‹ Étude sur le gouvernement de Charles VIIChapitre 10 sur 11 · DES RELATIONS EXTÉRIEURES SOUS CHARLES VU · texte numérisé non relu

DES RELATIONS EXTÉRIEURES SOUS CHARLES VU

Nous pourrions terminer ici l'exposition du gouvernement de Charles VII. Nous avons étudié , en effet, chaque partie de l'administration, en marquant les principaux changements qu'elle a subis sous ce règne, et en indiquant le nouveau caractère que ces changements ont donné à l'autorité royale. Mais l'importance et les services du règne de Charles VII n'apparaîtraient pas entièrement, si nous ne disions quelque chose de ses relations extérieures. Ici encore on peut rencontrer des innovations importantes, et il y a lieu de remarquer en même temps un progrès signalé vers cet état de choses qui s'est appelé depuis le seizième-siècle l'équilibre européen *. .

Un caractère distinctif des gouvernements féodaux, c'était, comme on le sait, l'esprit d'exclusion et d'isolement. Concentrés en eux-mêmes, vivant tous dans une défiance réciproque , ils n'entrevoyaient guère leur^ voisins que pour les braver et les combattre. Si quelques liens se formaient entre eux , ces alliances étaient toutes locales, ou du moins il n'y a que bien peu d'exemples de relations établies entre des États de race et de langue différentes. Nous n'entendons pas parler, sans doute, de ces rapports que la religion avait créés et qu'elle entretenait ; ce fut le propre du moyen âge de connaître à la fois le morcellement politique le plus complet et l'unité religieuse la plus

* C'est Topinion exprimée par M. de Flassan dans son Histoire de la diplomatie : « Le règne de Charles VII , dit-il , offre de grands faits , et en par- « iiculier le commencement d'un nouvel ordre de choses , non-^eutement pour «la France, mais pour l'Europe...» {Histoire de la diplomatie^ t. f, p. i06).

absolue. Les relations politiques entre les différents États de l'Europe étaient donc extrêmement rares, et il n'y a guère que la France que son caractère expansif ait porté à regarder quelquefois par-dessus ses frontières, pour s'entendre avec ses voisins et les appeler à une alliance. C'est ainsi que, sous Philippe-le-Bel , des traités avaient été conclus avec Jean Bailleul, roi d'Ecosse*, avec Éric VIII, roi deNorwége*, avec Albert, duc d'Autriche', et Henri VII, roi des Romains*. Ces relations, à l'exception de celle qui avait été commencée avec la Norwége , s'étaient continuées sous les premiers Valois. Mais, quoiqu'elles eussent pour but de défendre' la France contre l'Angleterre , elles étaient restées à peu près stériles sous des rois aussi inhabiles que Philippe VI, Jean-le-Bon et Charles VI, et n'avaient tout au plus servi qu'au goût d'ostentation de ces princes et à l'éclat du trône. Les attaques répétées que l'Ecosse dirige à cette époque contre l'Angleterre, ne peuvent guère être considérées»^ en effet, comme des diversions en faveur de la France , et les alliances qu'on entretenait avec l'empire étaient conçues de telle sorte qu'elles ne pouvaient inspirer aucune crainte à l'Angleterre. Le peu d'avantages qu'on retire de ces alliances, la mollesse avec laquelle elles sont entretenues , ne permettent donc pas d'apercevoir dans les rapports des premiers Valois et de l'étranger l'ébauche vigoureuse d'une politique nouvelle.

Ce progrès était-il réservé au règne de Charles VII? Le nombre et l'importance des actes diplomatiques qu'on y rencontre nous font penser qu'en effet les combinaisons de la politique moderne commencent véritablement à cette époque. Ces actes indiquent la pensée bien arrêtée d'éta-

* En 1295 (Flassan, Uist. de la diplomatie, t. I , p. 456).

* Même année (id., ibid.).

' Même année (id., p. 457).

*Enl310(id., p. 461).

blir un système d'alliances destiné à maintenir l'intégrité deFÉlat, en promettant en échange une sombUble garantie aux États alliés. Nous verrions donc apparaître ici une nouvelle politique , ayant pour but la balance des forces et rétablissement d'une sorte d'équilibre entre les différents États. C'est en reprenant les alliances déjà tentées sous ses prédécesseurs, en leur donnant un but bien déterminé , en les appuyant sur des conventions réciproques parfaitement nettes et définies , en y joignant de nouveaux traités avec des nations que la France n'avait pas encore eues pour alliées, et en confiant le soin de tous ces intérêts à une diplomatie discrète , active, intelligente , que le gouvernement de Charles Vil aurait inauguré celle nouvelle politique. Si cette opinion était fondée , il s'ensuivrait qu'en faisant commencer au règne de François I®^ ce qu'on est convenu d'appeler la politique d'équilibre, on aurait commis un anachronisme d'un siècle 1

Entrons dans quelques détails sur ces relations extéï*îeures. Nous savons déjà que Charles VII avait deux adversaires , le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne. Unis contre la France, ces deux princes étaient fort redoutables, et ils l'étaient encore isolément, car ils disposaient l'un et l'autre de forces considérables. Pour neutraliser ces forces, Charles VII crut devoir recourir à des alliés du dehors. On le vit entretenir des relations diplomatiques avec presque tous les États de l'Europe , avec l'Espagne , l'Ecosse , la Flandre , la Bohème , la Hongrie , les princes de l'Allemagne, l'empereur, le Danemark, avec plusieurs États de l'Italie, comme Venise et la Savoie. Servi par des hommes intelligents et dévoués , comme Dunois, Cousinot, Etienne Chevalier, Jacques Cœur, etc., il eut l'habileté de mettre dans ses intérêts toutes ces puissances : grand sujet de préoccupation et d'inquiétude pour ses deux ennemis *

* Nous en donnerons la preuve un peu plus loin.

Pour hlUer avec l'Anglelerre, Charles VII avaîl rencontré, dès le début de son régne, un allié fort actif dans le roi d'Ecosse, Robert III, Nous avons dt^a dit que cette alliance contre l'Angleterre était de tradition entre tes deux pays, Charles VII était à peine roi, que TÉcosse lui envoyait de nombreux auxiliaires^ et même pendant quelque temps ces soldais formèrent à eux seuls presque toute rarnice royale*, La bataille de Verneuil ne fut guère autre chose j en effet, qu'une sorte de duel privé enlro les Ecossais et les Anglais. Il paraît j d'ailleurs, que les Ecossais auxiliaires y périrent presque tous, ce qui excita la joie de Thomas Basîn, qui ne parle de leur conduite qu'avec horreur*. Charles VII n'éprouva pas, à ce qu'il semhle, autant de plaisir à les voir disparaître , car il fortifia son alliance avec FEcosse en 1428, en stipulant le mariage de son ûls ]e Dauphin avec Marguerite d'Ecosse*. Plus tard, quand il voulut se passer des compagnies d'aventure, et avoir une armée nationale, il fit une exception pour les Ecossais*, et son alliance avec leurs rois persista jusqu'à la fin du règne. C'est ce qui résulte d'un arrangement qu'il conclut en 145G avec le roi de Danemark : dans ce traité, Charles VII pro mettait de s'entremettre entre le Danemark et rÉcosse, son alliée , pour les réconcilier^.

L'alliance de la France et de la Castille , alliance déjà

*Tliomoa Basin J. II, c 3,

'Id., L U^ c, 4» Non parx^am igltur ex hoc infbriunio regnum Franct^ rtitn dia^ârimus comemlum félicitât em , H tam immanix ferilaiU propojiiiutn bar bar or vm ScotoTUm anifîiis ince^yerat (allusion à un projet qu*on prêtait aux flcos^aîs de tnâssacrer les nablea de TÂnjou^ de la Touraine et du Berry, pour avoir leurs châteaux et leurs femmes).

' Duniout , Corps dipiomat. uni*^çrul , annti'e lAîS ^ t H. Amsterd, 17î6.

^ Les ^ens de ses ordonnances étaient natifs de son royaume , excepté les Écossais, et quelque guerre qu'lî eût, il n'emprunta aucuns étrangers (Éfo,çe d& CharUs VU pur tm (contemporain anon^vue^ en \M.^ de Goderroid, p. 5).

^ Dumotit , îd . , 1. 111 , année 1456 .

stjculairfi, fut aussi reDoiivelée vers Têpoque du traité d'Arras. Il était dit dans le traité que le roi de Castille ne s'unirait avec aucun ennemi du roi de France*; qu'ils suideraient mutuellement contre tous leurs ennemis; que la Castille fournirait à la France des galères et d'autres Â^aîsseaux, ainsi que des soldats que Charles Vil soudoîexait ; que les vassaux et les sujets de Jean II pourraient à leur grc venir servir en France ; que le roi de Castille remettrait au roi de France toutes les places et forteresses quUl pourrait reprendre sur les Anglais, ainsi que la personne même du roi d'Angleterre s'il tomliail entre ses mains, etc. Ce traité et Talliance qu'elle sanctionnait était une menace habile dirigée contre les possessions que les Anglais avaient encore en si grand nombre le long des PjTenées , à F époque du traité d'Arras.

L'empire était aussi appelé par la France à lui servir d'auxiliaire contre F Angleterre. Dès Tannée 1430, Frédéric, duc d'Autriche, depuis empereur sous le nom de Frédéric 111, s'unissait à Charles Vil contre TAnglcterre et la Bourgogne % alliance toute spontanée de la part du duc, comme on le voit dans le préambule du traité. Il offrait au roi de France ses biens , sa personne et toutes ses ressources , et il s'engageait à n'avoir que les mêmes alliés et les mêmes ennemis ^. Cette alliance, que le caractère et la détresse de Frédéric rendirent d'ailleurs fort peu efficace ^ se prolongea assez longtemps, car on sait que Frédéric 111 demanda vers 1441 à Charles VII ses Amiagnacs pour s'en

* Lelbnitx , Code diplomatique , éd. de 1693 , p 354,

* Le j bfiîlz ï Code dtp tomatique^ p . 3 5 L

^ Notum facifïius quod... Hittsirif prineepê^ dussÀusîriiF, Frederieui, mnsatiguiiieus nos ter €(xrisihnuf , ê( qm nobis in nostrîs grandis battis contra kostes noxtros in ej^Uinm e»se^ suhsidiumque prtPstare singutari setïàper cum affections d^sideravit , quinimà e( pemonam smtm propriam, bond quiBCumque tl p^lhnliam iiùero animt} et bona ex corde prœfalœ noMlrœ majeilali in êubvenlionefn et prœsidium esse oblulit^ ek. (id., id.}.

servir dans sa propre cause*. Le roi les lui accorda avec empressement; mais presque aussitôt il donnait à son alHé de graves sujets d'inquiétude en allant attaquer Metz, Epîïial el Tout , qui se rattachaient à Teinpire^. Cette a^rression les rerroldit Vun pour rautre; néanmoins l'empereur ne passa pas du côté des ennemis du roi ^ et plus d'une fois sou voisinage j sinon sa puissanee, panil préoccuper le duc de Boui"gogne au grand plaisir de Charles VIL

Une alliance plus intéressante fut eelle qui fut conclue , en 1456, avec Éric IX 3 roi du Danemark^, Il était d'une habile politique d'aller chercher contre l'Angleterre, déjà si puissante sur mer, un allié dont la force était surtout maritime. Voici les principauic articles de ce Iraîlé, En cas de guerre entre la France et T Angleterre , le roi de Danemark s*engageait à fournir au roi de France 40 ou 50 vaisseaux, et 6 ou 7,000 hommes que la France paierait d'ailleurs. Si on conquérait quelque chose en Angleterre à l'aide de ces secours, on le partagerait avec le roi de Danemark, A partir du jour de la guerre, les Anglais ne pourraient commercer nî jouir d'aucune franchise dans aucun des deux pays* Le roi de France proposait sa médiation pour faciliter un arrangement entre le roi d'Ecosse et le roî de Danemark, et s'engageait h prendre parti pour le Danemark si Tarrangement ne pouvait avoir lieu. Enfin, le roi de France promettait d'appuyer le roi de Danemark conlre le roi de Suéde et les villes de la Hanse qui pouiTajent devenir ses ennemis* Les clauses de ce traité attestent la puissance croissante delaroyautCj Topinion qu'elle donnaitaux

* Epiil. d^Mneat Stflvins Pîceolomîni^ secrétaire de Frédéric Ut, puii pape sous le rium de Pie U (ép. 87).

'Ord., XIU , 530 > 408, 413. Il est dit dans ces lettres que rintenlion duj rei, en marchant contre ce^ viUes, éiali de remettre en sa niBîii diverieÉ^ AdgnGurîes, ci lés ou villes étant en deçà du Rhin^ qui d'amienneîé ap*1 parlenaieni à la France,

'"* Dumont , t, ï , p. SaS.

iM

autres el qu'elle avait elle-même de ses propres foi ces. Ce n'est pas vingt années plus tôt que Charles VII eût osé s'engager à intervenir dans une guerre aux extrémités dcJ'Euimx^pe. Ces négocialions témoignent en même temps de Taclivité de ce gouvernement ^ qui allait chercher et qui trou- ^'ait des auxiliaires dans des directions si différentes*

Pour faire contrepoids au duc de Bourgogne j il eut aussi l'habileté de lui susciter des enneuiis au coeur et sur tous les flancs de ses vastes États. Nous savons qu'un des principaux griefs du duc de Bourgogne contre le roi pendant les dernières années du règne, c'était Talliance de Charles Vil avec le roi de Hongrie , l'empereur et les princes de Tempire, les pays de Danemark, de Liège et de Berne, Les envoyés de Charles VU avaient, en effet, sourdement excité l'empire et plusieurs autres pays contre le duc de Bourgogne, Le roi de Hongrie , Ladislas , revendiquait le Luxembourg qui appartenait à Philippe- le-Bon * : on lui fit si hien comprendre (ju^il pouvait compter sur la France, qu'il envoya une ambassade chargée de conclure une alliance et de demander pour lui-même une fille de Charles VIL L'ambassadeur de Ladislas adressa au roi , dans cette circonstance, un discours qui peut donner une idée de la puissance d'opinion que le gouvernement de Charles VII acquérait dejour en jour au dehors comme au dedans du royaume «Quand paix et amour sera entre toi et mon souverain sei* «gneur, lui dit-il % qui seraient au monde ceux qui vous «pourront nuire? Tu es la colonne de la chrétienté j et « mon souverain seigneur est Vécu ; tu es la chrétienne «maison, et mon souverain seigneur est la muraille,..'*»

* Vay. plus haut ce qui a élé dit des rela lions du roî et du duc de BourgOf Dc f au chapitre qui traite des rapports du rui et do la uobtaâsc^

•Thomas Basïii, i. V, c. 15.

^Ménit do Huclcrc, L Ul, c. 80 , dans les Chroniques de MofUrelei^ éd. Buctian.

MaUieureusement la inoit ilc Ladislas fil subilemenl évanouir Ions CCS projets d'alliance.

Mais, avant qu'il fui quesilon de ces projets, le gouvernement de Charles VII avail déjà su trouver en Allemagne des ennemis au duc de Bourgogne. Nous avons mentionné plus haut ralliancc du roi et du duc d'Autriche, et nous avons failremarqucr que cette alliance était dirigée à la fois contre la Bourgogne et contre les Anglais. A peu près inutile contre l'Angleterre , elle ne pouvait être beaucoup plus efficace contre Philippe-le-Bon, parce que Frédéric n'avait comme empereur qu'un titre nominal , et. que rautorité appartenait tout entière en Allemagne aux princes et aux électeurs. Du reste , la diplomatie de Charles ne s'y trompa pas ; elle s'adressa à ces grands feudafaires ^ et en 1444 intervint un traite avec plusieurs des plus puissants de ces princes, Frédéric, électeur de Saxe, Guillaume , duc de Saxe j le landgrave de Thuringe; le marquis de Misnie et les burgraves d'Oldenbourg et de Magilcbourg '. C'était le temps des trêves avec rAnglelerrc: il était stipulé que que de part ni d'autre on n'attaquerait les Anglais, ce qui voulait dire implicitement que le traité était dirigé contre le duc de Bourgogne, qui, du reste j n'était pas spécialement désigné. On ne peut douter des inquiétudes de Philippe-le- Bon à la nouvelle de ce traité , et ce qui prouve son effroi , c'est qu'il adressa aussitôt à Charles VU de vives récriminations à ce sujet. 11 sentait bien que, si la guerre éclatait, une partie de ses forces se trouverait paralysée par la diversion

* Leibnitss, Code diplomatttim^ éâ. de 1693, p. 366,

Voici les [trincLpalëâ ^lîpuIatipTiâ do co traité :

Art. â. Lesi arnîLiûs eL Ic^ inîmîLî^â &eroût mutuâUf'S.

Art. 3, Les ducs pimrronl avoir des soldais du roi à leur service, h la condition de Leur payer la solde d'usure dans ces circonstance^,,.

Art. 4. On n'altàquerâ ni le pape, ni im TOh d'Espagne, de Sicile et û.*È* cosse t ni le duc d'Autriche Sigismpnd.

Art. 5. On agira de même à l'égard du roi d'Angleterre, avec qui la France est en IriH'O.

de TAllemagne , et Ton doit croire que celte préoccupation n'influa pas médiocrement sur sa résolution de garder la paix.

L'alliance du Danemark, conclue spécialement contre l'Angleterre, avait été aussi insensiblement détournée contre la Bourgogne, comme l'attestent à la fois les plaintes du duc dans le message dont nous avons déjà parlé , et le témoignage de Thomas Basin * . Le duc se plaignait aussi des intrigues du roi auprès de la république de Berne'. Une alliance s'était formée , en effet , depuis quelques années entre la France et les républiques suisses. La bataille de la Birse avait appris à estimer ces populations courageuses et à désirer leur alliance ; aussi le Dauphin Louis, qui avait conduit cette expédition contre les Suisses ,. s'était-il empressé de conclure avec eux un traité de paix et d'amitié pour son propre compte'. Quelques années après, en 1452 , Charles VII conclut aussi une alliance avec neuf cantons , ceux de Zurich , de Berne , de Soleure, de Lucerne, d'Uri, de Schwitz, d'Unterwalden , de Zug etdeGlaris*. On se promettait un mutuel appui contre toutes les attaques. Ainsi le duc de Bourgogne se voyait menacé sur tous ses flancs. L'étendue de ses Etats, disséminés en tant de lieux diff'érents , ne faisait que multiplier ses parties faibles , et,

*Th. Basin, 1. V, c. 15.

*Th. Basin, id., ibid.

'Signé à Ensisheim, en Alsace. Il est cité par M. de Flassandans son Histoire de la diplomatie française, t. I, p. 203. Dans son Index des traités, il renvoie à Léonard pour les preuves de ce traité; mais nous l'avons vainement cherché dans cet auteur. — M. de Flassan ajoute que ce fut Gabriel de Bernetier qui dressa ce traité comme ambassadeur de Charles Vil , et qu'il fut ensuite signé par le Dauphin, mais il n'indique pas ses preuves.

* Signé à Montils, près de Tours , au mois de février 1452. Dumont le cite dans son t. III. 11 y est dit en substance que le roi fait convention durable avec les cantons de ne leur être jamais contraire, et de ne donner aide ni se^ cours à qui voudrait les molester ; que les habitants et sujets des cantons pourront passer avec tous leurs équipages , armés ou non , par tout le royaume, et y commercer librement, pourvu qu'il n'en résulte aucun dom-* mage pour le roi ou ses sujets.

si j'ose dire , ses côtés douloureux. On s'en aperçut bien à l'aigreur des plaintes qui lui échappèrent à plusieurs reprises.

Du côté de l'Italie , le roi de France déployait aussi une grande activité pour augmenter le nombre de ses alliés et celui des ennemis du duc. C'est ainsi qu'il avait signé, en 1434, un traité avec Philippe Marie, duc de Milan*. Ce traité stipulait que les deux princes auraient les mêmes alliés et les mêmes ennemis, et que des deux parts on pourrait appeler à son service des gens d'armes à pied et à cheval du territoire de son allié, sans toutefois accueillir aucune troupe ni aucun soldat qui aurait été cassé au service de l'un des deux pays. Le traité nommait aussi les alliés des deux princes qui devaient participer au bénéfice de leur alliance : cette énumération est intéressante, parce qu'elle nous montre sur quels appuis extérieurs le roi de France pouvait compter au besoin. Les alliés cités de son côté étaient les rois d'Espagne et d'Ecosse, les ducs d'Orléans, d'Anjou, de Bourbon, d'Alençon, de Bar, d'Armagnac, Richard de Bretagne , le comte d'Étampes et le sire d'Albret. Du côté du duc de Milan sont Jeanne II de Naples, le roi Louis , le duc d'Orléans , le comte d'Anjou , le duc de Savoie, les marquis de Montferrat et d'Esté, le duc de Mantoue et la république de Venise.

Nous avons nommé le duc de Savoie. La diplomatie de Charles VII sut aussi le circonvenir directement* et le faire entrer vers la fin du règne dans une alliance contre la Bourgogne. Elle alla aussi chercher l'alliance de la république de Venise qui avait encore en Italie et en Europe une puissance considérable. Ce fut à l'occasion du projet de croisade formé entre Philippe-le-Bon , le Saint-Siège et

* Dès le commencement de son règne , Charles VII recevait déjà des auxi- *liaires du Milanais.

»Voy. Léonard, Traités ^i. i, p. 36.

l'empereur Frédéric HI. Le roi , comme nous rapprennent les chroniqueurs et en particulier Thomas Basin*, se montra tout à fait hostile à ce projet, soit qu'il craignît la puissance d'opinion que cette expédition pouvait donner à son ennemi, soit qu'il redoutât d'encourir dans la chrétienté le reproche d'indifférence , en s'abstenant de prendre part à celte guerre religieuse le lendemain de la prise de Gonstantinople. Quoi qu'il en soit du motif véritable , il envoya à Venise un ambassadeur* chargé de contrecarrer secrète-

*Th..Basin, l. V, c. 14. — Vo^. aussi Malh. de Coucy, c. 127.

* Cette ambassade n'a été mentionnée par aucun historien. Elle n'a été connue que tout récemment, après la découverte de deux lettres du chef de cette ambassade, Jean de Chambes. Cette découverte, faite aux archives par M. Eugène de Stadler, est consignée au t. III de la Bibliothèque de l'école des Charles, p. 183-195. Voici les principaux points qui ressortent de ces lettres :

La prise de Constantinople avait ranimé les projets de croisade. Le pape, le duc de Bourgogne et Frédéric III étaient les plus entreprenants. 11 y avait beaucoup moins d'empressement de la part de Charles VIÎ ; il se déliait du duc de Bourgogne et il avait à se plaindre du nouveau pape. Pie II , qui avait témoigné sa haine contre la pragmatique avec beaucoup de vivacité. D'après Mathieu de Coucy, Pie II avait même accueilli assez mal une ambassade de Charles VII qui était venue le trouver au concile de Mantoue. (Il est vrai que la relation de Jean de Chambes est en opposition avec M. de Coucy sur ce point important, comme nous le verrons plus bas.)

Comme ce concile avait surtout la croisade pour objet et qu'il n'était guère facile de l'en dissuader, Charles VII imagina d'envoyer à Venise une ambassade pour le contrecarrer dans cette ville. Jean de Chambes fut le chef de cette députation. Deux lettres qu'il a écrites en octobre et novembre 1459 , la première de Venise , la seconde de Mantoue , nous font connaître. ces détails. Ces lettres ne forment pas , du reste , une relation officielle, mais on y devine facilement l'objet des négociations. On y voit le doge condamner implicitement le projet de la croisade en disant de Charles VII « que c'est le roi des rois , et « que nul ne peut sans lui. ..,» et plus loin : « quand il venait à parler du roi , « il en parlait plus honorablement que tout le surplus du monde.» Le chef de la république est encore représenté comme prenant le plus vif intérêt au succès de Texpédition de Jean de Calabre : «Et aussi me a mandé, dit l'ambassa- « deur, que Naples et tout le pays étaient en murmure , et près de se mettre « en armes pour la venue de M?' de Calabre.» En effet, comme nous l'avons dit plus haut, Charles Vil et la maison d'Anjou avaient imaginé de jeter le trouble en Italie par l'invasion du royaume de Naples. Une foule de barons napolitains étaient pour eux, et l'un de ces seigneurs, le duc de Tarente, était venu s'entendre avec le doge et se trouvait à Venise en même temps que Jean de Chambes

La seconde lettre qu'il écrit est datée de Mantoue. On voit qu'il y avait ren- B «3.

ment celte entreprise. On ne pouvait alors faire aucune expédition maritime sans le concours des Vénitiens, et Venise répugnait d'elle-même au projet d'une croisade, pour ne pas s'attirer les représailles des Turcs , qui , avec la flotte immense dont ils disposaient, pouvaient si aisément se venger d'elle. Aussi le doge se montra- 1- il fort disposé à servir le roi de France, qui , pour rendre l'expédition encore plus inexécutable , avait imaginé de mettre la confusion en Italie , en appuyant l'expédition de Jean de Calabre. Venise fut encore secrètement son auxiliaire dans cette diversion. Si elle ne réussit pas au gré de la diplomatie française, l'expédition du duc de Boui^ogne qui l'inquiétait si vivement, ne pût du moins avoir lieu.

Ces faits se passaient en 1459 : l'année suivante, Charles Vil trouvait encore une occasion de troubler son adversaire en prenant sous sa sauvegarde les habitants du pays de Liège et de Loz, et en s'engageant à les défendre contre tous ceux qui «les voudraient molester en leurs franchises'.)) N'est-ce pas une chose digne de remarque

contré la grande ambassade envoyée par Charles VII , et qui se composait de Tarchevêque de Tours , de Tévêque de Paris et de Thomas de Courcelles , doyen du chapitre de Paris. Jean de Chambes rapporte qu'ils firent visite au pape Pie II et qu'il les reçut bien. « Et après Mgr de Tours lui bailla les lettres « du roi , qu'il fit lire publiquement , et après Mï»" de Paris fit la proposition « bien et honorablement.» (Probablement il s'agit de l'excuse que proposait le roi au sujet de la croisade.) « Et après M&r de Marseille parla pour le roi de « Sicile , disant que du tout en adhérait au roi , en tout ce qui avait été dit « et proposé , et pareillement firent les Génois comme sujets du roi de France. « Et ce fait, parla un docteur pour le duc d'Autriche, qui là était, ea disant « en la fin que du tout à son maître adhérait, et ferait tout ce qu'il plairait au « roi lui mander et faire souvenir. Notre Saint-Père répondit bien et honora- « blement. en exaltant le roi et le royaume tant que plus il pouvait...»

Ces lettres sont fort curieuses pour deux raisons. Elles nous révèlent un fait encore inconnu , celui d'une diversion diplomatique et militaire , tentée en Italie par Charles VII pour empêcher la croisade, et elles nous montrent à quel point le gouvernement de la France était alors honoré et considéré en Europe.

* Thomas Basin, 1. V, c. 15: Cùm Leodiensibus tune polentibus populis

que ractivilé de cette diplomatie, si habile et si persévéï^nte dès- ses débuts?

Elle ne borne pas d'ailleurs son action aux affaires de 'Angleterre et de la Bourgogne , et elle ne laisse échapper aucune occasion d'accroître, au midi comme au nord, Tin- ^wence morale ou la puissance du royaume. C'est dans ce but qu'elle entame des négociations avecGônespour placer cette ''^publique turbulente, toujours lasse des autres et d'elle- '^ême, sous la protection de la France. Quelques années au- P^ï^avant, Gênesavait déjà renoncé à son indépendance en fa- ^^Vir de Charles VI, mais elle l'avait ressaisie presque aussi- ^^l. Charles VII crutêtre plus heureuxquesonpère,etenl44^ '* envoya Jacques Cœur et quelques autres commissaires f^Our traiter de l'annexion *. On ne parvint pas à s'entendre Complètement, mais enfin, en 1458, une convention fut ^CDnclue. Elle n'est guère remarquable que par les témoignages qu'elle nous donne sur la puissance d'opinion dont '^^ gouvernement de Charles VII jouissait alors en Europe : ^ans ce traité* il est représenté à peu près comme le gou-

^uod eos acerbissimo ac sœvissimo odio insectare Burgundiones ah anti- ^uo sciret, fœdera etiam copulavit. — Voy. aussi aux Ord. les lettres du n? aviil 1460 (XIV, 492).

* Voy. Hist, chronol, de Charles VII, par Berry, dans Godefroid, p. 429. — Ces commissaires , outre Jacques Cœur, étaient l'archevêque de Reims ,

Saint-Vallier et Tanneguy-Duchâtel , alors prévôt de Paris et sénéchal de Provence.

Depuis quelque temps , Gènes était troublée par les divisions des Adorno et des Campofregoso. Ceux-ci avaient traité avec Charles Vil, en 1444, et deux années après , s'étant unis aux Dorîa , ils envoyèrent à Marseille une députatien chargée de demander l'exécution du traité. C'est ce qui donna lieu à l'ambassade de Jacques Gœnr en 1446. Des troupes françaises devaient arriver pour aider Campofregoso à s'emparer de Gênes ; mais il la prit sans leur concours et voulut la garder seul. L'ambassade ne put obtenir qu'il changeât d'avis.

* Quum animadvertissent ejus magnimitatem^jt^stitiam^fortiîudinem, clementiam singularem , constantiam , fidem, relighnem, innumerabilesque virtutes quitus velut sidus prœclarum splendet in orbe , suh cvjus protectione populi conquiescunt , optatà pace perfruuntur, qvibus quidem ac divino nutu et benevolentiâ faclus est Deo amabilis; et victoriosus non

vernemenl 1q plus important et le plus considéré de l'Europe. Ce succès de la diplomatie fut du reste rendu inutile par les exactions du gouverneur français et par l'expulsion des troupes de Charles VU Tannée même de sa mort.

L'action de la diplomatie française à l'étranger contribua puissamment, on n'en peut douter, à accroître le renom et l'autorité de la France aux yeux des autres nations de l'Europe. On s'accoutuma à la considérer comme une monarchie prépondérante , et à en faire le centre de toutes les grandes questions politiques ou religieuses. «En l'an «1447, dit un des historiens cités par Godefroid*, le roi «étant à Bourges, vinrent là devers lui les ambassadeurs « des électeurs de l'empire, dont était le chef l'archevêque « de Trêves , et aussi vinrent les ambassadeurs d'Angle- « terre , lesquels vinrent tous pour l'union de l'Église. » Le pape Eugène IV venait de mourir, et il s'agissait de décider si Ton reconnaîtrait Nicolas V pour son successeur : c'était un grand hommage rendu à là France que de la choisir pour le centre de ces négociations. Nous connaissons les paroles de l'ambassadeur de Ladislas à Charles VII, et celles du doge de Venise à Jean de Chambes ; elles donnent aussi une haute idée de l'opinion que l'on concevait de la royauté française dans toute l'Europe. Une autre preuve encore plus éclatante de cette renommée, ce fut le concours d'ambassades que la prise de Constantinople fit affluer en France de toutes les parties de l'Orient*. Le chroniqueur Duclerc rapporte qu'on vit presque en même temps à la cour de Charles VU le patriarche d'Antioche, un ambassadeur de l'empereur de Trébizonde, un

modà in arduis^ sed etiam in desperatis quodammodd rébus y et in hune moduniy non modà paterna régna et avita cum immortalilatis laude recit^ peravit, sed ea omnia longé latèque ampliavit (Dumont, Corps diplom,, i. II, p. 245 , et le Recueil des anc. lois franc., IX , p. 332).

* IJist. chronoL de Charles VII, parBerry, dans Godefroid, p. 430.

* Mém de Duclerc, Chron, deMonstrelei, éd. Buchon, 1. IV, c. 27.

ambassadeur du roi de Perse , un autre du roi de Mésopolamie , un autre du petit Turc , un aulre du roi d'Arménie , etc. Ils dirent au roi qu'ils « voulaient combattre le grand «Turc, et ne demandaient pas d'argent, car ils disaient « avoir argent assez , et ne demandaient rien fors l'ayde du «roi de France, qu'ils nommaient aussi roi des rois, et « avec ce disaient que l'enseigne du roi de France et un ca- (( pitaine en son nom avec vaudraient plus de cent mille « hommes*. » Sans doute , il y avait dans cette opinion un ressouvenir des croisades où la France avait rempli une mission si glorieuse , mais n'est-il pas vrai que vingt années plus tôt on ne serait pas venu trouver de si loin Charles VII , et qu'on n'eût pas tenu de semblables discours au roi de Bourges ? A la fin du règne , l'autorité de la couronne n'était donc pas moins respectée au dehors qu'au dedans du royaume.

' Duclerc, Chron. de Monstrelet, éd. Buchon, I. IV, c. 27.

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