité analogue à celle des membres supérieurs. Ce dernier symptôme évoquait l’idée d’une syringomyélie de même que les troubles trophiques, tandis que le diagnostic de lèpre était au contraire appuyé par l’âge avancé du malade lors du début des accidents (40 ans), par le séjour d'autrefois au Tonkin, par L1 prédominance des troubles trophiques cutanés aux membres inférieurs et leur évolution rapide, enfin par Paugmentation de volume des nerfs cubitaux. Du Castel (1) a observé une maladie qui présentait un problème de diagnostic difficile à résoudre. 1l s’agit d’une femme de 46 ans, née en France, et n’en étant jamais sortie, qui, en 18914, commença à ressentir dans le côté droit du corps un engourdissement très pénible, alternant avec des douleurs et des élancements ; la main et l’avant-bras gauche étaient le siège du maximum de ces douleurs ; dans les derniers temps elles se généralisèrent au côté gauche du corps. La malade à été observée pendant un an, de loin en loin, à la consultation de l'hôpital. On constata la production fréquente de bulles très volumineuses abondantes sur le côté droit du corps et discrètes sur le côté gauche; le côté droit était anesthésié. Plus tard survint une éruption généralisée formée de plaques érythémateuses d'aspect érysipélateux, légèrement saillantes; dans quelques points il y
(1) Du Castel. — lèpre et simili-lèpre. Annales de dermatologie 1893, 591.
avait de véritables tubercules ? enfin il y eut des démangeaisons, des cuissons ; en plusieurs points On constata de l'analgésie, de la thermo-anesthésie, de l’anesthésie même. Les réflexes rotuliens étaient exagérés, la puissance mus- Culaire affaiblie à la main droite, légèrement déformée en griffe.
Au début on pensa à un érythème polymorphe rhumatismal ou à une éruption toxique médicamenteuse, mais ces hypothèses furent bientôt abandonnées, en particulier devant la persistance de la marche extrêmement lente de l’éruption. On supposa enfin être en présence d’un cas de lèpre. Dans le but d’élucider cette question, la recherche du bacille par la méthode de Kalindero fut tentée inais sans résultat positif. Aussi l’auteur reste-t-il encore dans le doute en réservant le diagnostic de syrimgomyélie ou en émettant l'hypothèse d’une myélite ancienne provoquée par la variole qu’a eue la malade autrefois.
Dans une note ultérieure, du Castel dit n’avoir pu isoler le bacille de Hansen par le procédé du vésicatoire, et rester dans le doute au sujet du diagnostic entre un cas de lèpre indigène et une syringomyélie.
Nous pensons qu'il serait indiqué dans un Cas de ce genre de ne pas s’en tenir à l'échec de ce premier examen bactériologique et d’avoir recours à la méthode plus parfaite de la biopsie, dont les résultats sont, ainsi qu’on le verra plus tard, bien supérieurs à la méthode du vésicatoire qui a été employée ici.
Les difficultés qui entourent le diagnostic de la lèpre par l'étude clinique seule sont quelquefois insurmontables alors même que le malade est observé dans les meilleures
conditions de compétence spéciale. Zambaco (1) a présenté au Congrès de dermatologie de 1889, un malade pour lequel il a admis seulement la probabilité du diagnostic de lèpre. [l s’agit d’un homme de 48 ans, originaire de l’île d’Andros sans antécédent héréditaire ni personnel ayant rapport à la lèpre. 11 a toujours des angelures opiniâtres en hiver et il a présenté depuis plusieurs années plusieurs panaris des doigts sans mutilation. Les symptômes principaux sur lesquels l’auteur'attire l’attention, sont un ulcère profond du deuxième orteil à droite, qui a duré quatre mois avec destruction de l’ongle et d’une portion de l’orteil; une déformation de l’ongle du quatrième orteil du même côté ; un autre ulcère destructif au petit orteil droit qui a évolué en cinq moins et un autre plus étendu au gros orteil qui est survenu en dernier lieu, et S’est accompagné d’un état général grave, par suite d’une fièvre vive et de douleurs épouvantables.
Discutant le diagnostic possible, Zambaco soulève l'hypothèse de la maladie de Morvan, qui d’ailleurs, dit-il, « ressemble à la lèpre mutilantecomme deux gouttes d’eau.» Si c’est un cas de maladie de Morvan c’est une forme fruste, car loin d’être analgésique la maladie a éveillé des douleurs intolérables. Il est à noter cependant qu’il existe une plaque d’anesthésie thermique, de l’étendue d’une pièce de cinq francs siégeant à la tête du péroné de chaque côté, et une diminution de la sensibilité thermique aux deux régions deltoïdiennes et à l'index droit.
L'opinion des membres du Congrès reste également
qu Zambaco. — Congrès de dermatologie de Paris 1889. (Masson
hésitante. Vidal, invoque une trophonévrose étrangère à la lèpre. Quinquaud au contraire admet qu'il. S’agit d’une lèpre anormaie. La conclusion de Zambaco fut en faveur de la lèpre, mais il y avait nécessité d’après lui dans un cas pareil de rechercher la présence des microbes.
Plusieurs variétés de polynévrites peuvent Simuler la lèpre ou plutôt il est plus exacte de dire que la lépre nerveuse peut se caractériser uniquement par les symptômes de polynévrite et que la difficulté dans ce cas consiste à savoir rattacher la polynévrite à la lèpre, sa cause véritable. Le cortège de troubles sensitifs, de troubies moteurs et de troubles trophiques, habituel aux névrites, se retrouve ici. L’augmentation du volume des nerfs est un des meilleurs signes parmi Ceux qui sont capables d’éveiller le soupçon de lèpreet de mettre ainsi sur la trace du diagnostic causal.