CONCLUSION
On â eu beau faire des lois sur le duel , elles ont toujours été inefficaces : — trop sévères , on les a bravées ; trop faibles, on s'en est ri.
Une bonne loi sur le duel n'a jamais été faite et ne se fera jamais ; — elle ne pourrait être que ce qu'elles furent toutes : — inutile , insuffisante , illogique , injuste j dangereuse , frappant à faux , et froissant le point d'honneur.
Insuffisante : en ce qu'elle ne saurait atteindre tous les outrages.
Illogique et injuste : en ce qu'ayant à prononcer entre deux individus qui auront commis le même fait, mais avec des intentions opposées, elle ne pourra connaître cette intention, qui est le critérium de la culpabilité , et par conséquent laissera le juge, en face de toutes les incertitudes , exposé quelquefois à absoudre le coupable et à punir l'innocent.
— Dangereuse et manquant son but : en ce qu'en voulant punir un duel elle en suscite un autre, plus hostile, plus acharné, plus cruel , et dont les plaies sont plus difficiles à guérir.
Après le duel , et presque toujours , il n'y a plus de fiel , il n'y a plus de haine au cœur ; la colère et les ressentiments rentrent au fourreau avec l'épée, et il est bien rare qu'on ne se tende la main en signe de paix et de réconciliation. — Tout est fini ; et les meilleurs amis sont presque toujours ceux qui ont échangé une goutte de sang sur le terrain.
Tandis que s'il y a une loi pénale à satisÊdre, il faut, après l'action sur le pré^ venir à un nouveau combat devant les tribunaux ; et là ce n'est plus pour sauver son honneur, — souvent, au contraire, c'est pour l'y perdre; ce n'est plus pour le défendre, mais pour le tacher. — L'amour-propre s'en mêle ; — chacun à sa manière veut expliquer sa cause et se donner raison.
Pour se défendre devant la justice, on s'accuse mutuellement; les démentis se croisent, les amertumes reviennent au cœur, les haines éteintes se réchauffent ; après s'être percé de l'épée, on se perce delà parole , et les blessures
faites à ramour-propre sont bien plus enveni* mées que celles faites à la chair.
En quittant le champ clos , on s'était laissé amis ; en quittant le seuil de la justice, on va ressaisir son arme.
Elle serait dangereuse encore en ceci : qu'elle ouvrirait la porte à une foule d'insolents drôles craignant encore plus le coup d'épée que le coup de pied, mais qui, calculant combien il serait pénible à un honnête homme de comparaître en justice et d'encourir des peines pour les avoir châtiés, se livreraient audàcieusêment envers lui à de lâches outrages , dans l'espoir d'une impunité basée sur le dédain de leur personne, et le dégoût de s'asseoir près d'eux.
Nous avons dit aussi, et nous persistons à dire qu'elle ne pourrait être qu'illogique , injuste, frappant à faux et froissant le point d'honneur, ou le préjugé si l'on veut, — préjugé, soit — mais le plus enraciné dans les mœurs de chaque nation, et auquel on ne peut manquer non-seulement sans porter atteinte à son honneur personnel, mais à Thonneur national, qui l'accepte et l'a toujours accepté ; préjugé de tous les lieux
et de tousles temps, et qui nous subjugue encore, en dépit des machinistes de moralités et des boutîqueurs de livres à sentences, qui ne sentent en définitive que l'huile grasse de la lampe , ou le roussi des pantoufles au coin du feu.
Non, le duel n'est pas un crime, et, quoi qu'on fasse, le champ où se vident les affaires d'honneur ne pourra jamais être comparé à la plaine de Pantin^Aubervilliers... Le crime flétrit — le duel jamais. Il n'y a de honte et de flétrissure que pour celui qui le reflise.
J'attends une objection :
Dans quelle catégorie , me dira-t-on — placerez-vous donc le duel ?
— Dans aucune. — Je ne veux pas même que son nom soit prononcé. — C'est un vieux monument qui, malgré ses fissures et ses crevasses, a le respect des âges.
Lorsqu'entre deux personnes il y aura combat consenti à l'avance , et d'un commun accord, pour laver une injure et satisfaire à l'honneur , s'il a eu lieu franchement , loyalement,
dans les règles , et tel que l'ont défini les auteurs que nous avons dtés^ — tel, au surplus, que l'a signalé l'arrêt que nous ayons mentionné (p. 90), je veux qu'il soit considéré comme Mt de guerre et que la justice criminelle n'y puisse toucher.
Mais ce que je ne contesterai pas à la vindicte publique, c'est son droit d'examen et d'apurement.
Ce fait de combat est , comme tout autre Êdt, susceptible d'être accompagné de circonstances qui peuvent en changer la nature licite ; de circonstances coupables et condamnables : — alors c'est de toute justice et de toute raison que la loi répressive puisse intervenir.
— En deux mots : pour le combat en luimême , par lui-même , et pour lui-même, pas de poursuites; — au contraire, toute latitude de répression pour ses péripéties ou ses anormalités. — Et nous serons ici en complète harmonie avec la raison , avec la sagesse , avec la prudence , — et nous obvierons surtout à la situation inacceptable, irréfléchie, et vraiment cruelle qui est Mte à tout galant homme forcé de venir s'asseoir sur le banc des plus fieffés gredins, pour n'avoir Eût que céder à une exigence