‹ Étude sur le gouvernement de Charles VIIChapitre 3 sur 11 · INSTITUTIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS MILITAIRES

Ce qui constitue véritablement la souveraineté politique, c'est le droit d'avoir une armée , de rendre la justice et de lever des impôts. Chaque seigneur était donc au moyen âge un véritable souverain , puisque chaque possesseur de fief jouissait de ce triple privilège. L'enlever à la féodalité, c'eût été l'annuler complètement, aussi le pouvoir royal s'était-il constamment efforcé, depuis le douzième siècle, de réduire les justices seigneuriales, de limiter dans les domaines féodaux le droit de lever des contributions arbitraires, et de chercher, en dehors du concours de la noblesse , des forces militaires dont elle put disposer à son gré. Ce sera aussi la préoccupation du gouvernement de Charles VIÏ, et nous allons le voir fonder successivement des institutions militaires, judiciaires et financières dignes de la plus sérieuse attention.

Parlons d'abord des institutions militaires. Jusqu'au douzième siècle, la royauté avait uniquement à son service des troupes féodales, que les vassaux étaient tenus de fournir au roi, en vertu des conventions qui liaient tout vassal à son seigneur. C'étaient des troupes souvent désobéissantes ; car l'intérêt du roi différait souvent de l'intérêt des vassaux, et d'ailleurs leur service annuel était beaucoup trop restreint. Aussi , les villes de communes s'étant multipliées à partir du douzième siècle , Louis-le-Gros et après lui Philippe-Auguste et Saint-Louis s'empressèrent de recourir à leurs milices, dont le concours était plus sûr et le service moins limité. Seulement ces milices des communes étaient plus propres à combattre derrière des murs

qu'à tenir la campagne. Philippe-Auguste se vit donc obligé d'accueillir aussi le service d'aventuriers , organisés en compagnies sous le nom de routiers ou coUereaux; Flamands, Espagnols ou Allemands pour la plupart, ils commencent à paraître en France à la fin du douzième siècle , à l'exemple des cotidottieri , qui jouaient à la même époque un rôle si important au nord de l'Italie. Ils n'étaient guère plus dépendants du roi que les troupes féodales ellesmêmes, puisqu'ils ne voulaient pas obéir à des capi laines royaux , mais du moins on pouvait les retenir en permanence sous le drapeau royal au moyen d'une bonne solde. Cependant il y avait loin de là à une véritable armée monarchique.

Cet état de choses persista jusqu'à Charles V. Ce prince voulut le changer, et on le vit tenter une véritable réorganisation militaire. Il exigea que les officiers des compagnies reçussent leur titre du roi ou des princes du sang , et prêtassent, ainsi que leurs soldats, un serment de fidélité. Il régla, par des ordonnances minutieuses, la solde et les fournitures. Quant au ban et à Varrière-ban, c'est-à-dire aux troupes féodales, dont le service était d'un dévouement si capricieux et d'une durée si insuffisante , ils ne furent plus appelés qu'à fournir des auxiliaires libres. Le pouvoir royal eut ainsi son armée.

Mais le règne de Charles VI arrive , et de tous les efforts tentés par son père pour fortifier l'autorité royale , il ne reste bientôt absolument rien. Non pas que les ordonnances touchant l'état militaire aient manqué sous ce règne*; elles furent, au contraire, fort nombreuses , mais

< Ordonnance de 1405, enjoignant aux gens de guerre de se dissoudre, et de ne plus s'assembler sans la volonté du roi. Ord. , IX , 96.

Ordonnance de 1410, défendant à toutes personnes et même aux princes du sang de lever des troupes. Ord., IX, 575.

Ordonnance de 1413, sur les désordres des gens de guerre. Ord., X, 159.

Ordonnance analogue de 1417, Ord., X, 57.

elles ne firent qu'attester l'indiscipline et l'insubordination de l'armée. On peut dire des lois de Charles VI sur cette matière, ce que Montesquieu disait des fortifications si nombreuses élevées par Justinien : Qu'un empire n'est jamais si faible que quand tous ses villages sont entourés de murailles. Sous Charles VI, le désordre fut donc aussi grand dans l'état militaire que dans les autres parties du gouvernement, et l'armée fut à tout le monde , excepté au roi.

A l'avènement de Charles VU , comme un siècle plus tôt, elle se composait toujours de trois parties bien distinctes : de milices communales, de troupes féodales et de compagnies d'aventure. Les troupes féodales et les compagnies s'étaient , il est vrai , à peu près fondues les unes dans les autres, tout noble portant bannière, tout seigneur un peu puissant, tout prince du sang même s' étant fait chef de bande. Aussi bien il n'était guère question de nationalité dans ces ramas tumultueux d'hommes de guerre que la soif du pillage , bien plus que l'intérêt du patriotisme et la haine du nom anglais, avait réunis sous les mêmes drapeaux. Charles VII avait à son service des mercenaires écossais, lombards, espagnols*, qui n'avaient été attirés en France que par l'espoir de la solde , et qui n'avaient guère intérêt aux querelles nationales qui se débattaient avec l'Angleterre. Sous les mêmes drapeaux s'étaient rangés tous les hommes des seigneurs qui tenaient encore pour le roi de France : les Bretons de Richemont, les Gascons de Xaintrailles et de Lahire , les Français du centre sous Dunois; mêlée confuse et violente, sorte de Babel militaire qui parlait toutes les langues, et qui n'avait de commun que l'amour du butin et du sang.

* Thomas Basin , 1. II , c. 3,

Il faut voir dans les chroniques contemporaines* ce qu'ils firent de ce royaume qu'ils étaient chargés de défendre. Pendant vingt années ces fureurs se succèdent sans trêve ni merci , et l'on ne comprend vraiment pas qu'un ordre social quelconque ait pu subsister dans de pareilles convulsions. On est obligé pourtant d'admettre Fauthenticité des chroniqueurs, car ils s'accordent tous dans la description de ces maux, quoiqu'ils différent profondément dans leurs sympathies politiques. Le Journal du bourgeois de Paris (1405-1448) ne cesse pendant quarante ans de dénoncer ces horreurs commises par les deux partis , et l'on voit presque à chaque page de ce livre que cette guerre était devenue une véritable chasse aux paysans , aux gens d'Église, aux marchands, à tout ce qui possédait et qui était désarmé. «On les traque, dit-il , «comme on ferait des bêtes sauvages*.» En 1437, après la rentrée du roi à Paris, « nul des capitaines français, dit encore le Bourgeois'^, ne fit quelque bien dont on doit aucu- « nement parler , sinon de rober et piller par nuit et par «jour..., et les pauvres gens des villages étaient dépouil- «lés, et nulle chose ne leur demourait, et pour certain « disaient qu'ils avaient aussi cher ou mieux de cheoir aux «mains des Anglais comme aux mains des Français*.» C'estlà,ilestvrai, le témoignage d'un ennemi de Charles VII, mais Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui était loin d'être aussi hostile à la cause royale, n'a pas tracé de cette anarchie militaire un tableau moins douloureux.

* Le Bourgeois de Paris ^ passim. Cet ouvrage n*est en quelque sorte qu'un long cri de colère contre les désordres des gens de guerre. — Alain Charlier, p. 839; édition et notes d'André Duchesne. — Mémoires des pays, villes y contrées de Beauvais et de Beauvoisis, par Antoine Loisel; Paris, 1617, p. 229 et suiv.

* Journal du bourgeois de Paris, p. 268, édit. Buçhon, »Id., ibid.. p. 307.

Md., ibid., p. 483.

«Des deux côtés, dit-il, la guerre était devenue une guerre « aux paysans ' . On les prenait par centaines, on les entassait « dans les souterrains des châteaux , on les obligeait à se ra- « cheteràforce de tortures. Les campagnes se trouvèrentainsi « dépeuplées , d'autant plus qu'une foule d'habitants s'en- « fuyaient dans les forêts , pour échapper à ces violences.» Basin trace en particulier le tableau qu'offrait la Normandie*, 011 il habitait avec sa famille. «On fuyait, dit-il, en «Bretagne et même en Angleterre. Ce qui restait d'habi- « tants à Rouen était réduit à la mendicité. Les campagnes « désertes se couvraient de broussailles ; les chemins dis» « paraissaient sous l'herbe. Les gens de guerre et les nobles «ne faisaient rien pour arrêter cette dévastation, à laquelle «ils étaient heureux, au contraire, de prêter les mains. «Cette misère était celle de toute la France'.»

Si nous avions à faire l'histoire du royaume sous Charles Vil , au lieu de nous borner à celle de ses institutions , nous trouverions d'autres témoignages tout aussi navrants sur les excès et l'impunité des gens de guerre dans une lettre de Nicolas de Clémengis*, archidiacre de

' Erat in foveis et specubus castrorum et lurrium invenire pauperes colonos, interdùm in unâ foveâ centum, interdàmque ducentos;.,, in crucibus et tormentis ad extorquendum summas poposcitas adhibitis^ sœpè deficiebant (Thomas Basin, 1. III, c. 6, cdit. Quicherat).

* Cœdebatur tota regio simul tribus illis virgis seu flagellis divinœ jvstiliœ : guerrâ, famé et peste.... Mansit xdtrà decem annos ut salicibus^ spinis ac dumetis , omnes agri in silvarum morem tegerentur, et viarum atque itinerum vix uUajam appâtèrent vestigia (id., 1. III , c. 5, id.).

' Le poëte Euslache Deschamps a dépeint aussi ces exactions et ces misères dans une satire d'une rare énergie. M. Géruzez la cite avec un grand éloge dans son Cours de littérature, p. 91.

* Nicolaï de Clemangiis Catalaunensis archidiaconi Baïocensis opéra omnia. Lyon 1613, 2« partie, p. 160, Ejotsto/a 59. Cette lettre est pleine d'affreux détails sur ces pillages et ces violences. On trouve encore dans plusieurs de ces lettres dont l'histoire s'est peu servie jusqu'ici , et en particulier dans la 63^ et la 67<^, des faits nombreux et intéressants sur la situation du royaume à l'avènement de Charles VII.

Bayeux, adressée à Gerson, ou bien dans une complainte adressée en 1433 par Juvénal des Ursins, alors évêque et comte de Beauvais, au roi Charles VU sur les crimes des écorcheurs*. Nicolas de Clémengis, après une peinture énergique de ces misères , essayait d'en indiquer le remède : c'était d'interdire de lever des troupes dans toute l'étendue du territoire sans un ordre exprès du roi; de fournir aux divers chefs de corps une solde régulière pour eux el leurs hommes ; de faire empêcher sévèrement par les baillis toute espèce de déprédation et de pillage, enfin de réformer avec un grand soin la discipline militaire qui n'existait plus*. Bans l'excès de souffrances où l'on était lombé, c'était à qui chercherait et indiquerait le remède; mais on avait encore à supporter de longues années de misères, avant d'obtenir ce que l'archidiacre de Bayeux demandait avec tant de force et de justesse.

Les nécessités de la guerre n'auraient guère permis à Charles VII de s'aliéner les compagnies, avant d'avoir obtenu des succès propres à leur inspirer le respect et la crainte du pouvoir. En 1437, le roi rentre à Paris : c'était une grande victoire matérielle et morale ; la royauté , si longtemps errante sur le territoire du royaume , reprend son siège et ses droits. Bès l'année suivante (1438), voici qu'une ordonnance énergique révèle la situation nouvelle et l'esprit nouveau du pouvoir : ce sont des lettres au prévôt de Paris, portant injonction d'arrêter les gens de guerre qui font dommage aux sujets du roi et d'appréhender même , en garantie, leurs capitaines'. Emprisonner

* Mémoires du Beauvoisis , par Loisel , cités plus haut.

* Chose remarquable , ces mesures , indiquées par un homme d'Église , \ers le commencement du règne, furent justement celles qui furent adoptées en 1439 parle Conseil du roi. Voy. Nicolas Clémengis, ép. 59, p. 164, éd. 1613.

' Pour ce que chacun capitaine ayant ordonnance de gens de guerre doit

un homme d*anncs, que dis-je, un chef de compagnie, pour avoir pillé une cabane, ou maltraité un paysan, ce dut être un pn^nd scandale pour les Cbabannes, les La Hire, les Xaintrailles , les Villandrada, et tant d'autres chefs de bande qui , pour quelques coups d'épée heureux dans leurs luttes avec les Anglais, croyaient mériter sans doute la reconnaissance du royaume qu'ils dévastaient. Mais ce dut être un bien autre étonnement, quand Tannée suivante (1439), après une délibération solennelle des états généraux*, fut rendue la célébra ordonnance du 2 novembre t pour obvier aux pilleries et vexations des gens d'armes V » Tout ce que Charles V avait essayé de faire prévaloir dans cette matière, tous les remèdes que Topinion publique ou l'expérience des dernières années avaient suggérés, tout cela était habilement reproduit dans ce projet de réforme, l'une des mesures les plus sensées et les plus énergiques que la royauté eût encore résolues.

La collation des grades, le mode de recrutement des compagnies, les rapports des gens d'armes et des habitants.

répondre des gens qu'il a et tient en sa compagnie et gouvernement, pour en faire punition quand ils délinquent , et que les gens de guerre de plusieurs garnisons font souventes fois de très-grands griefs, maux et dommages à nos sujets des villes et pays d'alentour, en prises et rançons de biens , chevaux , bétail, voitures, et aucunes fois des corps des personnes, dont plusieurs clameurs et complaintes viennent souvent à nous (Ord., XIII, p. 295 et suiv.).

* Par Tadvis et délibération des princes du sang, la reine de Sicile, le duc de Bourbon , Charles d'Anjou . les comtes de la Marche , d'Eu et de Vendôme, plusieurs prélats et autres seigneurs notables , barons et autres , gens d'Église, nobles. et gens des bonnes villes.... (Ord., XIII, p. 306).

* On peut imaginer, par les défenses qui sont faites dans plusieurs articles, les abus épouvantables qui se commettaient. L'art. 6 défend de rançonner et piller les gens d'Église , les marchands et laboureurs ; l'art. 7, de prendre aucun bétail , de détruire ou laisser détruire blés , vins et autres vivres , d'abattre les arbres à fruit , de mettre le feu aux gerbes et aux maisons , d'abattre les maisons pour se chauffer avec les charpentes, etc. (id., p. 307 et 308).

U poursuite des délits militaires , la solde des troupes , on réglait avec la plus grande précision chacune de ces parties si importantes du service. Donnons-nous le plaisir d'insister sur ces différentes mesures qui , du même coup , menaçaient et frappaient si énerçiquement l'indiscipline féodale.

Et d'abord , il est bien entendu que l'armée appartient du roi et à lui seul , et que seul il a le droit de conférer oix d'enlever les grades. L'ordonnance commence, en elïct, par déclarer que le roi choisira un certain nombre d^ capitaines pour la conduite de la guerre, que ceux-là s^^s seront reconnus pour capitaines royaux, et qu'à vo^miloir usurper ce titre, on encourra la peine de lèsemsijesté*.

Ces capitaines lèveront seuls les hommes d'armes :

« C}ue aucun, de quelque état qu'il soit, ne soit si osé ni

«: liardi de lever ou de recevoir compagnie de gens d'armes

c ni de trait, sous peine d'être dépouillé de ses biens , des

c droits et prérogatives de noblesse *. »

Viennent ensuite plusieurs articles destinés à empêcher les pilleries des gens d'armes , à préserver les personnes , les propriétés , « les gens d'Église , nobles , marchands , «laboureurs, les bœufs et chevaux , les bêtes de labour, de * voiture ou de charrois , les moissons et meubles des habitlations'*. » Le capitaine est rendu responsable de tous les délits de ses hommes d'armes. En outre, il est permis formellement à tous les ofDciers du roi, à tous les citoyens même, sam exception^, de courir sus aux pillards , « comme ils feraient aux ennemis. »

*Ord,art. i,t. Xin,p. 306.

"Id.,art.8,p. 807.

'Id., art. 6-16 , p. 307-308.

^ Celui des sujets du roi qui sera blessé par lesdites gens de guerre pourra assemUer gens d'armes et autrement , et amener à main armée les cou-

Autre innovation fort importante : ces délits seront jugés non par la justice militaire, ce qui eût empêché la sévérité dans les jufçements, mais par les tribunaux civils, par les baillis, sénéidiaux, juges et prévôts du roi*. Et pour que la punition ne puisse manquer au délit, le roi prend une précaution singulière : il s'interdit formellement le droit de grâce , et autorise le parlement et ses officiers de justice à lui désobéir s'il absout quelque coupable *. Les hommes du Conseil qui avaient introduit cet article dans l'ordonnance, connaissaient sans doute de longue date la versatilité de Charles VU.

D'autres articles prescrivent encore d'éloigner les gens de guerre de l'intérieur et de les établir dans les villes frontières, en face de l'ennemi^; ou bien enjoignent aux seigneurs qui ont des garnisons particulières dans leurs châteaux, de ne plus les entretenir par des tailles levées sur les marchands et les habitants* : c'était leur enlever indirectement le droit d'avoir des troupes à eux, puisqu'ils ne pouvaient les conserver qu'en les soldant. On les menaçait aussi de peines sévères, s'ils ne veillaient attentivement à la conduite de leurs gens d'armes.

Que ressort-il de cette ordonnance? C'est, d'abord, que le roi veut avoir et qu'il aura une armée à lui ; c'est ensuite que cette armée est faite pour servir le pays et non pour le rançonner^. Une innovation imprévue, qui dut

pables, et s'il arrivait que quelqu'un des délinquants fût tué, il n'y aura pas d'instruction , et le meurtre sera réputé à bien fait (art. 26 , p. 308j.

*Art. 20.

*Art. 29.

»Art. 26.

* Et défend le roi à tous seigneurs et barons et autres dans les terres desquels le roi a fait mettre tailles pour les besoins de l'État, qu'ils n'en empêchent la levée, et que nul, comme il arrive, ne mette taille, aidé ou tribut en ses terres sans congé et lettres patentes du roi (art. il-4i).

*Au préambule de l'ordonnance, on lit : «Le roi, considérant la pauvreté, « oppression et destruction de son peuple , ainsi détruit par lesdites pilleries ,

causer un grand scandale à quelques-uns et une grande joie au plus grand nombre, est aussi annoncée à plusieurs reprises : c'est le droit égal pour tous d'être respecté dans sa vie et dans ses biens , et de pouvoir se défendre par tous les moyens. Ainsi, par un seul coup de vigueur, le roi s'affranchissait de l'aristocratie militaire, il se donnait une armée et il s'assurait l'obéissance et le dévouement de toutes les classes laborieuses contre l'insubordination féodale.

Seulement il fallait faire exécuter ces mesures, et opposer à des résistances opiniâtres une invincible énergie. Les aventuriers n'avaient pas voulu naturellement renoncer à des habitudes de brigandage pour une solde incertaine , qu'on promit longtemps d'ailleurs sans pouvoir la payer, et, de leur côté, les chefs de guerre n'entendaient pas abandonner l'indépendance dont ils jouissaient depuis si longtemps pour devenir de simples officiers royaux. Ces mécontentements déchaînent une guerre civile , violente explosion de l'anarchie militaire et des colères féodales^ et qui réunit contre le roi tous les chefs de guerre qui l'avaient servi jusque-là, La Trémouille, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois , le bâtard de Bourbon, les Chabannes* , etc. Preuve évidente qu'en combattant les Anglais , ils avaient entendu combattre pour leur indépendance , bien plus que pour la cause du royaume et de l'autorité royale. Nous n'avons pas ici à raconter la guerre de la Praguerie ; bornons-nous à remarquer la conduite du roi el ses mesures décisives. Nous avons dit plus haut de

« lesquelles n'est plus son intention de les tolérer en aucune manière , mais «bon ordre et provision y être mis... (id., p. 306).»

'Voy. les Mémoires de Richemont, collect. Petitot, VIII, p. 514. Seul de ces chefs de guerre, il était resté fidèle au roi, ce qui excita tellement leur fureur qu'ils faillirent porter les mains sur lui. — Voy. aussi Thomas Basin , 1. ni, c. 12 et 13.

Charles Vil i|u6 c'était un oaraclère apathique et faible, ennemi de tout efTorl et île toute énergie ; et, en effet, la fatigue du malheur avait si hien courbé son âme, que jusqn*à rapproche de l'âge mûr sa vie n'avait été qu'une longue et débile enfance. Joignez à ceiiù indolence un égoïsme profond , une perpétuelle défiance des autres el de luîméme : c'est ainsi qu'il avait vécu pendant trente-cinq ans, jusqu'au moment où le succès > en rouvrant son âme à Tespérance, vint découvrir en lui un jugement solide , un sens droit et profond , el quelque chose d'énergique qu'il n'avait pas soupçonné lui-même dans rabattement du malheur. S'il y a des ilmes que rinforlune aiguillonne combien il y en a davantage , qui ont besoin du snccèi pour se ronfler h elles-mêmes et pour oser davantage! Charles VU parut donc reprendre par moments dans victoire la conscience et le courage de sa mission.

Loin de céder aux menaces de Taristocratie soulevée, il n'en poursuivit qu'avec plus de vigueur le plan an'êté dans le Conseil. Il eut, à cette occasion, des paroles énergiques que nous trouvons dans la chronique de Berri et que nous voulons citer: itQue sert, s'élait-il écrié', de tenir sur lesfl t champs tant de gens d'armes? Il faut à chaque combattant «dix chevaux pour son bagage et son fretin de pages ^ da^ ft femmes et de valets. Toute celle coquinaille n'est bon m « qu'à manger le pauvre peuple. ^ Le roi d'ailleurs se sentail soutenu dans celte résistance par tous ceux qui souffraient,' par les bourgeois et les paysans , qui , voulant la sûreté des routes, le bon marché des vivres et le rélablissement de ragriculture et du commerce , ne pouvaient voir dans ces gens de guerre indisciplinés que de mortels ennemis» Les villes et les campagnes furent donc pour le roi contre le

^ Hiitoire chronologique de Cftarlea VU ^ por Berry, roi d'armes, Godefruid , p« 40S.

■château féodal. Les états d'Auvergne, ieniis à Clermont , Hdéclarcrent au roi qu'ils «étaient à lui corps et biens*.» ^C'était le sentiment de presque tout le royaame. Une foule I de nobles étaient même restes dans le devoir^ comme la no- Hblesse d'Auvergne, bien qu'elle fût vassale du duc de Bourbon, et le fameux chef des routiers, le féroce Villandrada, n'avait pas licsité non plus à faire sa soumission et celle de ^ses hommes , à la conJition d'une forte solde* Aussi la Pra- ^Kuerie fut- elle bien vite étouffée,

H Cependant Fordonnance de 1439 n'avait pas encore reçu "son exécution. En 1445, Charles VIT, quï s'élait débarrassé d*unc partie de ses grandes compagnies en les envoyant batailler au service de Frédéric 111 contre les Suisses, reprit la réorganisation de Tarmée*, et, par un ensemble de mesures fort précises et fort détaillées , il régla du même coup la création d'une cavalerie royale et les « ra]>porls nouveaux des troupes féodales et du roi.

P La cavalerie devait être composée de quinze compagnies. Chaque compagnie renfermerait cent kmceSy etp^vlmice on entendait un peloton composé de six hommes et de six chevaux^.

^H ^fierry, dans Godefroid, id.^ ibtd,

^M * Ou ae trouve rien dans les orilonnanccs sur retlc opéralion si importante.

^BSeraîl-C6 qu^eUti n'était considérée i\\i(î comnio la mUe en vj^^ueiir de la loi de 1439T ^(ol1s ne le croyons ps, parce quf: la rûforme du S novembre était loin de renfermer toti^ les détails de celle de liiS. Il y aurait donc eu une ordonnance spéei^ile , mais elle aurait été {>erdue. Ce n'est pas d'ailleurs la seule ordonnance du règne de Cliarles VÏI qu'on ait à riigrellcr,

■ A défaut de te document , nous trouvons des détails fort intéressants sur telle réorganisation dans Matthieu de Coucy, dans les Mémoirei de Jacquea Buclcrc, aux CAroniçiiej de MonîrelH [h I, c» 37, édition Buchon), et

■' partieulièrenient dans Thomas Ba^in i 1. IV, e. 3. 'Basin dît que la lanee ét:iit de &ix chevaux et six hommes : deux archers i clievûl , un valet et deux pages accompagnant chaque lance. -^ Dùclerc dit r(u'il y avait 17DQ lances , chacune de cinq hommes (L I , e. 37) , mais Mat- Ihifu de Coucy maintient le chiffre de 1500, à six hommes par lance (lïi>^ I «ïa Charles VJl^ ç. 6, IS, li), tl ajoute qu'ils élaiéul payé a de mois en

Les capitaines étaient tous nommés par le roi. Ds devaient recruter eux-mêmes, et sous leur responsabilité, leurs compagnies. Une solde ûxe leur était assurée , et, pour la rendre régulière , des commis spéciaux étaient institués dans chaque bailliage^ sénéchaussée et prévôté, afin de la distribuer aux soldats , mais seulement après avoir vérifié par des revues leur nombre et leur équipement : c'était comme une ébauche de notre intendance militaire. Cette solde était très-élevée : elle était flxée à 40 livres tournois par mois pour l'homme d'armes , à 5 livres pour le couslilier, et à 4 livres pour l'archer. Un si haut prix assurait plus qu'aucun serment le dévouement de la nouvelle milice.

Ce n'e^t pas qu'on eût dédaigné d'attacher les chefs au drapeau par un engagement solennel. Chaque capitaine de compagnie et son lieutenant devaient jurer * di'empêcher tout acte de pillage et de violence, ou d'en faire une sévère justice. Voilà donc les chefs de bande, les capitaines des routiers, des écorcheurs et des retondeurs , devenus les prolecteurs de l'ordre , de véritables prévôts et justiciers royaux !

Cette cavalerie pouvait former un corps de huit à neuf mille hommes*, chiffre considérable pour une arme pareille , et dans un temps où l'épuisement de la population avait singulièrement réduit le nombre des hommes de guerre. Aussi, comme le fait remarquer Thomas Basin'^,

mois. — Thomas Basin dit que l'impôt fut de 20 écus d'or par mois pour la lance et ses suivants (1. IV, c. 3).

* Voici les termes de ce serment : « Je promets et jure à Dieu et à Notre- « Dame que je garderai justice et ne souffrirai aucune pillerie, et jugerai tous « ceux de ma charge que je trouverai avoir failli, sans y espargner personne, H et promets faire faire à mon lieutenant semblable serment que dessus » (Le P. Daniel, Histoire de la milice française, 1 , 215).

* Matthieu de Coucy Testime même à neuf ou dix mille chevaux (Godefroid, p. 545).

* Thomas Basin, 1. IV, c. 4.

cette force suflîl-cUe pour reconquérir la Normandie et

la Guyenne. En allendant la reprise des hoslililés, on^

répartit Jes compagnies J'ordonnance dans différentes Yilles', où elles furent soumises à des inspections fréquenles, et entretenues d'abord par des prestations en nature, en attendant rétablissement d'un impàt spécial pour la lance et ses suivants *.

Cette institution d'une cavalerie royale était de tout point excellente. Elle consentait au service du roi une foule d'hommes d'armes ayant la tradition et les habitudes mili- ^^ires ; elle attachait à la défense de Tordre toutes ces forces ^^fësordonnées et brutales qui l'avaient si souvent compro- ^Bils; elle renvoyait dans ses foyers^ cette classe de sei- ^gneurs et de barons, cette chevalerie turbulente , que les grands vassaux de la couronne ne prêtaient au roi qu'à des conditions si pesantes. Quel coup pour celte aristocratie si exigeante et si orgueilleuse !

Le roi ne renonçait pas néanmoins à se servir des troupes

Iieoilales; mais^ maintenant qu'il avait son armée à lui, il 'lis furent mis par ïes bonne» villes en asse^ petit nombre , cor il n*y en wjiît a Trnyea , à Châltins , Reims , Laon , etc. , que 20, 24 ou 34 en chacune, pû«rquoy ils no pfluvaîenl être asseg puisfiants pour prtnJre aucvme maîtrisa tttr l«â bourgeois du manants... D'autre port, il y avait ceilains comnits de par le roi qui lest vovaieitt en I^mva liabillements passer nux monlres Q^set &ouvt^tpaftiî qu'il» s'entretinss^eni cotnmc il appartenait, sans vendre ni perdre leurs chenaux etharnoîs (Malli. de Coucy, id*),

* Neccsiarium fuit in ittiit exordUs majjnâ êûB parte ttipenâta milUibui

^HoTi iuiiVmtraiâ pernnifl^ tod in qaanlitaîe cerf m annonœ et t'ictuùlium

uariorum t tam p^ro pfrfDnis ^/ufim ei^nis taxttri. Pêdftentifn verà^

iifti infhoarent pttruchm ad forfunas incresrere pingmorei , tx regUs

\^^ii^alibits ^ qum pro sûltitionû hujusmodi lanceamm ^onâtitnta sunt^

[tUpmdiît sahl militihui hm^titutum fuit, e| tinf^ontf iîlcs mil i tares in

P^umamm ffuantita(^m mutatœ smit , atque^ qnoUbei rmuxe^ pro tnnreâ

^tfi tuit duob^ts iagittariit^ viginli icuta auH taxa ta {Th. Baiiin, 1, IV^

'ïljjaraît, en effet, d'après Mathieu de Coucy (loc, cit^) et Duderc (L I, ï?)i que, quelques semaineij^ aprùs la nouvelle organisation , il ne resta il plus <ïetrjiu|ies irréguliêrca en campagne,

en tendait bien que les hommes des seigneurs n'apportaï^senl plus sous ses drapeaux leurs habitudes d'indiscil>line '< A cet çiïçt , une ordonnauce de 1451 leur atlribua une solde fiie, comme aui troupes régulières, pour le Lemps du service , et prescrivît minulieugenient les armes et réqnipement que les nobles devaient porter pour venir au service du roi. Équipée et payée comme Taiinée permanente, il nV avait plus guère moyen que la noblesse militaire crût encore à sa complète indépendance.

L'expérience de la guerre de cent ans avait démontré depuis longtemps la nécessité d'une solide infanterie : cet établissement fut aussi ua des soins de Charles VIL On avait eu jusqu'à lui de Tinfanterie de deux sortes , comme nous le disions plus haut, et toutes deux mauvaises : l'intonlcric des milices , héritag^e de Louis-le-Gros ; rinfanlerie louée aux condollieri de TEuropc entière , Anglais , Écossais j Italiens, Flamands, Belges ou Hanuycrs, mêlés h des routiers français. Les milices, à pc^ine disciplinées et exercées, ne pouvaient guère paraître en campagne; quant aux compagnies, nous savons ié^k qu'elles présentaient plus de dangers que d'avantages au pouvoir. Le gouvernement de Charles Y\] voulut demander cette nouvelle force au peuple même *j exclu systématiquement jusque-là du métier des arnïes- Une ordonnance de 1M8 décrète Tinslilulion d'une milice d'infanterie , celle des francs-archers, recrutée dans les campagnes parmi les hommes les plus habiles à manier Tare. En chaque paroisse du royaume ^,

* Voy. aux OrJ t ^l^t P- 350 » les leUres du roi « prescrivant la manière dont les nobles rloivc^ni èitc hablUëa pour venir î^ervir le roJ en anne^^i et les gaffes qn'îîs recevront ■

*Oi'd, du as avril Hia , ^IV, p. 3.

^ ïïu moins en chaque paroisse n'ayant pas plus th dnqviante fciix. C'est Tliomaâ Basin qui fait tcUe remarque imporlanle , qni irétnil pas sufïls£)mmcnt spédiflée dans rardannaiiee. 11 y a donc nn archer j>ar tiftqttaniê fêtt^.

disait l'ordonnance , il y aura un archer choisi par les prévois et élus ; il recevra un habillement déterminé et une paie de 4- livres tournois par chaque mois de service ; de plus , il sera exempté des tailles publiques. Commandé par des capitaines nommés directement par le roi, comme les chefs des compagnies d'ordonnance, le corps des francs-archers devait s'exercer au maniement des armes , passer des revues à des jours déterminés , et se tenir toujours prêt à répondre à l'appel du roi*. Ce fut un corps d'environ 20,000 hommes à ajouter aux neuf mille hommes de la cavalerie , corps d'élite, puisqu'il était formé des hommes les plus habiles et les plus robustes des campagnes*. Certainement, aucune monarchie ne pouvait se flatter alors en Europe de disposer d'une force militaire aussi considérable, aussi disciplinée et aussi soumise.

On a fait cependant une objection contre l'utilité de cette infanterie nationale, et l'on a dit que le temps n'avait pas justifié cette institution, puisque Louis XI s'était empressé de la supprimer. La milice des francs-archers fut en effet abolie par Louis XL Serait-ce qu'elle s'était montrée peu . capable de faire la guerre? Thomas Basin, qui est loin d'être favorable aux réformes militaires de Charles VII, ne parle qu'avec éloge du courage et de l'activité de cette infanterie, qui avait pris» en effet une part glorieuse aux sièges d'Harfleur, de Honlleur et de Caen, aux batailles de Forraigny et de Castillon'. Il faut bien reconnaître d'ailleurs que le peuple des campagnes était à cette

* La solde des francs-archers était de 4 livres tournois par mois. Elle n'étail payée <ïu*en temps de guerre, quand les troupes marchaient pour le service du roi (Th. Basin , 1. IV, c. 4).

•C'est ce que dit Thomas Basin : Facile inveniebantur plures qui ad eam *ttnHiiiam oblignrent ultraneosque offerrent , imd et sœpe itnus adrersùs dterum ob hujusmodi immunitatis prœrogativam pro mililiâ conséquent dam, decertarent (1. IV, c. 4).

'Thomas Basin , 1. IV, c. 22 , 24, 25; 1. V, e. 7.

époque beaucoup moins étranger qu'on Ta prétendu au métier des armes et à Fesprit militaire. Ces guerres continuelles et les souffrances qu'elles apportaient avec elles avaient développé cet esprit dans toutes les classes ; à force d'être frappées , elles avaient appris à frapper à leur tour, et elles Tavaient fait quelquefois d'une manière terrible. La révolte de la Normandie contre les Anglais, pendant le règne de Charles VII , peut donner une idée de l'esprit belliqueux qui par moments animait les campagnes*.

La suppression des francs-archers sous Louis XI nous semble donc avoir eu une tout autre cause que l'inutilité de cette institution , et nous croyons qu'il faut ratlribûer à la jalousie de la noblesse et surtout aux défiances du pouvoir royal. La noblesse était irritée au plus haut point de voir des a- mes aux mains des paysans et des bourgeois, et, dans les doléances qu'elle adressa en 1441 au roi sur la réforme des abus, elle demandait cque « le roi retienne seulement pour lui senîr gens expéri- € mentes de la guerre , et non soi arrêter à la multitude : cmais contraigne les gens de bas états, oiseux, noiseux, « et non sachants de la guerre , d'eux retourner à leurs «balances et métiers*. > Charles VII n'avait pas voulu se rendre à ces haines de caste ; loin de là , car le motif qu'il invoqua plus tard pour justifier sa création des francs-archers , ce fut la nécessité de se passer des étrangers et de n'avoir que des sujets pour soldats'. Jaloux de tout ce que son père avait institué , et redoutant pardessus tout de voir des armes dans toutes les mains, Louis XI abolit l'infanlerie des francs-archers et la rem-

* Thomas Basin, 1. III, c. 5.

* Recueil de$ anciennes lois françaises , t. ÏX, p. 107. Md., t. IX, p. 169.

n^rT.

plaça par des Suisses el des Écossais mercenaires. Il ne faudrait donc pas apprécier la valeur de quelques-unes des réformes militaires de Charles VII uniquement diaprés leur peu de durée*

A ces corps si bien constitués de la cavalerie et de Tin-

fanlerie, Charles VII avait ajouté une artillerie redoutable,

la meilleure qui lut alors en Europe, De simples bourgeois

de Paris, les frères Jean el Gaspard Bureau*, Vavaient si

bien perfectionnée «qu'il n'était lors mémoire d'homme en

«avoir vu autant à un roi chrétien*.» Fondeurs, artilleurs,

iagénicurs, les frères Bureau avaient invente les boulets de

fer, pratiqué, comme on le voit dans Thomas Basin, des

moyens nouveaux et puissants pour l'approche des places,

et dans leurs mains rarlillerie était devenue le principal

instrument de Texpulsion des Anglais. Voyez, en effet,

^eommc elle hâte la délivrance de la patrie. Les chefs an-

ais les plus célèbres disparaissent devant ses boulets : le

comte de Salisbury à Orléans, le comte d'Ai^undel à Beau-

nk, le comte de Cornouailles à Meaux , Talbot el son fils

Caslillon. Toute la Normandie % qui demandera pour-

*Suf Ici frères Bureati , voy. une dissertation de Codefroid , fi ù taire de tkrht Vil , p, 866 et suiv.

U cetle arfilierie y avait le plus frantt nombre de grosses bombardes, gros canoiis^ vengleircs, aerpeitlioei , crapeaux d'eau, couleuvrinc» et nbeaudeqitins, iikill n'éiaU lors mémoire d'homme avoir vu à un i oî cbrôtîou , bien fa mil de poudres, manteaux et Je toutes autres choses pour approcher et

ïiiitirc villeB et châtoiiux , et moult grande foison de charrois (jour les mcneri

t d« mauouvriens pour les gouverner. Pour laquetle arliilerîc conduire et ÊDUvcmer èlaient commis me&sire Jean Bureau et son frère, qui en tirent laoïjU bien leur devoir et s'y gouvernaient ircs-gran dément {Mém, do Dii- 4m^l I» c. 37).

*Thomas Basin , U IV» c. SS. -^ A propos du siège de Caen et de remploi que \h Bureau y tirent de leur artillerie, on lit : Mirum verà erai et fiorftiidum impicere bombardai jeu petrarios ingenld magtûtudùiix , cùm iiliisnimoribuâ bombardeliis penè innumerU..., ei de mujoribtts viginti ^mtmr fuitte rêfenmlur^ tn quorum nonnullarum foraminibuë homo teitM faciis , cormes erecîâ ) tiare patuùtsi.

tant prés de soixante sièges, sera reprise en une année; HarÛeur, Rouen, Cherbourg, qui avaient coûté aux Anglais jusqu'à six mois de siège, seront emportés en quelques jours.

Les institutions militaires de Charles VII peuvent donc être regardées comme œuvre capitale. Elles ont été l'instrument le plus efficace de l'affranchissement de la royauté, tant au dedans qu'au dehors du royaume ; elles ont délivré le pays, relevé la paix publique, rendu^au commerce, à l'agriculture , à toutes les relations sociales , la sécurité qui leur manquait depuis quarante années. Aussi les chroniques contemporaines sont-elles unanimes à vanter les bienfaits de ces réformes, et elles citent des faits, à peine croyables , sur la renaissance de Tordre qui les a suivies.

Thomas Basin reconnaît aussi l'utilité de cette réorganisation militaire , mais il ne la reconnaît que pour le moment même où elle a été appliquée , et il fait à ce sujet plusieurs observations qui doivent être réfutées. Il condamne trésvivement en principe l'établissement d'une armée permanente , et la première raison qu'il en donne c'est son inutilité; il prétend , en effet, que la noblesse peut fournir au besoin 40,000 hommes de cavalerie et une infanterie considérable*. Ces forces, dit-il, sont plus que suffi^ntes pour repousser une attaque des Anglais , ou tout soulèvement qui pourrait éclater à l'intérieur. 11 est bien vrai que de telles forces auraient pu suffire , et au delà , à la défense du royaume et de la couronne , mais c'était à la condition qu'elles fussent toujours à la disposition du roi. Or, une foule d'exemples n'avaient-ils pas montré que l'étranger trouvait toujours des sympathies dans la noblesse fran-

' Ultra quadraginta millia equitum nwnerum , prœter pedestrem mt/itiam pœnè innumeram (1. IV, c. 6).

Çâise, et que, quand un parLi se levait à rintérieur, il était toujours assuré d'avoir pour lui une partie des troupes féodales? Ne devait-on pas aussi redouter dans ces troupes cette habiiudedlndiscipline qui leur avait faitcompromeltre si souvent le pouvoir royal qu'elles devaient défendre? C'est sans doute pour ce motif que Basin proposait de les soumettre à des montres périodiques par bailliages et sénéchaussées*, sans s'apercevoir que ce qu'il demandait t , c'était précisément ce qui existait pour rinfantene des francs-archers, qui n'était pas tenue conatamment sons les armes , et n'était appelée que de loin en loin aux exercices mililaires.

Une crainte dominait complètement rhistorien , celle de la tyrannie du pouvoir* L* armée permanente lai four* nira, dit-il, le moyen de supprimer toutes les franchises et d'accroître démesurément les Impôts*, Mais, au Ucu de s*apitoyer si fort sur la diminution des franchises féodales , l'évéque-comte de Lisieux aurait bien dû songer que les mesures militaires de Charles Vil apportaient un ^immense soulagement à une classe plus nombreuse et tossi digne d'intérêt que la sienne : celle qui vivait de fagriculture, de l'industrie et du commerce, et qui respirait enfin sous la protection de Tépée royale. Ce qu'il dirait de raccroisscmeut inévitable de l'impôt était du reste parfaitement vrai; car on ne peut guère nier que rélalilissement de rarmée permanente n'ait imposé à la France des sacrifices considérables. Mais un impôt régulier^ même élevé, ne valait-il pas mieux que ces déprédations eiVroyables , que cette expropriation permanente exercée sur les populations par une soldatesque affa-

'Parafior aique êxpaditior ea miiititi effif^i pôtê^î si Mmel aut bis^ vd Hiam pUriei quolibet anno per baîtiviajt et seiiescakifis , m armis et equit ust tiit^Hdtre eoram certis vommi$sariis coganlur (L IV, c. 6).

Md., LIV, c. 5.

se

i8ie?Thcnias Ba^in avaiUssez de bon sens pour le reconnaîlre, nialheureusemenl il était obsédé » en cette circonslance» comme en beaucoup d*autres, par des souvenirs classiques qui faussaienL son esprit, en le portant à jupr du présent uniquement d'après le passé. C'est ainsi qu'il ta chercher les exemples des grands empires de l'antiquité^, ceux des Perses , des Assyriens, des Médcs , des Épryptiens et de Rome /pour montrer que les armées permanentes ont 1 toujours conduit aux guerres d*invasion et de conquête, et qu'il cite Cicéron pour maudire la tyrannie sous les Valois, ^ Toute celte fausse érudition n'avait rien a voir dans celte V matière, et pour un esprit non prévenu^ la nécessité d'une armée permanente se ramenait k cette simple question :^Ê valait-il mieux que la France fùl perpétuellement troublée™ par le brigandage de troupes indisciplinées, ou qu*il y eût dans les mains du roi une force régulière capable de faire respecter Tordre et de faire régner la paix?

La paix publique dépendait si bien, en effet, de laf réorganisation de Tarméc, qu'à peine exécutée, cette réforme mettait partout Tordre à la place de l'anarchie . Lesj contemporains signalent ce changement comme une chose véritablement merveilleuse, tant il fut complet et décisif* a Les marches et pays du royaume, dit Mathieu de Goucy,^ « en devinrent plus sûrs ei mieux en paix dés dedans deuK «mois ensuivants, qu^ils n'avaient été trente ans aupara^ «vaut. Si semble à plusieurs marchands, laboureurs et" € populaires, qui de long-teraps étaient en excessives af- «flictions, que Dieu les eûtpoui^us et remplis de sa mi-| ffséricorde. Et adonc commencèrent les marchands de di-

* Thomas Basin , 1, IV, c. 6. Il cile jiussi a^sez souveat et dans un même e»pni Sallusle^ qu'i] appelle familière mont Criâpu4. Il lui emprunte une foule de senlenceâ contre les abus do la tyrunniÇp Voj. en jjarUculicr le c< 5 du Jïvre IV.

« vers lieux à traverser d'un pays à l'autre , à exercer leurs «marchandises et négoce. Pareillement les laboureurs et « autres gens du plat pays s'efforçaient de tout leur pou- «voir à labourer, et réédifier leurs maisons, et cultiver « leurs terres , vignes et jardinages , et tant en cela conti- «nuèrent, avec l'aide des seigneurs et des gens d'Église, «que plusieurs vignes et pays qui avaient été longtemps «comme non habités, furent remis sus et repeuplés assez «abondamment, et nonobstant qu'ils eussent grand peine «en ce faisant, si se tenaient-ils pour bien heureux quand «Dieu leur faisait cette grâce qu'ils demeuraient paisibles «en leurs lieux ^ ce que faire n'avaient pu la plus grande «partie de leur vie*'» Voilà la meilleure justification des réformes militaires de Charles VIL

* Mathieu de Goucy, dans Godefroid , p. 546.

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