‹ Étude sur le duelChapitre 2 sur 7 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Battez-Tona, on dit qae toos êtes une maaTaiie tête ;

Ne TOUS battez pas, on dit que tous êtes un lâche.

Tons ceux qni ne se battent pas sont ceux qne l'on pent battre.

S'il est une question à Tordre du jour, c'est évidemment celle du duel.

Le temps est à l'orage , et les humeurs aussi. De tout côté , et même du haut de la tribune législative, il pleut des provocations à se battre.

Deux demandes en autorisation de poursuites sont soumises à TÂssemblée nationale , et l'on parle d'une loi que doit présenter incessamment M. le Ministre de la justice.

A la séance du 7 janvier dernier (1873) ^ et à l'occasion de la demande en autorisation de

poursuites contre M. Carré de Kérisouët, M. Pelletan s'est exprimé ainsi :

<K — L'autorisation ne doit être accordée que pour faits qui touchent à l'honneur et que la morale condamne. — Dans tous les autres cas, nous devons maintenir le principe de l'inviolabilité.

B Et pour le cas spécial du duel qui nous occupe , on n'a jamais demandé l'autorisation de poursuites contre les témoins. — On l'a bien demandée contre les acteurs qui avaient tué leur adversaire ; on l'a toujours refusée. — En 1850, M. Chaboin avait tué son adversaire, et M. Victor Lefranc, rapporteur, a repoussé la demande au nom de la commission. »

n — Je veux seulement demander — a dit un autre député, M. Tréveneuc — si le fait reproché à M. Kérisouët est coupable. »

« — Oui ! oui ! — Non ! non ! il ne l'est pas. »

Et même l'un des députés partisans de l'autorisation (M. Claude de la Meurthe) n'entendait s'y associer que par cette raison : « Que l'Assemblée faisait les lois et ne les appliquait pas. — Changez — * disait-il — la jurisprudence sur le duel ; mais , puisqu'il y en a une , nous

n'avons pas le droit de nous soustraire à son action: on nous trouverait par trop égoïstes. »

Puis, l'Assemblée émettant son vote , il y eut 393 voix pour — et 245 contre.

Ce n'est donc pas sans raison que M. Claude de la Meurthe disait : « Changez votre jurisprudence. »

D'après cela, quelle sera l'œuvre de M. Dufaure ?

Je ne sais point ce que décidera l'Assemblée, mais, à coup sûr, la question ne sera pas sans difficulté pour quelques-uns de ses membres , certains ayant mis plus d'une fois la main à la pâte — sans excepter M. le Président de la République.

a Le duel , selon les uns , est une nécessité : c'est une exigence de l'honneur, du courage et de l'éducation. »

(Jean de Liliano.)

« — Ce n'est qu'une sauvagerie , répondent les autres, que repoussent également le sens et la raison, et qui ne prouve rien, pas même que l'on ait du courage — si ce n'est celui qu'on a payé trois livres le cachet. »

Et d'après le prince de B. . • , tous ceux qui ne se battent pas sont ceux que l'on peut battre.

On le voit, les avis sont divers.

Laissons à chacun le sien ; nous n'avons ici qu'une question à examiner : faut-il ou ne fautil pas punir le duel ?

Et tout d'abord , constatons bien que si le duel est un crime, c'en est un qu'à peu près tout le monde a commis ; qui n'inflige ni honte ni flétrissure, et que les juges eux-mêmes ne frappent qu'à leur corps défendant.

Oh ! sans doute, c'est un mal, et un très-grand mal que le duel , d'autant plus qu'il est incurable, et qu'aucune loi , aucun édit, aucune ordonnance n'a pu lui porter remède.

Mais ce ne sont pas d'irritants topiques qu'il lui faut. Ce n'est plus de sonder sa plaie qu'il s'agit aujourd'hui ; — elle est connue : ce sont ses nerfs qu'il faut ménager.

Des calmants ! des calmants ! Le duel est une espèce de tétanos — il faut éviter avant tout ce qui peut l'exciter ou l'agiter. — Le vent qui souffle de toutes parts est assez irritant par lui-

même, et il ne faut que de douces émanations aux constitutions malades.

« Le duel suit les mœurs , » à-t-on dit; Et quelles mœurs sont les nôtres ? quel courant nous entraîne et quel vent nous pousse ? Voilà ce qu'il faut dire.

Oh! non! non! ce n'est pas celui qui apporte le doux parfum des fleurs et des tendres rêveries !... Partout le ciel est noir et l'ouragan mugit!... Chaque jour un nouveau fléau nous visite : c'est le feu , c'est l'eau , c'est la peste. Ce sont tous les éléments les plus funestes et les bêtes les plus immondes qui se ruent à plaisir sur notre pauvre France et semblent en avoir conjuré la perte. C'est le cynisme, c'est l'audace, c'est la honte, c'est le malheur; c'est aussi ie crime ! Et Dieu ne vient pas à notre aide, car on ne croit plus à Dieu!

Et nous avons eu le choléra , la variole , le typhus , les sauterelles , les chenilles et la guerre !

Et quelle guerre? trois cent mille de nos soldats prisonniers, le sol de la patrie envahi, et notre vieille gloire éclipsée...

Ah 1 du moins le courage et l'honneur fran<çais n'avaient encore ici reçu aucune atteinte , et peut-être même ne s'étaient-ils jamais élevés si haut! Cent contre mille, nos soldats couraient à la mort, et le Prussien, tout en les foudroyant sous son incalculable mitraille, s'écriait plein d'admiration, de crainte et de souvenir : a Âh ! oui, ce sont bien là les fils des vainqueurs d'Iéna ! »

« Avoir été vaincus, cela vient de fortune ; Mais n'avoir point fuy, cela vient de vertu. »

(Scévole de Sainte-Marthe.)

Mais, hélas ! ce n'était pas tout, et de plus grands désastres nous attendaient bientôt !

Une autre guerre !

Et celle-ci plus cruelle et plus fatale que l'autre ! Guerre fratricide et sacrilège , née du crime, procédant par le crime, et n'ayant d'autre but que le crime ! guerre inédite aux temps les plus barbares, où l'on vit une horde effrénée de sacripants et de bandits^ affublés de l'uniforme national et chantant nos refrains patriotiques, se hvrer, pleins de vin et de fureur, au sac , au pillage, à l'incendie et à l'assassinat; puis, pous-

sant le vertige de leur folie stupide jusqu'à rhébêtement, jeter bas sur le fumier de la rue, et aux cris de « Vive la République ! » cet immortel monument de notre gloire nationale où, à côté des grands faits et des grands hommes de TEmpire, se trouvaient burinés pour la postérité le tableau des grands faits et le nom des grands hommes de la République,

Enfin, et pour couronnement de cette œuvre de la plus bestiale aberration, par ce que le crime a de plus féroce, de plus odieux et de plus inconnu, ces ignobles gredins , le sang aux mains et la bave aux lèvres , se ruer, à la façon des cannibales , sur des hommes, la gloire et l'honneur du pays, des prêtres, des généraux, des magistrats...; les massacrer sous le nom d'otages ; puis, une fois le crime accompli, traîner sur le pavé rougi de leur sang ces victimes souillées ; leur arracher les vêtements du martyre , s'en affubler avec cris et outrages , et danser , pleins de bave et de rage, une infernale farandole autour de leurs cadavres encore chauds ! — Puis enfin , déchiquetant par lambeaux ces saintes reliques du sacrifice , les exposer à un horrible et sacrilège encan, où étaient adjugés, au prix moqueur

de cinquante centimes, soit un morceau dé Tthabit du prêtre , soit un bouton de la tunique du soldat , le tout aux hurlements d'une foule idiotement furieuse, toujours bête, toujours aveugle, toujours trompée, et toujours à la dévotion des plus odieux gredins , — réalisant ainsi le mot de Danton : ce nation de singes et de tigres ! »

Mais pourquoi , dira-t-on, ce lugubre tableau de nos misères , et qu'a-t-il de commun avec le duel?

Pourquoi ? parce que le duel suit les mœurs ; que chaque époque a sa maladie, a dit Michelet, et que lorsqu'on cherche un remède à un mal contagieux, il n'est que logique au premier chef d'ausculter le cœur du malade et de s'assurer avec soin de l'air plus ou moins pur qu'il respire.

Or ici le malade , c'est la société.

Ah ! que l'on jette donc autour de soi un regard sérieux et attentif!

Partout les haines se multiplient et s'enve^

niment. Les luttes sont féroces ; on use de ses ongles , on use de ses dents , on use de son couteau : le couteau s'est nationalisé !

L'empoisonnement est de chaque jour et à tous les degrés de Téchelle sociale.

Le faux et la banqueroute ne sont plus de vulgaires industries. — Ils infamaient autrefois, ils enrichissent aujourd'hui. — On se cachait aux regards, on les brave.

Le suicide ne se compte pas , et ce n'est plus dans l'ombre qu'il s'accomplit; l'audace est à ce point montée, que c'est en plein jour qu'on le pratique , sur le seuil des plus mauvais lieux , sur le propre terrain de son déshonneur (1).

L'assassinat n'est pas seulement à son apogée, il s'est perfectionné. Jusqu'à nous, on n'avait guère assassiné que par unité , la nuit , et au coin des bois. — C'est aujourd'hui par dizaines que l'on procède , en plein soleil , en plein wagon. On a eu Papavoine, — on a eu Dumolard , — Reau , — Latheauver, et Tropmann ! ! !

Et pourquoi pas ? puisqu'à côté de ses férocités contre les gens de bien , la foule a de non

(1) Afifaire Duval : Cora Pearl,

moins inexplicables apitoiements pour les plus infâmes scélérats ; puisqu'il y a des journaux qui les entourent d'une tendre sympathie :

celui-ci pour l'audace dans le crime , celui-là pour le fini de l'exécution , cet autre pour l'effronterie avec laquelle il a fait des aveux et fièrement bravé la justice...

Et pourquoi pas encore? puisqu'il y a des juges qui , sous le prétexte de leur antipathie pour la peine de mort , se font plus sages que la loi , se dressent contre elle , et ne manquent jamais d'appliquer, audacieusement ou bêtement j des circonstances atténuantes aux plus fieffés gredins : à un père de famille qui empoisonne, en une nuit, ses trois enfants et sa femme ; à un sauvage bandit qui , après avoir tué son père à coups de hache, en fait brûler les restes à son foyer, espérant ainsi ne pas être pendu ; à une bande d'empoisonneuses d'enfants ; à tous les crimes enfin , de la base au sommet? — Ou bien des jugeurs, qui, après avoir condamné un assassin , s'empressent de signer en sa faveur un recours en grâce, -*comme si un acte de justice était trop lourd à leur courage.

Et pourquoi pas enfin? puisqu'il y a de

modernes penseurs qui s'efforcent chaque jour de conserver à la société des tètes si précieuses, et d'autres, un peu moins avancés, — M. Grémieux par exemple , — qui se contenteraient volontiers d'une discrète et nocturne décollation — dans l'unique intention , apparemment , d'éviter à ces intéressantes victimes le désagrément d'avoir à rougir en public.

Oh ! les bonnes âmes !

Qu'est-ce à dire , en effet , que ces débiles ou fausses philanthropies ? Ne serait-ce là qu'une trop naïve imprévoyance, ou le besoin d'effacer de nos codes criminels quelque déraisonnable cruauté qui aurait fait son temps?

Ou ne serait-ce pas plutôt un séduisant hameçon jeté sous les pas d'une multitude perfidement alléchée , afin de soutirer d'elle l'intérêt triché d'une sollicitude menteuse 7

Ah ! je ne veux rien savoir ; mais j'affirme que ce n'est pas là de la sagesse , et qu'au lieu de porter remède aux mœurs , on ne fait que les empoisonner.

Ah 1 si encore c'était tout !

Mais à côté du spectacle affligeant de tant

de coupables énormités qui nous regardent en plein visage , n'est-il pas d'autres tableaux dont la vue devrait aussi être interdite, quoique moins dégoûtante en apparence, et se parant d'un masque ?

N'est-il pas des poisons qui, sous l'enveloppe la plus attrayante , n'en contiennent pas moins le plus noir venin ? On en déguise la couleur, on les entoure de fins aromates , afin d'en dissimuler l'acre saveur ; on dore leur étiquette , on l'attache de frais rubans... : en sont-ils moins pour cela des poisons , et de la plus dangereuse espèce? car ils attirent, quand les autres repoussent; car ils séduisent, quand les autres dégoûtent.

C'est du théâtre, c'est du roman, c'est même de certaines doctrines que je veux ici parler ; — c'est aussi d'infâmes publications qui ne respectent ni l'âge , ni le sexe , ni le malheur, ni la mort ! et qui sont notre honte aux yeux de l'Europe et un symptôme de notre décadence.

(< Castigat ridendo mor^s : » — telle était

autrefois la maxime qui se lisait au frontispice des grands rideaux de la scène.

On ne rit ni ne corrige aujourd'hui : on récolte, — on thésaurise. — C'est Tessentiel.

Corneille avait à peine des souliers, et la plupart de nos fidseurs modernes roulent carrosse.

Et le peuple aussi, ils le roulent !

Ils flattent ses goûts les plus dépravés , ses appétits gloutons ; et c'est avec un froid calcul qu'ils servent à son estomac délabré des aliments épicés mais indigestes, à sa lèvre altérée des breuvages frelatés mais qui Tenivrent, à ses chameUes faiblesses des nudités qui chatouillent ses sens mais qui corrompent son âme.

Et ils s'adressent aussi à son orgueil : ils le font roi..., roi de pacotille il est vrai, espèce de fétiche de carnaval, qu'ils oripeaudent et promènent en triomphe] le jour du mardi gras, pour le jeter à la rue le mercredi des cendres...

Mais il est roi...; et comme toujours il est profitable de plaire au roi — tant qu'il est roi, —

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