PREMIÈRE PARTIE
Origine du Duel.
Le duel, c'est la t)ataille , c'est la guerre. Il est vieux comme le monde.
Dieu, en faisant l'homme, a fait le combat. Dès qu'il y eut deux hommes sur la terre , il y eut l'égoïsme, Torgueil, la jalousie, la haine, et un frère tua son frère.
Puis , quand ils furent plusieurs , ils se battirent à plusieurs — peuple contre peuple, nation
contre nation. Grand duel celui-là— dont l'enjeu ne fut plus la mort d'un homme , mais la mort de cent mille, et de plus la ruine des pays;
Plus cruel, plus illogique, plus déraisonnable que le combat singulier; car ici c'est pour son honneur outragé, c'est pour sa personne blessée qu'on va risquer sa vie , tandis qu'à la guen^e c'est, le plus souvent , pour satisfaire l'orgueil et l'ambition d'un homme que vont se faire massacrer des milliers de désintéressés.
Après la bataille d'Eylau, où 40,000 hommes étaient couchés sur le champ de . bataille :
Quel horrible massacre ! dit Ney. — Et sans résultat, dit l'empereur.
« Et voilà à quoi tient le sort des nations et des peuples, i> a dit Bossuet^
Conclusion rigoureuse : le duel c'est la guerre, — la guerre c'est le duel, — deux fléaux si l'on veut, mais pas plus l'un queTautre.
Oh ! — dit-on — le duel n'est qu'une sauvagerie. Ce n'est que la raison du plus fort , du plus adroit et souvent du plus insolent. — Ce n'est, du reste, qu'un contre-sens, une dérai-
son ; car au lieu de tuer celui qui vous a offensé , vous pouvez être tué par lui.
Très r bien! mais en est -il autrement à la guerre? est-ce toujours la bonne cause qui triomphe ?
— « Tu ne tueras point » — dit le saint commandement. Donc Dieu réprouve le duel.
Est-ce qu'on ne tue pas à la guerre ?
« La guerre est une pourpre où le meurtre se drape. »
(Victor Hugo.)
Et Ton ne prétendra pas que Dieu réprouve la guerre , je pense? — Il est appelé le Dieu des armées — et c'est au pied de ses autels que se chantent les Te Deum^ et que fume l'encens des vainqueurs !
« Deo imperante quem adesse bellantibus credunt^ )) dit Tacite en parlant des Germains. Et, à peu de jours de nous, est-ce que le vicaire général de Saint-Denis, en bénissant le monument élevé aux morts héroïques du Bourget , ne faisait pas entendre ces paroles : n Soldats du Bourget, au nom de la France et au nom de l'Église, soyez bénis ! )>
Est-ce que le Saint-Père lui-même, en recevant tout dernièrement les prédicateurs du Carême, ne leur a pas dit : « Allez ! défendez courageusement les intérêts de Dieii comme des athlètes et des soldats sur le champ de bataille ?;»
Est- ce qu'il n'a pas ses soldats , le Saint- Père?
Est-ce qu'il n'y a pas eu Castelfidardo? -Est-ce que ses zouaves , en repoussant l'étranger, ne se sont pas deux fois immortalisés?... Est-ce qu'ils n'ont pas bien soutenu l'honneur français? Et tout cela; au nom et sous l'œil de Dieul...
Alors, si Dieu ne maudit pas la guerre, pourquoi maudirait -il le duel? Et si le verset du Décalogue : « Homicide point ne seras^ » devait s'appliquer au duel, pourquoi ne s'appUquerait- 11 pas à la guerre ?
Est-ce que le meurtre ne sera plus un crime parce qu'il aura été commis en grand , et qu'il sera le fait d'un prince disputant pour quelques lopins de territoire ou quelque insulte à sa personne ?
Comment! lorsqu'il serait permis et même
glorieux pour ce prince d'ouvrir de vastes champs de carnage et d'y faire broyer sous la mitraille des centaines de milliers de créatures humaines , uniquement pour satisfaire son orgueil ou son ambition! comment, Dieu aurait frappé d'une éternelle réprobation celui qui n'aurait tué qu'un seul homme dans un combat loyal, à chances égales, courage contre courage, et venant demander satisfaction pour son honneur blessé!... Non, non, cela n'est pas possible ; la morale pour les peuples n'est pas autre que celle pour les individus, et, aux yeux de Dieu, il n'y a pas deux sortes de morales , l'une pour la vie privée, l'autre pour la vie publique.
C'est au ciel qu'est la vraie égalité ! — . Et le même fait ne saurait changer de nom parce qu'il aura changé de place ; être crime pour celui-ci et gloire pour celui-là ; titre d'honneur pour l'un, stigmate d'infamie pour l'autre ; — et la suprême justice ne peut pas vouloir que le nom et les hauts faits du premier soient inscrits aux pages les plus glorieuses de l'histoire, tandis que le nom du second s'imprimerait aux pages les plus souillées des registres criminels, et à côté peut-être d'un condamné au bagne.
Et que l'on ne vienne poiqt objecter ici que cela n'est pas à redouter, parce qu'aucun juge ne consentirait jamais à appliquer une semblable pénalité.
Qui le sait ?
Et pourquoi, du reste, envelopper le duel d'une telle incertitude ?
Plus qu'un mot.
En quoi celui qui, lâchement et sourdement, a été calomnié, blessé non pas seulement dans son honneur et sa considération, mais dans la considération et l'honneur des personnes qui lui sont les plus chères — sa femme, ses enfants et qui , bravement , loyalement, corps à corps, épée contre épée, aura puni son odieux calomniateur; en quoi est -il plus coupable que le soldat sur les champs de bataille, qui, à coups de mitraille, par ruse, dix contre un souvent, se complaît à massacrer sans pitié, et sans savoir ni pour quoi ni pour qui, d'autres soldats qu'il ne connaît en aucune façon et qui ne lui ont jamais fait aucune offense ?
Ah 1 dira-t-on — le soldat défend l'honneur de sa patrie.
Question !
Et Tautre aussi défend son honneur — du moins j c'est le sien.
Alors qu'ils soient égaux !
Et, du reste , est-ce que la guerre , autrefois, ne commençait pas par un duel? Est-ce que, chez les Germains , lorsqu'une nation voulait entrer en guerre avec une autre , on ne s'efforçait pas , des deux côtés , de se faire quelques prisonniers que Ton faisait combattre ensemble afin de juger, par l'événement du combat, du succès de la guerre ?
Et revenant à la prétendue réprobation du duel par l'Église :
— Est-ce qu'il n'y a pas eu les guerres de religion ?
Est-ce que , dès les premiers âges ^ on ne se battait pas sous l'œil de Dieu — « aut in campo^ aut in cruce? »
Est-ce que ce n*est pas sous l'œil de Dieu que le saint roi David a tué Goliath — et Samson les Philistins ? — l'arme n'y fait rien.
Est-ce que , chez les premiers chrétiens , le duel ne s'appelait pas « la justice de Dieu ? »
Est-ce que, même au temps de Lothaire, cet empereur, infirmant dans un de ses Capitulaires un canon du concile de Valence de 855, n'exigeait pas que, lorsque deux témoins étaient en désaccord, ils en vinssent aux mains, « afin que le ciel décidât de quel côté étaitle mensonge ?.. j»
Que Ton cesse donc d'invoquer l'autorité divine contrôle duel, et surtout de s'appuyersur le verset du Décalogue : a Homicide point ne seras. » Ce ne serait là que la trop grotesque parodie de cet ancien évèque de Beauvais, lequel, combattant contre les Allemands, les assommait à coups de massue^ ne voulant pas, disait-il, se servir de son épée, parce que l'Église avait horreur du sang.
Je me résume.
Le duel , c'est la guerre, — la guerre, c'est le duel : —c'est dans la même balance qu'ils doivent être pesés, — et Dieu, qui est la justice suprême, ne peut pas absoudre l'un et pimir l'autre...
Appréciation de quelques opinions touchant
le duel.
Indépendamment des attaques auxquelles nous venons de répondre , il est d'autres griefe contre le duel. « Ce n'est, dit-on, que la soumission à un féroce préjugé, une aveugle déférence à un faux point d'honneur, aussi antisocial qu'antireligieux, qui n'est propre qu'à faire de braves scélérats, et ne prouve même pas le courage. }E>
Quoique nous ayons déjà fait raison d'une partie de ces accusations , nous devons ajouter à notre réponse l'opinion de deux hommes dont on ne contestera peut - être pas l'autorité : Montesquieu, d'abord, qui a écrit ces lignes :
« De cette passion générale que la France a
pour la gloire il s'est formé , dans l'esprit des particuliers, un je ne sais quoi qu'on appelle le point d'honneur, et qu'ils mettent au-dessus de toute autre loi. Ils y règlent la conduite de toute leur vie , et ils considèrent comme une peine plus cruelle que la mort d'éluder la plus petite disposition de ce qu'il prescrit : il ordonne le duel , qui tranche toute difficulté. »
(Montesquieu, v» Point d'honneur.)
A-t-on bien assez pris garde à ce « je ne sais
Jamais , non jamais , aucune définition ne pouvait être plus lumineuse et plus juste.
Qu'est-ce, en effet, que le point d'honneur?.,. Il se révèle, il se sent, il vous saisit, il vous domine,, il vous entraîne, mais il ne s'explique ni ne se démontre. — Il est au cœur et au cerveau ce que le soleil est aux yeux.
Qu'un galant homme — par exemple — reçoive ou un soufflet ou un coup de poing, que fera-t-il ?
Pour le soufflet, et même pour le simulacre d'un soufflet, il ira se faire tuer. — Pour le coup de poing, il se contentera de répondre avec son
pied ou avec sa canne. Le déshonneur eût été d'un côté, Tapprobation sera de l'autre.
Pourquoi cette différence? qu'on aille la demander au point d'honneur !
Après le témoignage de Montesquieu, j'en aurai un autre à invoquer, celui de M. Cauchy, dans son livre intitulé : Du Duel considéré dam ses origines.
Voici ce qu'on y lit :
<( Après les longues querelles entre la puissance royale et les anciens rivaux de la couronne , des commotions intérieures durèrent jusqu'au jour de la féodalité, et la guerre privée a survécu à l'état social qui l'avait vue naître. Changeant de face, de forme et de langage, elle a pénétré , sous le nom de duel , jusqu'au sein de la civilisation la plus avancée qui ftit jamais. }i>
Ces deux citations suffiront, je pense, à répondre au faux point d'honneur, à V antisocial et même au féroce pr^'ugé, et nous passerons maintenant a aux braves scélérats. »
Encore ici je ne veux répondre que par une
bouche assez autorisée, celle d'Alexandre Dumas père.
— « Le duel, dit-il, pour certains hommes de haute origine, est un baptême qu'ils se croient obligés de subir. Du reste , il y a un code sur le duel, publié par le comte de Châteauvillars ; il est l'œuvre des hommes les plus honorables de la noblesse , des lettres et des arts, qui n'ont pas craint de le signer. s>
[Procès Beauvallon»)
Je pourrais bien en rester là ; — mais comme dans ce travail tout doit être de franche et sérieuse discussion, je déclare ne vouloir point repousser complètement cette dernière accusation; — seulement je distinguerai.
Oui, ce sont des scélérats ces spadassins émérites, faisant profession de la provocation et de l'insulte , et ne s'attaquant jamais qu'à ceux qu'ils savent n'être pas de leur habileté ; oui, ce sont des scélérats ces fiers-à-bras d'occasion, ne quittant pas les salles d'armes , où chaque jour ils vont, — comme on dit, — « se faire la main, » insulteurs, tapageurs, agressifs, odieux
tranche-mont£^ne d'estaminet, ne posant que pour la vanterie et pour le bruit, et dont Napoléon disait : « Je n'ai jamais compté sur un duelliste pour une action d'éclat, b
Oui, c'était un scélérat ce général du premier Empire, dont la honte n'est pas encore effacée au front du passé, lequel, figurant dans un duel au pistolet avec un jeune homme de famille, — presque un enfant, — dont il avait essuyé le feu à plus de trente pas , marcha droit à sa poitrine , lui mit la main sur le cœur, et, n'y trouvant aucun battement de défaillance, se mit à sourire , dit froidement : « C'est dommage, » puis le foudroya de sa balle
Le nom de cet homme est assez connu ; le répéter serait du fiel à mes lèvres !
Oui, oui , tous ces gens-là ne sont que d'odieux gredins ! Honte , et cent fois honte à eux et à leurs pareils ! Malédiction sur de tels brigands ! et je déclare que c'est avec trop d'indulgence qu'on les a quaUfiés de « braves scér
lérats : i> c'est l&ches et infâmes qu'il fallait dire. — Ici je concède tout.
Mais doit-il en être de même à l'égard d'un homme insulté , calomnié , poussé à la vengeance, et qui ne prend son épée que pour obéir aux exigences du point d'honneur ? d'un homme qui va sur le terrain franchement, loyalement y jouer sa vie, par unique déférence « à une coutume fondée sur ce que les hommes de cœur craignent encore plus que la mort : un soupçon de lâcheté ? d
(fiEGGARIA.)
Oh non 1 sans doute, il n'y aurait là qu'ime injuste ou inconsciente exagération allant jusqu'au blasphème, — et alors je conteste.
Mais, au surplus, qui sont-ils et d'où viennentils ces hommes qui se font si sévères pour les affaires d'honneur? Sont-ils bien sûrs d'être de leur sexe ?. . . — J'en citerai deux : Jean- Jacques Rousseau et M. Dupin — l'aîné — deux grands hommes — je ne dis pas non. — Mais Jean- Jacques, un peu poltron, comme on sait, — et
M. Dupin a taupe aux jours du danger, » ainsi qu'a dit Victor Hugo ; — mais plus spécialement immortalisé par un mot que Boissy-d'Anglas, son prédécesseur, n'aurait certainement pas trouvé : « Nous avons le droit , c'est incontestable; mais messieurs les soldats ont la force. Tai bien Vhonneur de vous saluer (1) ! ! ! »
Vive la prudence !
Il y a bien encore un troisième antagoniste du duel , le grand Corneille , qui a dit :
La valeur au duel est moins que la fortune.
Ce qui tendrait à infirmer un peu le courage de ceux qui se battent en duel. Certes, mon respect est profond pour le grand Corneille; mais je me vois forcé cependant de le contredire ici un peu , et même de décliner sa compétence, « ratione materiœ^ » comme disent les juristes. Je sais bien qu'il a fait le Cid, mais je n'ai jamais entendu dire qu'il se fûit battu; et je vois même qu'en disant cela, il
(l) 2 décembre 1852.— Salle des séances. — Chambre des députés.
avait oublié ce passage de son plus beau chefd*œuvre :
Va contre un arrogant éprouver ton courage 1
Ce n'est que dans le sang qu*on lave un tel outrage !
Meurs ou tue 1...
Âh ! les poëtes ! . . .
Mais tous ne sont pas de Tavis de Corneille , car Chateaubriand, qui en était un aussi, a dit : « Si l'on vous donne un soufflet , rendez-en quatre , n'importe sur quelle joue. j>
Ainsi donc — avec ou sans Corneille — je me permettrai désormais de soutenir que celui qui, pendant une seule minute, sait regarder un pistolet mirant sa tète ou une épée menaçant sa poitrine, a bien au moins autant de courage que celui qui , sans la regarder en face , reçoit la mort au milieu d'une mêlée , aveuglé par la fumée , étourdi par le bruit.
Mais laissons à l'écart toutes ces fausses ou débiles considérations. — Elles n'ont jamais empêché le duel et ne l'empêcheront jamais; il a su résister à de bien plus graves attaques.
Quiiize édits successifs, de 1663 à 1711, prononçant l'exil , la dé^adation et la prison ; l'ordonnance de 1566 , et l'édit de 1602 lui infligeant la peine de mort , rien de tout cela n'a pu lui faire obstacle , et , au dire de Saux-Tavannes , oc le combat singulier, dans ce court espace de 1663 à 1711, dévora plus de six miQe gentilshommes. :f>
<K Le duel moissonnait la noblesse à l'égal des combats , !> dit M. Cousin.
Et quel nom historique, en efifet, quelle grande notabilité n'a subie son despotisme?
Rois , princes , cardinaux , poètes , congrégations religieuses, Henri IV lui-même, qui l'avait décrété de mort; enfin le grand Condé ! ! !
Sous le roi Henri II , on vit un Bourbon , Montpensier, croiser le fer avec un frère de Coligny, et Jarnac contre La Châtaigneraie.
Brantôme parle d'un vieillard de quatre-vingts ans qui se battit et fut tué.
Tsdlemant des Réaux signale Bouteville et ses vingt duels.
Richelieu s'est battu, le prince de Chalais s'est battu ; la Tour-d'Âuvergne , Bouille , Sedaine ,
Beaumarchais, Voltaire, La Fontaine (1)...
Les femmes aussi se sont battues. — La comtesse de Polignac , la marquise de Nesle , M"* de Maupin.
Et les juges aussi !
(t) Ce duel est assez curieux pour que nous en rapportions les détails : La Fontaine avait un ami du nom de Poignant, et la petite ville de Château-Thierry jasait un peu de son assiduité chez le honhomwe. Un familier de la maison s'en ouvrit avec lui. « Comment , lui dit-il , souffres-tu que Poignant vienne te voir tous les jours?— Et pourquoi n'y viendrait-il pas? c'est mon meilleur ;imi.— Tu veux dire de ta femme, et le public s'en amuse. — Le public a tort, reprit La Fontaine; mais que faut-il donc que je fasse? —Il faut demander satisfaction, Tépée à la main, à qui nous déshonore.— Eh bien ! je la demanderai. » Et dès le lendemain il entrait chez Poignant : « Lève-toi, lui dit-il, et sortons ensemble. » Poignant, croyant qu'il n'avait envie que de prendre l'air du matin, le suivit. Lorsqu'ils furent arrivés derrière les Chartreux : « Mon ami , il faut nous battre I » s'écria La Fontaine. 11 est décidément fou, se dit Poignant : contentons-le. On se mit en garde, et Poi-. gnant, qui était un ancien officier de dragons, d'un tour de main fit sauter en l'air l'épée du poëtc. « Me diras-tu maintenant pourquoi nous nous sommes battus? — Le public prétend que ce n'est pas pour moi, mais pour ma femme , que tu viens à la maison.— Ah 1 mon ami, je ne t'aurais jamais cru aussi bétel Tu ne me reverras plus chez toi. — Ah l doucement, reprend notre homme, j'ai fait ce que le public voulait; j'entends à présent que tu ne sortes pas de chez moi, ou je t'appelle de nouveau sur le
pré. » (L. COLOMBEY.)
« Au commencement de la troisième race — » dit Montesquieu — la jurisprudence était toute » de procédé. Tout était gouverné par le point » d'honneur. — Si Ton n'avait pas obéi au juge, » il poursuivait son offense ; à Bourges, si le pré- » vôt avait mandé quelqu'un et qu'il ne fût pas j) venu, — « je t'ai envoyé chercher — disait-il — » tu as dédaigné de venir, fais-moi raison de ce » mépris; » — et l'on combattait.
C'est Louis le Gros qui a réformé cette coutume.
{Chartre de Louis le Gros, 1145.)
Le dnel soit les mœurs. — U est ua signe
des temps*
Cette proposition , que nous avons éinise au seuil de ce travail , a besoin désormais d'une plus ample démonstration, et c'est par un examen chronologique des faits qui se sont passés aux époques les plus accentuées de notre histoire que nous allons essayer d'y arriver.
Nous ne remonterons toutefois qu'au dernier quart du siècle écoulé.
Sous l'ancienne monarchie , ce n'était qu'un jeu, une mode , un passe-temps. — Les mœurs étaient à la galanterie , et la galanterie portait ses fruits.
C'était le temps d'une maxime trop oubliée , qui avait cependant ses mérites : mon Dieu I mon voit ma dame!
Et comme il arrivait à plus d'un galant homme de sacrifier à plus d'une galante dame , — et que chaque talon rouge jurait par la Sambleu 1 par la Corbleu I que sa belle était la plus belle de toutes, il arrivait aussi que fort souvent les épées se croisaient — sans que la belle en fût pour cela plus belle... Mais c'était convenu.
n est bien vrai qu'il n'y avait alors que les gentilshommes qui jouassent à ce jeu. — a Les vilains n'usaient que du bâton, d dit Beaumanoir (chap. 64, p. 328).
Mais depuis que tout marquis a voulu avoir des pages , et que tout bourgeois a .voulu faire le marquis, il est arrivé ceci : que les vieux restes de la féodalité se sont mis au service de régahté, et même de la fraternité, et que, par suite , le duel a gagné toutes les couches.
Cela dit , passons à la première République.
Première République.
Sous ce nouvel état de choses, on se battit peu. Cette espèce de combat avait une odeur d'aristocratie qui jurait trop avec les idées égalitaires du moment. « C'est noble chose entre nobles gens^ avait dit Saint-Simon , et toujours un 'peu de seigneur y palpite. »
Et puis trop de sang ne coulait-il pas ailleurs !
Au nom de la patrie il coulait sur les champs de bataille, et au nom de la terreur au pied des guillotines.
Et ce n'étaient point quelques lambeaux de
chair que l'on cherchait à s'arracher à la pointe d'un épée ou au tranchant d'un sabre : c'était aux têtes qu'on en voulait ; on les abattait par centaines ; le sang coulait à pleins pavés ; et qu'auraient pu faire à ce torrent quelques gouttes de plus 7
Premier Xmpire«
L'Empire aussi ne travailla qu'en grand, et au dehors. .
A l'intérieur, on ne se battait ni ne se fâchait. — Il n'y avait plus personne que des enfants qui jouaient au soldat, que des mères qui pleuraient leurs enfants tués ou à tuer... et des prêtres assez occupés à chanter des ^ Te Deum j> et des c Domine , salvum fac imperor torem. »
« Un seul homme était alors en vie en Europe , — a dit Musset ; le reste tâchait de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. 1^
Mais si grand et si puissant que soit un
homme, il peut tomber ! — il y a, au-dessus de l'humanité, une autre puissance, qui, selon son gré, soulève les flots, met les monuments en poudre, et l'homme à rien.
Or, un jour, cette puissance souffla, et le colosse fut terrassé.
Première Restauration.
« Le grand empereur tombé — dit Musset — toutes les royales araignées se découpèrent TEurope, » et l'antique royauté française remonta sur son trône.
Le roi de France était aux Tuileries, où beaucoup d'inconnus à la génération du temps l'avaient suivi.
Les uns lui tendaient leur chapeau, — d'autres lui présentaient un crucifix,— tous demandaient quelque chose.
A ceux-ci il donna de l'argent, — à ceux-là des emplois, à beaucoup des promesses. Mais comme il n'avait pas assez d'argent dans ses coffres, ni assez d'emplois dans son royaume, il fallut bien enlever des emplois à ceux qui les
possédaient, et ne pas donner à tous ceux qui demandaient. — Or« de toutes parts, il y eut des jaloux, des mécontents, des colères, des haines, des disputes, des outrages. — Les uns s'appelaient « les brigands de la Loire ^ -^ les autres des plats d'argent , des voltigeurs de Louis XIV. » Et comme en tout et partout il y avait du sang français , les duels devinrent fréquents.
D'autres raisons encore y poussaient.
A côté de ces nouveaux venus, de ces soldats rentrés à la faveur de l'étranger victorieux , et pour lesquels on semblait avoir des faveurs de prédilection, se trouvaient délaissés, repoussés, les restes de ces vieilles phalanges qui depuis plus de quinze ans n'avaient cessé de promener la victoire des déserts de l'Egypte aux neiges de Moscou; ces continuateurs des Thermopiles, ces 400 dragons qui, sur la butte Montmartre, avaient tenu tète à vingt mille soldats de l'armée de Styrie...
Et leur vieux drapeau , celui d'Arcole et de
Lodi, d'Austerlitz et d'Iéna, ne flottait plus au
dôme des Invalides ; c'en était un autre ,*ayant
ses gloires aussi , puisqu'il était français , —
— semais dont ils ne connaissaient ni la couleur ni l'origine. — Ils ne savaient pas d'autre histoire que la leur, ces vieux braves , et les noms de Philippe -Auguste, de Bouvines et de saint Louis leur étaient complètement ignorés.
Et ils se gaussaient du drapeau et de la cocarde blanche, disant qu'elle se salirait vite à la fumée du canon ; et ils se riaient des habits de satin colombien , doublés de panne verte, dont les basques traînaient à terre; et aussi de la longue rapière qui embarrassait les jambes, et des vieilles épaulettes qui ressemblaient à des pattes d'oie. Et de là provocations et duels.
L'empereur planait encore au sommet de la colonne ; mais en bas s'agitait, vociférait, hurlait toute une cohue de divers habits , de divers langages, de diverses nations ; et ils les regardaient en silence , et au fond du cœur ils dévoraient leurs larmes.
Mais , grand Dieu ! que se passa-t*il en eux lorsqu'ils virent toute cette meute étrangère aboyer autour de ce socle immortel , lui mon-
trant le poing et dansant, fouz et furieux, une sorte de danse macabre , avec d'odieux et > insolents refrains, puis, s'attachant avec des cordes, et comme des bêtes de somme, à Timpérissable obélisque, s'efforcer de Tabattre — ce qu'ils ne pouvaient réussir à faire, quoique cent mille ils fussent !
Car elle était magique cette glorieuse pyramide ; et en même temps qu'elle excitait leur haine, elle leur inspirait encore le respect et la crainte.
Ah ! que ne l'ont-ils alors déracinée , brisée , fondue, mise en poudre?. . . ils en avaientle droit, puisqu'ils étaient vainqueurs et qu'elle était faite du bronze de leurs canons et pétrie avec leur sang ! ils en avaient le droit ! ... et il n'eût pas été réservé à notre époque maudite de la voir un jour,— jour sans égal dans notre histoire et sans nom dans notre langue , — de la voir insultée , souillée et jetée bas sur le fumier de la rue, non plus par la soûlerie d'un Kalmouk ou d'un Cosaque , non plus par une horde de sauvages et de barbares , mais par la foUe furieuse et sa-
crilége d'un être appelé Courbet^ — se disaÇX Français, patriote, artiste, s'imaginant être uK homme, et peut-être avoir une âme...
Et six mois de prison pour l'expiation d'un tel crime 1 — On peut recommencer !...
Mais hâtons-nous de fermer cette lamentable parenthèse et de revenir à notre récit.
Ils voyaient tout cela nos braves ^ et ils étaient impuissants , — mais tout bas ils couvaient des vengeances.
Et quel ne fut pas le poids de leur rage et de leur colère indignée , quand ils aperçurent , au milieu de ces horribles saturnales, quelques-uns de leurs anciens chefs, la joie au cœur et la main dans la main de ces dévastateurs de nos temples , de nos palais , de nos musées ! . . . — Oh! alors ils eurent des frissonnements aux nerfs , des rougeurs aii front , des couleuvres dans l'âme , et ils se firent des signes ! Les chefs visèrent les chefs , — les soldats visèrent les soldats, et l'on se fit de cruelles promesses.
Car il y avait des chefs , — oui, des chefs, — hier encore tout couverts de croix et de cordons impériaux , hier courbés sous la parole du maître , et qui couraient aujourd'hui s'agenouiller devant un autre , implorant ses faveurs. Et tandis qu'eux , toujours pieusement fidèles à l'honneur et à l'infortune , étaient pour cela marqués du doigt , méprisés, repoussés , réduits à « la demi-solde , » ils les voyaient, ces chefs, s'acheminer humblement , hâtivement vers le palais du nouveau roi, où l'on disait que s'échangeaient les anciens dévoûments pour des nouveaux; qu'il se faisait ample fournée de généraux et de maréchaux, et que la pairie du royaume s'aumônait à qui voudrait jeter aux orties son vieux frac de sénateur de l'Empire et s'adjuger au roi.
« Plus vil que le pourceau qui dansTégoutse vautre, » Son sénat qui l'avait adoré Tinsultait. »
(V. Hugo.)
Et un jour vint où tout se compta.
Et le duel ne se compta plus.
Les Gent-Jours.
Ici se trouve de nouveau reconstituée notre 9ientence : « Le duel suit les mœurs. »
Pas de duel en ce temps , parce que Thonneur 5i*était voilé la face. Ce n'était qu'un steepleçhase aux titres et aux honneurs ; et l'on put voir un maréchal de France qui , onze mois auparavant , vouait à l'exécration publique et à la mort « les hommes assez ennemis de la France pour douter du triomphe du grand et invincible empereur^ » s'exprimer ainsi le 8 mars 1815 : « Cet homme qui, naguère, abdiqua aux yeux de ]) toute l'Europe un pouvoir usurpé^ Bonaparte, :» est descendu sur le sol français, qu'il ne devait » plus revoir. .. Que veut-il ? la guerre civile.Que » cherche-t-il ? des traîtres. Où les trouvera-t-il? »
Oh ! cela est bien rare en France, c'est vrai 1
Et il les trouva cependant — car ce maréchal, ce duc qui aujourd'hui appelait son invincible empereur a un insensé aventurier^ sur lequel il fallait tirer sus et traiter en rebelle^ » ajoutait a que le prince modèle des chevaliers français allait , par sa présence , mettre en fuite l'usur* pateur. n^
Et ce soldat, dont l'empereur avait tout fait, et qui, en ce jour, jurait sur son honneur au nouveau roi « quHl était prêt à mourir pour lui , que tout son amour était pour le petit-ûls d'Henri IV, et toute son horreur pour le grand coupable^ ennemi de la France et du monde. . . , d cet homme, deux mois après , devait retourner son habit , et rechanter les couplets du même cantique à Napoléon redevenu « son grand et invincible empereur I »
Hélas ! et il en était de même de la cour de cassation , de la cour des comptes , de la cour royale le matin et impériale le soir. — Tout le monde avait défait son lit et cherchait à le refaire.— Et le duel n'avait pas le temps de se montrer. — Franchement , j'aimais mieux le duel!
Seconde Restauration*
De 1816 à 1820, le duel fut une rage, une frénésie, une contagion.
Il y avait au Palais- Royal deux cafés : « le café Valois et le café Leniblin. » Dans l'un se réunissaient les officiers royaux et les gardes du corps, dans l'autre les officiers de l'ancienne armée et la jeunesse des écoles. Il y avait aussi une galerie appelée « galerie de bois, » aujourd'hui galerie d'Orléans , où Ton n'entrait que pour y chercher une affaire. Et partout on se querellait, partout on se provoquait, partout on se battait : au coin des rues, dans les passages , sur les places, de jour, de nuit, partout où il y avait des réverbères. — Ce n'étaient que cris, que gourmades, insultes et soufflets , que brancards qui passaient portant morts ou blessés. On tuait les jeunes, on tuait les vieux ; on tuait le père après avoir tué le fils ; on se battait dans une barrique ; on se battait dans un fiacre l'un à l'autre lié, et pour toute arme ayant chacun un poignard... C'était sauvage, c'était féroce, c'était horrible. Mais le sang, au lieu d'apaiser
le sang, ne faisait que provoquer des haines çt des vengeances.
Mais bientôt il y eut tant de tombes à fermer, tant de larmes à répandre, tant de deuils à porter, qu'il fallut bien enfin se reposer, — et Ton se reposa.
Triste ! bien triste, n'est-ce pas ?
Mais au milieu des plus violents orages , il apparaît parfois quelques rayons de soleil; et il en fut de même pour le duel.
Après tant de combats si féroces et si mortels, il y en eut de grotesques.
« Le rire est près des larmes, » a-t-on dit.
Nous en citerons deux , — ne serait-ce que pour écarter de nos lecteurs l'odeur fétide de toutes ces mares de sang, dont le souvenir seul est écœurant.
Tout le monde sait le nom de Benjamin Constant , — tout le monde encore sait qu'il avait une bonne tête ; — mais ce que tout le monde ne sait pas , c'est qu'il n'avait pas les jambes aussi fortes que la tête.
Or, voilà qu'un jour il se prend de querelle
avec le député Forbin des Issarts , — comme lui forte tète , — et comme lui faibles jambes. — Que faire? — On usa d'un procédé. On les plaça cbacun dans un fauteuil , — à dix pas de distance , — et on leur dit : feu ! — Certes , ils étaient assez près l'un de l'autre pour pouvoir, tout à leur aise , se viser en plein front , — ce qu'ils firent sans doute , — mais avec une telle dextérité , que leur fauteuil même ne fut pas atteint.
N'avaient-ils pas les yeux en meilleur état que les jambes ? ou bien le plomb qui devait les tuer n'était-il pas encore fondu ? — ou bien la poudre était-elle mouillée , — ou bien avait-on oublié de la bourrer, ou d'en mettre? a chi losa?j^^ toujours est-il que V honneur fut satisfaitj — c'est le mot convenu , — et que longtemps encore après l'aventure ils ont continué de jouir de la plus parfaite santé.
Et à propos de Benjamin Constant , il y a bien encore une petite historiette qui n'est pas tout à fait sans humour^ — et même qui ne serait peut-être pas la moins bonne objection contre le duel.
La voici.
Il était — comme Ton sait — Tun des rédacteurs de la Minerve^ journal qui traitait assez mal MM. les gardes du corps et autres officiers royaux.
Or, un jour, se présenta au bureau de ce journal , la flamme aux yeux et les crocs hérissés , un enfant de Mars très en colère. Il n*y trouva que Benjamin Constant occupé à écrire , et qui , vu son impotence , ne se leva point de son siège pour lui en offrir un , — ce qui mit naturellement notre guerrier un peu plus en colère. — ix. Bonhomme , lui dit-il , le prenant apparemment pour un garçon de bureau , je voudrais bien connaître l'auteur de cet article ; — en même temps il agitait violemment un journal qu'il tenait à la main.
» — Voyons, dit Benjamin, sans plus se déranger. — Puis , remettant le journal avec le plus grand calme : — ^ C'est moi , Monsieur. »
» — Vous ?... C'est égal , j'en veux raison.
ù — Mais, Monsieur, l'avez- vous bien lu ? — Je n'y trouve rien qui puisse blesser personne. Sans doute, c'est un miroir où chacun...
» — Ta, ta , ta. — Pas de phrases , vieillard ! — Benjamin n'était pas vieux , mais il avait les
cheveux tellement blonds qu'ils tournaient au blanc. — «Pas de phrases, vous dis-je. C'est la raison que je veux. »
» — La raison... la raison... diable !... diable !.. . — Puis se mettant à sourire : — Monsieur, je vois bien que c'est ce qui vous manque. — Mais je n'en ai paâ assez pour deux I :»
Puis il se remet tranquillement à écrire — sonne un garçon et dit : Conduisez Monsieur. — Et le duel fut rengainé.
Rèsne de Louis-Philippe (1830).
J'aurai peu de choses à dire des duels durant cette ère de bascule, où la plus grande préoccupation , durant dix-sept ans, fut de battre des mains à deux puissants jouteurs, — je ne dis pas jongleurs, — qui se disputèrent avec acharnement le siège du pouvoir.
Le peuple, comme 'toujours, s'asseyait aux banquettes , et jugeait des coups ; — il n'était point trop mal satisfait de ce règne , où , avec assez de facilité ^ et pourla bagatelle d'un vote, on pouvait arriver à un bureau de tabac, à une perception, à un siège municipal... Il adoptait assez ce règne royal de la meilleure des républiques — appelée de ce nom parce qu'au lieu de s'être coiffée d'un bonnet rouge , elle s'était coiffée d'un modeste chapeau gris ; et que le monarque qui présidait à ses destinées ne se
faisait point prier du tout pour chanter, du haut des fenêtres de son palais , les strophes les plus accentuées de la Marseillaise, ayant pour accompagnement les hourrahs intelligents d'une foule amie et enthousiaste criant : « Vive la Charte et son augtiste famille t :»
En ce temps , on usa beaucoup plus de parapluies que de sabres et d'épées, — sauf pourtant cet incident que ce fut avec Tépée et le sabre qu'on alla s'emparer du parapluie d'Abd-el- Kader — un gaillard , celui-là — et qui le tenait ferme ! — Mais Bugeaud y était y et sa casquette aussi I
Le grand mot de l'époque , c'était l'ordre... On ne parlait que de cela : peu de matière à duels, par conséquent.
Toutefois il y en eut — mais qui s'effacent devant deux fatales catastrophes qui affligèrent profondément le pays : Armand Carrel et Du* long furent tués, — et le 23 juillet 1836 sera désormais, dans notre histoire, l'un des plus dou* loureux anniversaires pour l'honnête et vraie démocratie.
Deuxième République (1848)*
La tourmente de 1848 réagit naturellement sur le duel. — Ce ne fut plus un flot, mais une houle, un ouragan, une tempête. Tout y prit part : poètes, journalistes, littérateurs, avocats, philosophes, législateurs. Rien qu'entre représentants du peuple souverain groupés sous la bannière de la fraternité , il y eut vingt-sept duels en cinq mois. Gent, Léo Laborde, Bourbousson , Goudchaux , Baraguay-d'Hilliers , Guinard, Ledru-Rollin, d'Anjoy, le débonnaire Raspail , le très- chrétien Veuillot , Pyat , Proudhon, etc., etc.
Toutes les lettres de Talphabet y passèrent.
— Un seul nom fit faillite à Théroïque phalange. Ce n'est sans doute pas parce que celui qui le porte n'est pas brave ; mais ce n'est pas non
plus parce qu'il n'est pas prudent (Victor Hugo, nommé).
Pourtant il avait dit :
« Je suis votre homme, dégaînons! »
Oui, mais c'était pour finir une strophe.
Pourtant il est Tauteur des Châtiments I Oui, mais en alexandrins.
Il n'est point jusqu'à M. Thiers qui, pour la seconde fois, n'ait tenu à honneur de s'inscrire sur la liste. — Et certes, en cela faisant, il n'avait point la prétention de s'appeler a le géant des batailles... d Ona dit même que s'il n'avait pas été touché^ c'est que son adversaire avait visé à hauteur d'homme... — Le mot était piquant, mais point mortel — et M. Thiers, qui a un fort bon caractère, et surtout un grand esprit , fut le premier à rire du quolibet — et pour ce fait il n'y eut pas de duel.
Second Empire.
Mais bientôt, et à force de se donner tant de preuves d'afifection et de tendresse , la République, pour la seconde fois, mit la clé sous la porte, et fit, en s'en allant, ce qu'avait fait son aînée — elle nous laissa l'Empire.
Et d'abord, il y eut stupéfaction I — Mais bientôt : C'est bien fait^ dit le peuple, qui aime le dramatique. — Cest bien fait^ reprit la masse des hauts et bas fonctionnaires qu'il appelait à son service. — Cest bien fait , répéta la race moutonnière, qui saute quand elle voit sauter, et qui se plaît surtout aux marionnettes : Panem et circenses.
Et Bonaparte iut acclamé I
On les acclame tous, — sauf après ? ? ?
Qu'on consulte Thistoire !
Donc le duel eut Fair de vouloir un peu se donner campas. La plume prit la place de Tépée, et les coups de bec succédèrent aux coups d'estocade.
Pour être moins sanglant, ce n'en était pas moins venimeux^ car, lorsque des écrivains, des journalistes , des hommes qui , chaque jour, parlent aux masses ne cessent de s'adresser des injures et des provocations, il est bien difficile que le fiel qu'ils distillent ne pénètre pas partout. — Chacun a ses adhérents, ses partisans , ses louangeurs, ses détracteurs. — On se querelle, on discute, on se fâche, on se bat... Et les plus calmes et les plus paisibles sont parfois forcés de refouler la patience, lorsque l'indignation déborde.
Et que se passait-il alors ?
Il n'y eut plus rien de respecté : ni les hommes les plus élevés, ni les choses les plus sacrées. On diffama le chef de l'État , on diffama sa femme qui allait s'asseoir au chevet des pestiférés ; on
diffama, on outragea, on souilla son enfant qui n'était... qu'un enfant.
On alla jusqu'à Dieu ! on cracha sur Thostie ; et un infâme osa proférer ce blasphème :
€ Le commencement de la sagesse est la haine de Dieu. »
Et bientôt , à la suite de ce gredin ou de ce fou, se leva toute une plèbe de plumassiers d'occasion, échappés des bureaux de placement littéraires les plus osés et les plus obscènes ; la honte des lettres , le détritus de la presse , criant , clabaudant et s'agitant en tous sens , comme affamés du moindre dividende dans le partage de toutes les immoralités , de toutes les vilenies, de toutes les abjections...
Et qui donc alors, à moins qu'il n'eût ni pudeur au front ni sang aux ongles ? qui donc avait le droit, à moins de s'associer à toutes ces turpitudes, de demeurer calfeutré dans une froide indifiérence ?... Car le fiel , la haine , la vengeance coulaient eiï tout lieu et à flots, — et l'on brisait des tètes à Âuteuil ! et l'on brisait des têtes à Madrid; — le vertige était dans l'air,
et tous les hommes de cœur, de sens et de raison ne songeaient qu'à mettre une digue à ce débordement de boue et de sang, — et l'on se battit — et l'on devait se battre.
Car c'est pour les avoir trop longtemps tolérées , toutes ces énormités ; c^est pour n'avoir pas eu le courage de les balayer aux ordures que,
jour par jour, nous nous sommes rapprochés de l'abîme , — ou ne le voyant pas , ou ne voulant pas le voir.
Nous avons ri sur le volcan. — Et de quoi ne rit-on pas chez nous? même le malheur ne sait pas nous arrêter. — Il n'est que pour les dif&mateurs qu'on a de l'indulgence , souvent des sympathies...
On les excuse , on les applaudit , — car ils vous amusent, et quelquefois servent vos jalousies et vos haines; — mais ce n'est que de l'imprévoyance, car le précipice est au bout.
Et voilà par quelles erreurs , par quelles vanités , par quelles folies , par quels égoïsmes
nous avons marché en aveugles dans les voies de perdition où nous sommes.
Et voilà comment et par quelles routes nous sommes arrivés à une guerre isolée, — à Sedan, — à Teffondrement de l'Empire.
Il est tombé ! — l'empereur est mort ! — silence ! sous son règne il s'est fait de grandes choses ; — il s'en est fait de tristes, — ayons du souvenir , — profitons des fautes , soyons reconnaissants des services - et surtout soyons justes :
Ce sera le premier pas vers notre réhabilitation.
Troisième République (1870).
« Ecce iterùm. »
Aujourd'hui 24 février 1873, les journaux parlent de trois duels ^ et cependant nous sommes en pleine République — à ce qu'on dit. — Mais pendant que je tiens la plume pour faire la statistique du duel à l'heure qu'il est, j'entends sonner à toutes les cloches l'anniversaire du 24 février 1848.
Or, comme en ce bon temps le duel fut assez fécond , je dois au moins , en passant et sans trop m'écarter de mon chemin , un salut à la bonne sœur aînée de notre état de choses^ d'autant mieux que son histoire sera courte.
— fi Rose elle a vécu... »
A sa naissance, elle fut assez bonne personne.
Elle avait pour parrains des hommes de haute garantie , pas de drapeau rouge , et promettait d'être sage. — On lui promettait , en revanche , le plus grand bonheur sur la terre ; Égalité^ fraternité^ — cinq plats au choix et le dessert!...
Ainsi alla-t-elle jusqu'à la pousse de ses dents et de ses ongles; mais bientôt, et avec les dents , l'appétit lui vint ; et comme elle put s'apercevoir qu'au grand banquet national les gros morceaux étaient assez mal partagés i et que chacun n'avait pas le sien , alors elle se fit un peu grincheuse, et usa de ses dents et de ses ongles autrement que pour se faire des caresses.
D'abord — 48 mars — elle ne voulut plus que la garde citoyenne usât du bonnet à poil — c'était du privilège — « toutes les têtes désormais devaient être coififées dans le même bonnet ! ^ — Deux mois après, elle voulut aller faire un tour en Pologne. — C'était bien un peu loin; mais, disait-on, la Pologne est notre sœur^ et nous sommes tous frères !I! Et comme le gouvernement n'était précisément pas de cet avis, elle dit : A bas le gouvernement ! ! 1
Et le gouvernement , alors , n'entendit pas
de cette oreille ; mais , ne voulant pas cesser d'être très-paternel, il la mit en contact avec les bayonnettes de Cavaignac — son vieux ami — auquel il recommanda sans doute d'user à son endroit des meilleurs procédés, ce qu'il fit , — comme on sait.
Donc, après s'être un peu calmée, elle reprit son équilibre ; et , à part les duels que nous avons ci-dessus mentionnés, tout marcha le mieux du monde. Il y eut bien quelques petits incidents — mais de pur détail et assez insignifiants, tels que l'assassinat de quelques généraux , la fusillade de Tarchevèque , et pas mal de sang dans les rues. — Mais fit-on jamais une omelette sans casser quelques œufs? — Ici les œufs, c'étaient des têtes, mais la différence est légère.
Que Dieu donc repose son âme, — car elle fit une bonne fin.
Voulant donner un profond démenti à une vieille opinion de M. Thiers, que la RépubliqiLe en France n'avait jamais abouti qu'au sang ou à V imbécillité, » elle essaya de lui prouver qu'elle savait faire autre chose ; — et après le fameux saut de tremplin de l'immortel vasistas , elle se complut à se faire escamoter
comme la plus simple des muscades. — Biea joué!
Revenons à la nôtre.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les aigles de l'Empire étant remontées vers les nues, la République s'empressa d'en redescendre.
— « Après la pluie le beau temps » — dit un proverbe ; — « après le beau temps la pluie » — dit un autre. Qu'en sera-t-il du beau temps ou de la pluie,? Qui vivra verra.
Toujours est-il que, pour le quart d'heure, nous sommes à l'essai loyal de la troisième !
Du temps d'Aristote, il y en avait déjà trente-deux. — Irons-nous jusque-là?
L'aimons-nous beaucoup ? — la détestons-nous fort, ou ne faisons-nous que la subir? là n*est pas la question. — Bornons-nous à constater que nous la possédons , et que , malgré tous ses bienfaits à venir, il est vrai de dire que, pour le moment, nous ne nous comblons point des plus vives tendresses, et que même nous nous arrachons pas mal de cheveux.
 ses débuts , elle promettait mieux ; et d'abord, elle n*a point témoigné d'un excessif amour pour la conservation des vieilles choses. Vieux monuments, vieux édifices, vieux livres , tout cela avait fait son temps , et elle s'est empressée de tout renverser , de tout fondre , de tout brûler. — Ce n'était là qu'un intelligent souci des intérêts du commerce , et surtout celui des a braves et intéressants ouvriers , auxquels on assurait par là du travail en remettant tout à neuf.
Voilà pourquoi on l'appelle aujourd'hui « conservatrice, i^
Si ce n'est pas très-clair, c'est du moins trèsconsolant ; et l'on a grand espoir.
Cependant , et comme tout le monde est loin d'être d'accord, le duel va toujours.
« — Ça tiendra ! . . . ça ne tiendra pas ! . . . Et pourquoi ça ne tiendrait-il pas?— Est-ce qu'il n'est pas convenu que nous sommes le peuple le plus éclairé et le plus ferme dans ses convictions, le plus absolu dans ses dévoûments ? — Puis est-ce que nous n'avons pas essayé de tout un peu ? — Royaume du ciel et royaume de la
terre, est-ce que dous n'avons pas exploré tout cela? — Autrefois nous avions décrété l'existence de Dieu , nous avions pensé qu'il y en avait un : nos grand'mères nous l'avaient dit. — Allons donc ! Et puiS| c'était M. de Robespierre qui avait eu cette idée ! Déjà il tournait aux mômeries et à la réaction ; et où cela l'a-t-il mené 7
De Dieu, il n'y en a pas, — on le dit à l'Académie , on le professe dans nos chaires de philosophie et de morale. — On le voit bien, nous sommes en plein progrès I
En bas , notre sagesse et notre expérience ne sont pas moindres. — Rois, directeurs, consuls, empereurs, république, tout nous a passé par les mains, et nous savons ce qu'en vaut l'aune — {c'est mètre quHl faut dire). Tour à tour nous avons fait et défait tout cela. — Pourquoi donc ne serions-nous pas enfin arrivés à savoir que faire de nous 7
Voilà bien ce que disent tous les gens sensés et de bonne volonté. — Mais il y en a d'autres qui sont , ou se font incrédules , — qui contestent tout— qui nient tout, osant prétendre que
nous sommes dans le plus profond gâchis, et allant jusqu'à comparer notre situation à celle du dompteur Carter, dont la plus riante perspective est de n'avoir qu'une jambe de mangée par ses lions. "
Ce n'est que méchant. — Mais on discute , on dispute, on se dit des gros mots, et l'on se bat, — et un peu plus que jamais.
Et voilà pourquoi ce bon M. Dufaure, qui est bien l'homme le plus froid , le plus positif, le plus logique et le moins impressionnable de la création, a fini par trouver la panacée infaillible et préventive contre tous les outrages , toutes les injures, toutes les déloyautés, toutes les calomnies — et, partant, contre le duel.
Attendons sa loi ; — mais, avant qu'elle soit soumise à l'appréciation des législateurs qui devront prononcer sur son sort, qu'il nous soit permis de présenter quelques réflexions à son très-honorable auteur.
Pour infliger une peine à un fait , il faut qu'il soit ou criminel ou délictueux.
Et le crime , c'est la honte , c'est rinfamie , c'est le mépris , c'est la répulsion.
« Le duel, c'est un combat loyal , consenti à Tavance et d'un commun accord entre deux personnes , avec chances égales de mort ou de blessures.»
(BONNAGGINA.)
a Cest un combat d'homme à homme pour laver une injure et satisfaire à l'honneur. »
(Jean de Liliano.)
« Le duel est une affaire d'honneur, — et ce qui est honorable ne peut être pendable » — a dit Voltaire.
« La poltronnerie, a dit Montesquieu, suppose d'autres vices : elle prouve qu'on n'est pas sensible à l'honneur, et qu'on ne craint pas le mépris des hommes qui s'attache à elle ; elle est la mère de la fourberie , de la finesse et de la ruse, qui sont ce qu'il y a de plus odieux ; le combat singulier a donc sa raison d'être, fondée sur l'expérience. »
Qu'on entende M. Guizot — l'austère M. Guizot. — « Il est , dit - il , une infinité d'insultes et de molestations qui se commettraient chaque
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jour, même à la face des magistrats, s'il n'y avait pas , partout où se trouve un homme de cœur, une justice, seule appréciatrice de ces cas , justice qui se lève tout à coup en face de l'insolent et du lâche agresseur, une épée ou un pistolet à la main. »
Voilà pour la philosophie !
Et M^ Affre, à qui l'évêque d'Évreux demandait un jour ce qu'il ferait s'il recevait un soufflet, répondit: — « Je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais. »
Voilà pour la religion 1
En est - ce assez ? Et viennent , après de si hautes appréciations et tant de duels de tout temps , de tous lieux , et de tant de personnes de toute profession, de tout âge» de tout sexe ; viennent certains penseurs émasculés, depuis Jean-Jacques jusqu'à M. Dupin , voulant nous soumettre à leur férule et nous imposer leurs règles anémiques ou pulmonaires ! — Ah ! depuis longtemps nous les savons par cœur toutes ces belles maximes et ces sublimes théories sur le papier — et aussi tout ce qu'elles valent.
Nous savons que, malgré tous ses mérites incontestables , M. Dupin n'avait précisément pas celui de la crânerie , et que pour lui <k le plus beau sort n'était pas de mouriri — même pour sa patrie, i^
Nous savons aussi que cet excellent Jean^ Jacques^ qui a écrit tant et de si magnifiques choses, avait une singulière façon d'en envisager quelques-unes, et notamment au point de vue de ses afTaires de cœur et de famille.
Ugolin mangeait ses en&nts pour leur conserver un père ; et lui, ce brave Jeah-Jacques, non moins sensible et non moins logique, reléguait les siens aux Enfants-Trouvés — sans doute afin qu'ils n'eussent pas de père à nourrir ; — deux façons d'agir différentes en apparence^ mais allant au même but; nouveau système d'économie sociale; — méthode très - simplifiée de régénération, — non moins ingénieuse peutêtre que la nouvelle découverte de la génération spontanée{i) , ou de notre descendance en ligne
(1) Un peu de fumier pourri suffit pour faire un homme I {Science moderne,)
directe des guenons du pays de Nod (1), mais qui , ni Tune ni l'autre, — vu Vinjustice des temps , — n'a encore obtenu le prix Montyon.
Et quant aux pudiques délicatesses de ses liaisons intimes , et à l'exquise réserve dont il savait les entourer , — tout le monde se ressouviendra de cette excellente madame de Warens , — qu'il appelait « sa maman^ » et qu'il a si odieusement traînée dans les plus sales ordures de ses souvenirs...
Et d'une autre encore ? cette bonne et douce Lambercier! de quelles immondes lubricités ne l'a-t-il pas salie ?...
Âh ! les voilà bien ces sophistiqueûrs de sentences paperassières et de moralités à toute vapeur ! Ah I que Proudhon les connaissait bién^ et qu'il les a bien appelés par leur nom !
Et que Ton ne croie point cependant qu'en parlant de la sorte je veuille me poser en défenseur à outrance du duel , et lui élever une
(1) La première femme de Caïn fut une guenon du pays de Nod I —-Nouveau système qui fait de nous des singes.— Chaque jour nous voyons bien des hommes faire les singes, mais nous ne voyons plus de singes faire des hommes.
colonne triomphale ! non , je ne veux point Té-lever hors de raison , mais je ne veux pas non plus qu'on l'abaisse au-dessous du bon sens ; — je ne veux pas qu'on l'encense, mais je ne veux pas mieux qu'on le flétrisse.— J'ai du souvenir, et de subites rougeurs me montent au front en songeant que si , désormais, mon âge me met à l'abri des affronts qu'on veut lui faire subir , en d'autres temps j'aurais pu les mériter.
Cela dit , je reviens à la loi Dufaure , et je repète : que sera-t-elle , — que voudra-t-elle ? — à quoi aboutira-t-elle ? — on le verra. — Mais puisqu'on l'attendant il y a toujours des duels , et qu'on ne cesse de les punir , c'est le moment d'examiner comment et pourquoi on les punit.