RAPPORTS DU GOUVERNEMENT DE CHARLES VU AVEC LA NOBLESSE
Nous avons entrevu déjà quelques-uns des rapports de Charles VII et de la noblesse , quand nous nous sommes occupé des institutions militaires et religieuses. Nous voudrions maintenant insister sur les mesures prises directement par le Conseil pour amoindrir cette puissance rivale et la soumettre à Tautorité du roi.
Au commencement du quinzième siècle il y avait en France deux classes de noblesse : la noblesse de sang royal et celle des autres possesseurs de fiefs. Cette seconde classe de noblesse était aussi ancienne que le pouvoir royal lui-même. Sortie comme lui des institutions germaniques , elle avait d'abord grandi sous sa protection , puis elle s'était émancipée dans le démembrement de l'empire carlovingien , et on l'avait vue enlever insensiblement à la couronne la possession du sol et presque tous les droits souverains. Quand la dynastie carlovingienne vint à disparaître au milieu de cette spoliation et de cette détresse, on sait combien la féodalité rendit pénibles et douloureux même les débuts de la monarchie capétienne. Louis-le- Gros et Philippe-Auguste durent passer presque tout leur règne à la combattre et à la tenir à distance. Mais à partir de saint Louis la royauté reprit l'avantage , et les pouvoirs féodaux, tout frémissants encore de leur défaite, consentirent enfin à reconnaître un souverain. On vit même la royauté dépouiller entièrement plusieurs de ces grands feudataires ; on la vit en réduire une foule d'autres à n'être guère que des officiers royaux dans leurs propres domaines.
*^^bilelé des princes capétiens, leur alliance avec labour* ë^Oisifi et l'Église avaient préparé ces remarquables pro-
HWâlUeureusemenl la royauté, si Uabile dans celte lutte ^"vait comniis la faute impardonnable de remplacer la féodalité mutilée et vaincue par une nouvelle noblesse plus élevée^ plus exigeante et plus redoutable ^ la noblesse d'apanages. Dans le dessein d'augmenter Timpor tance des princes du sang et de les opposer avec plus d'avantage aux grands feudatatres, dessein politique, à la vérité, s1l eût été poursuivi par d'autres moyens, le souverain avait consenti à se dépouiller de ses plus belles provinces pour en faire des établissements princiers destinés aux membres de sa famille. La couronne s'était ainsi accoutumée depuis 1^ saint Louis à dissiper en dots et en apanages ce qu'elle ^Bavait gagné en successions et en conquêtes. Ainsi s'élaient T élevées successivement, sous saint Louis, la maison de I Bourbon; sous Philippe-le-Hardi, celle d'Alençon ; celles ^^ d'Anjou et de Bourgogne sons le roi Jean , celle d'Orléans ^^souB Charles V. Ces établissements étaient le plus grand danger qui pût menacer le pouvoir. Instituées dans les provinces à la place des anciennes dynasties provinciales , les nouvelles maisons ajoutaient à une puissance matérielle souvent considérable le prestige del^ur origine et la fierté du sang royaL Que la royauté les laisse faire, elle verra relever contre elle ce principe de la souveraineté (erritoriale qu'elle a mis deux siècles â vaincre; qu'elle se décide, au conlraire, à les combattre, elle ne pourra soutenir la lutte qu'en se déchirant elle-même et en faisant couler son propre sang !
On peut juger du péril qui menaçait le pouvoir royal en
comparant l'étendue du domaine de ces maisons sous
Charles VI avec les possessions de la couronne. A elles
^ seules, les maisons apanagées d'Orléans , d'iVnjou j de Bour-
bon, d*AIenroîi el de Bourgogne possédaient» soU dans"
royaume , soi! aux fronUéres, autant de provinces que la' couronne elle-niênm. Qu'on ajoute à ceâgrandsTeudalaires de „ puissants seigneurs comme le duc de Brelagnc, les comtes fl de Foix , dWrmagnac j d'Albret , les seigneurs de Montnio- " rcncy, de la Trémoille , d'Astarac, de Comminges, et tant d*âutres possesseurs de fiefs dont Ténumération serait « trop longue* Supposez main tenant qu'un intérêt coramunM anime un jour ces deux classes de noblesse contre la" royauté; que la petite noblesse accoure sous les drapeaux de ces princes du sang qui, placés sur les marches du j trône , présentent des prétextes si spécieux à rhésitation elfl même à la révolte, voilà les forces des deux adversaires "^ qui se balancent , et la royauté va courir de grands risques. Or, c'est là justement ce qui était arrivé pendant la minorité et la démence de Charles VI, dans la confusion des dis*l cordes civiles et de la guerre étrangère. Les nouvelles dynasties provinciales, unies à la petite noblesse, s'étaient rendues indépendantes; ces grands feudataîres avaient renié leur origine au point de s'intituler ducs ou comte: par la grâce de Dieu\' le reste de la noblesse avait suivil cet exemple, et de cette centralisation monarchique un moment réalisée sous les derniers Capétiens, il ne restait au pouvoir royal qu'un vague souvenir et des regrets Telle était encore la situation du royaume douze année après ravénement de Charles Vil , le lendemain du traité d'Arras.
Nous sommes curieux de voir la politique que suivra son gouvernement pour relever cette prérogative royale smà longtemps el si gravement méconnue* Le Conseil peut™ choisir entre deux traditions, celle de saint Louis et celle de PhilippC'le-Bel; il peut recourir à remploi de la force ,
it j nT
* Ainsi les ducs de Bourgogne el de Brcta^nCt
à 1 attaque inique et violente ; ou bien , sans déclarer la guerre aux pouvoirs féodaux , il peut réduire leurs usurpâ^tions, contester et reprendre les privilèges conquis à la faveur des discordes civiles , affirmer au nom d*un droit supérieur la prérogative royale , et l'exercer dans sa pléni- ^^de, mais sans perfidie et sans violence. Il y avait d'ail- '^Urs au moyen âge un Droit public qui répugnait profondément à la suppression de ces petits États particuliers, de ^^s dynasties provinciales qui s'étaient partagé le territoire, ^t qui avaient pour vivre et pour être respectées le même dt'oit que la puissance royale elle-même : c'est-à-dire * antiquité de la tradition. C'était même la conscience de Ce droit qui avait dicté à saint Louis sa règle de conduite à. l'égard des pouvoirs féodaux.
L'examen des actes de Charles VU nous fera voir laquelle de ces deux politiques il a préférée. Voyons d'abord ses t*apports avec la noblesse ordinaire. Cette noblesse, nous l'avons dit, avait brisé les liens d'hommage, repris presque tous ses privilèges , réduit dans ses domaines les droits de la juridiction royale ; elle avait même empiété sur le domaine de la couronne , au point de le démembrer presque complètement*, et comme le roi semblait hors d'état de se passer de ses services militaires , elle était convaincue qu'on ne pourrait la troubler dans cette indépendance. Mais une des premières mesures du Conseil , après la rentrée du roi à Paris, est d'organiser une armée monarchique qui remplace les bandes féodales par des troupes permanentes et soldées, et les chefs de bande par des capitaines choisis directement par le roi. Défense à tout autre que le roi de lever aucune compagnie dans le royaume* ;
* Les ordonnances de Charles VU pour défendre aux seigneurs de lever des troupes sans Tassentiment du roi , pour interdire le droit de guerre privée , «te., montrent combien la subordination avait en effet disparu.
' Voy. la grande ordonnance du 2 novembre 1439 , déjà citée.
défense aux seigneurs qui ont des garnisons dans leurs forteresses et châteaux de lever des tailles pour les entretenir, ce qui leur prescrivait indirectement de les supprimer. Si la noblesse veut continuer de servir le roi , elle le peut*, mais à la condition de s*armer et de s'équiper comme les hommes des compagnies d'ordonnance. Ces seigneurs seront alors traités comme les gens d'armes du roi, et auront droit à la même solde! C'était dire à la noblesse qu'on voulait éloigner du service militaire tous les hommes d'armes qui ne seraient pas affectionnés au roi. Thomas Basin, en constatant que Charles VII n'appela la noblesse au service que dans les cas de nécessité absolue, croit qu'il voulait la ménager*. Il voulait bien autre chose : dans un esprit de défiance et d'inquiétude d'ailleurs fort légitime , il voulait parvenir à se passer d'elle.
Un droit que la royauté avait autrefois revendiqué, mais qu'elle avait laissé tomber pendant la confusion des guerres civiles , c'était le droit de partager avec les seigneurs les privilèges de souveraineté sur leurs propres domaines. Ce droit lui permettait d'intervenir dans les rapports du seigneur et des sujets, et de se porter comme la protectrice de la classe bourgeoise dans tout le royaume , soit au moyen des sauvegardes royales , soit par l'établissement de villes de bourgeoisie, etc. La couronne.voulut reprendre sous Charles VII cette prérogative, au grand détriment et au grand scandale de la noblesse , et elle fit l'essai de sa nouvelle prétention dans l'ordonnance de \âiS9 que nous avons déjà longuement citée. Par cette ordonnance, il est défendu aux seigneurs d'avoir sur leurs terres des gens de guerre qui vexent ou dépouillent leurs sujets et ceux du
* Ord. de 1451 , citée plus haut.
* Nohilitati etiam ejusdem regni sui, quantum potuit , pepercit, prœcavens eos ad expeditiones suas bellicas, nisi rarissime et quiim magna perurgeret nécessitas ^ convocare... (1. V, c. 25).
roi * . Il leur est formellement interdit d'obliger les habitants de leurs terres et seigneuries à leur payer du blé , du vin , des vivres et de l'argent pour « V avitailkmmt » de leurs places et forteresses , ou d'augmenter à leur gré les droits sur les marchandises qui traversent leurs domaines '. Même défense de rien exiger de leurs hommes en dehors de leurs devoirs et rentes'. On leur défend aussi formellement de s'opposer à la levée de la taille royale , ou d'en imposer une pour eux-mêmes, et, en général, de lever aucune taille sur leurs sujets sans le congé du roi*. La sanction pénale pour chacune de ces prescriptions est sévère : ce n'est pas moins que la confiscation des terres ot seigneuries au profit de la couronne.
Ces exigences du pouvoir étaient la négation, le renversement même du droit féodal. Quel était le fondement de ce droit ? L'indépendance du suzerain dans son fief, un pcruvoir absolu de disposer de ses biens et de ses sujets. Voilà ce droit profondément entamé. Le roi entend partager avec les seigneurs l'administration du fief, fixer les impôts, régler les rapports des sujets et du maître. Que dans le courant du règne ces prescriptions aient été sévèrement exécutées^ nous ne voudrions guère l'affirmer*; mais un droit nouveau avait paru , il avait été inscrit dans une ordonnance , et c'était un dangereux précédent contre la noblesse. Il était clair qu'en théorie du moins, elle ne for- 'mait plus que la première classe des sujets du roi.
Dans le même dessein de réduire l'autorité de la noblesse
' Art. 30.
«Art. 36.
»Art. 37.
*Art. 41 et 44.
"Voyez, par exemple, un discours de Despeisses aux grands jours de Troyes, en 1583 , qui atteste qu'à aucun moment les nobles n'avaient cessé de lever la taille en Poitou , en Auvergne et dans les pays voisins {Harangues et actions publiques, 1609, p. 206).
sur la bourgeoisie de ses domaines , le gouvernement de Charles VU prit encore soin d'étendre le plus possible r usage de la sauvegarde royale. Ce moyen avait été fréquemment employé sous Philippe -Auguste, sous saint Louis et les derniers Capétiens, pour rapprocher dans les domaines des seigneurs les populations de la royauté, et des villes entières avaient ainsi passé à plusieurs reprises de la domination féodale sous la protection du roi. Ce droit, naturellement suspendu pendant la détresse du pouvoir royal , fut repris et exercé énergiquement par Charles VU. Des villes nombreuses reçurent des sauvegardes^ Épinal *, Raimbencourt', Toul% Verdun *, Thionville % Lille *, Boussac, Acqs en Guyenne', Saint-Émilion *, Bourgneuf®, Lisle en Périgord, Saint-Léonard**^, Castelnaudary**, Pons en Saintonge*', Montferrand*' et d'autres encore. Cette politique avait un double avantage : d'abord elle diminuait les forces et les revenus de la noblesse, puis, en multipliant en France le nombre des bourgeois dît roi, elle contribuait à développer le sentiment de la grande et véritable patrie , au détriment des préjugés de provinces et de villes , et au profit du pouvoir royal , en qui se personnifiait l'idée de cette patrie commune et de l'unité de la France.
Le Conseil diminuait d'autre part la puissance matérielle d'une foule de seigneurs, en retirant de leurs mains une
• Ord., XIU, 408 — ann. 1U4.
«Ord., Xm, 413 — ann. 1445.
»Ord.,Xlll, 423 et 425 - id.
*Ord., xm, 433 — id.
*Ord., XIII, 531 — ann. 1447, •Ord., XIY, 23-26 — ann. 1448.
'Ord., XIV, 180 — 1451.
•Ord.,IYX, 173 — id.
•Ord., XIV, 57 — ann. 1449.
"Ord., XIY, 83 — ann. 1450.
*'Ord., XIV,106 — id.
" Ord., XIV, 198 - 1452.
«» Ord., XIV, 206-223 — id.
q^H.ntilé de terres qu'ils avaient enlevées au domaine royal. Non contents de ces apanages, donations, aliénations et P^ïïsions , de ces terres et de ces seigneuries que le pouvoiy royal avait si libéralement prodiguées au traité d'Arï*^s, un grand nombre de nobles s'étaient fait attribuer * ï>ar importunité ou autrement, plusieurs terres et sei- ^gneuries, châtellenies , prévostés, tabellionages , renies ^ et revenus du domaine , confiscations , forfaitures , aube- ^ nages et épaves, forêts, eaux et rivières.... et assigner ^ gages et pensions , ainsi que plusieurs charges extraordi- «naires, sur le domaine*.» Ce sont les termes mêmes d'une ordonnance de 1438, destinée à remédier à cet abus. Elle prescrit de reprendre toutes les aliénations faites depuis le traitQ d'Arras, et de faire cesser toute usurpation des droits seigneuriaux du roi. De plus , des lettres de l'année suivante ordonnent la révision des titres de possession de chaque seigneur du domaine , au moyen d'un dénombrement précis des fiefs et arrière-fiefs*, sorte de cadastre qui devait être remis, dans le délai de trois mois, aux sénéchaux et baillis royaux pour les possessions de chaque seigneur. Il était dit que ces titres de possession seraient soigneusement transcrits et conservés dans un registre tenu à cet effet. Tout en réparant une partie des pertes faites par le domaine , celte mesure allait avoir pour effet d'appauvrir un grand nombre de maisons féodales , dont l'opulence ne tenait qu'à des usurpations de cette sorte. La longue énumération de tous les biens enlevés et de tous les droits soustraits au domaine dans l'ordonnance de 1438 permet d'apprécier l'importance de ces dépouilles.
*0rcl., Xm, 190.
* « Comme longtemps il y a que nous avons ordonné que de tous les fiefs et « arrière-fiefs tenus de nous sans moyen et par moyen, certains et vrais re- « gistres fussent faits en chaque baillie et sénécliaussée de notre royaume , « de quoi nos baillis ont été négligents , dont il nous déplaît fortement , pour « ces motifs, etc.» (Ord., Xlll, 299).
Le privilège de naissance , cette seconde religion du moyen âge, est aussi indirectement entamé par Charles YII. Nous ne voulons rien exagérer, ni faire de Charles VU un précurseur de la démocratie ; c'est déjà beaucoup trop qu'on l'ait prétendu si souvent de Louis XI ; nous voulons dire simplement qu'il y a eu sous son règne beaucoup plus d'anoblissements que sous les règnes de ses prédécesseurs. C'était l'exercice d'une prérogative bien contraire au Droit féodal. Dans le Droit féodal , la terre seule conférait la noblesse ; l'homme ne pouvait la donner, il ne pouvait que la recevoir. Toutefois , quand l'idée du Droit impérial avait repris (juelque puissance , les rois de France s'étaient mis à conférer l'anoblissement comme une émanation de la souveraineté royale. Charles VII usera lui aussi de ce droit nouveau à plusieurs reprises. Il avait à combler les vides immenses laissés par la guerre , et d'ailleurs cette récompense lui donnait le moyen de reconnaître dignement et sans de grands sacrifices le dévouement de la bourgeoisie. Aux hommes d'armes qui s'étaient le plus distingués à la prise de Pontoise , « il fit donner, dit Berry dans sa Chro- « nique*, de grands dons d'or, d'argent et.de rentes à leur a vie dans les quatre murs de Paris , et les anoblit , et leur « donna des armoiries afin qu'à toujours il en fût mé- « moire. » Déjà il avait anobli , en 1429, Jeanne d'Arc et sa postérité masculine*. La reprise de Bayonne , en 1451 , permit de conférer à plusieurs hommes d'armes la même récompense. Les services rendus dans le Conseil furent reconnus de la même manière ; Jacques Cœur' fut anobli , ainsi que les frères Bureau * et Guillaume Cousi-
* Voy. cette Chronique dans Godefroid, p. 416.
* Godefroid , Histoire de Charles VII, p. 893.
' Pour J. Cœur, Bibliothèque impériale, manuscr. Dupuy, vol. 755, fol. 108, Nobilitatio Jacobi Cordis, argentarii domini régis y per litieras datas Landuni^ mense aprili, 1440.
* Pour les frères Bureau , voy. Godefroid , p. 876.
us
nox *. En outre, sans accorder directement la noblesse , on 1^ x^endit accessible à une foule de bourgeois en abaissant le^ barrières qui les en séparaient. Ceux de Bourges récura x^t , par exemple , le privilège d'acquérir et de garder des fi^fs et arrière-fiefs*. On exempta , dans le Languedoc , de tovis droits de finances les roturiers qui voudraient acquéï'ix* des fiefs ecclésiastiques*. En 1439, les habitants de Nîmes obtinrent le droit de chasse , au grand scandale de la Noblesse*. On pourrait multiplier ces exemples. Sans doute Ces mesures n'avaient pas pour objet de fonder l'égalité enlre les classes de la nation ; cette prétention eût été trop prématurée; mais dans la pensée, des légistes c'était par ces innovations insensibles qu'il fallait les accoutumer peu ' à peu à se considérer comme un même corps de nation sous un maître unique'. Déjà même, en matière de délits, on proclame toulhautleurégalitédevantlaloi. L'ordonnance de
1438 ne fait aucune acception de personnes dans la répression des désordres commis par les gens de guerre : le prévôt de Paris est autorisé à leS faire juger sans considéralion de leur état®. Deux autres ordonnances, rendues en
1439 et en 1447 % renouvellent ces injonctions et d'une manière encore plus formelle.
Telle est la politique de Charles VII à l'égard de la noblesse ordinaire, politique circonspecte, qui, d'une action lente et presque invisible , ronge et absorbe les pou-
*Pour G. Cousinot, voyez Godefroid, p. 878.
«Ord., XUI, 233.
»Ord., Xm, 486.
*Ord., XUI, 313.
' Il faut bien que ces empiétements de la bourgeoisie sur la noblesse aient paru un danger à la noblesse, car les états du Languedoc s'en plaignirent trèsvivement dans leurs doléances de 1456. — Voy. l'ordonnance rendue sur ces doléances, XIV, 387.
'Ord., Xni, 295.
'Ord., XIH, 260 et 509.
voirs hostiles. Elle rappelle les moyens employés par Louis IX pour diminuer sans violence les pouvoirs féodaux. Au lieu d'être la revendication violente d'un droit plus ou moins précis et plus ou moins reconnu , c'est une succession de mesures habiles qui enlacent peu à peu les pouvoirs féodaux , qui les désarment , qui les mutilent , et qui ne leur laissent même pas le prétexte de la plainte et de la révolte, car l'intérêt du roi a toujours soin de se cacher derrière l'intérêt général. Aussi qu'arrive-t-il dans la guerre de la Praguerie? Les villes et les campagnes, laissant là les seigneurs , se donnent , sans réserve , à la cause royale, et on voit même une partie de la petite noblesse les imiter *. Aussi bien, son embarras était extrême dans ces circonstances. Si elle frémissait de ces atteintes portées à son indépendance, comme propriétaire du sol elle était aussi intéressée que les autres classes au rétablissement de l'ordre, à la destruction du brigandage , à la renaissance de l'agriculture, du commerce et de toutes les transactions sociales. 11 y avait si longtemps qu'elle s'affamait elle-même en affamant les campagnes , en supprimant toute sécurité , en mettant de toutes part la barbarie à la place de l'ordre ! L'intérêt du propriétaire désarmait ainsi chez une foule de nobles l'orgueil et les ressentiments du seigneur.
Les rapports du pouvoir royal avec la haute noblesse témoignent aussi d'une grande circonspection , quoique, de temps à autre, la royauté ait eu ses jours de franche énergie. Mais , en général , elle négocia plus qu'elle ne combattit, elle fit parler son droit plutôt que sa force , et elle le fit de telle sorte qu'à la fin du règne , la suprématie de la couronne était unanimement reconnue. Il y a plus, le prestige du roi s'était tellement accru, que cette même
* Ainsi la noblesse d'Auverg^ne (historiens de Charles VIT, ap. Godefroid, p. 410).
noblesse qui , à l'époque du traité d'Arras, n'avait aucun esprit national, était devenue toute française, au point de condamner d'elle-même comme un crime la désertion de la cause royale et l'alliance avec l'étranger* !
Nous connaissons ces grands feudataires, nous avons ^èjà parlé de leur origine et de leur puissance. A la fa- VG\ir des guerres civiles , ils ont considérablement accru '^\irs possessions; princes du sang ou pairs du royaume, ^ï^^ ont aussi l'entrée du Conseil et du parlement du roi; *1^ sont ainsi en partage de son autorité , et si le roi veut ^* affranchir, ils auront vite recours à l'étranger; il n'y a pas ^^n de la Gascogne à l' Aragon , de la Bretagne et de la ï*^landre à l'Angleterre. Le traité d'Arras n'avail-il pas, ^^'ailleurs, disposé cette fière noblesse à ne plus'guère considérer le roi que comme le possesseur d'un grand fief et ^omme l'égal des autres grands feudataires V N'avait-on 'j)as vu dans ce traité un roi de France demander un ïiumble pardon à un vassal, le délier de tout devoir d'hom- Miage , et reconnaître qu'il tenait ses pouvoirs de Dieu au même titre que le roi lui-même*? Qu'il faudra d'habileté pour effacer de tels souvenirs et pour rejeter dans la soumission des princes qui ont sous leurs yeux des précédents de cette nature , des alliances si puissantes , des ressources si considérables !
Disons tout d'abord que dans ses rapports avec quelques maisons fort puissantes et fort turbulentes sous le règne
*En voici une preuve bien frappante. Le comte d'Armagnac, étant pressé parle parlement, en 1445 , au sujet de son alliance avec FAngleterre, « ce «qu'il ne pouvait faire sans le consentement du roi et de son Grand-Conseil,» ses gens consultent plusieurs seigneurs, les comtes de Foix, de Dunois, etc., et ceux-ci « conseillèrent qu'ils ne voyaient aucun meilleur moyen que «de requérir la miséricorde du roi, car si iceux différends se traitaient à la «rigueur et sévérité de justice, il pourrait y avoir grand péril» (Math, de Coucy, ann. 1445, p. 548.
*Art. 1er du traité d'Arras, Corps dfplomat., p. 309 et suiv. Art. 24, id.
pnkédent, le gnnvcrnêmenl de Charles VII eut un grand heiTiheiir, Ln maison d'Anjoti, par exemple, .si remuante sous Charles VI , loin d'inquiéter la politique de son suceesseur, se fit un lionneur de la servir; elle éfail représenléê par le roi René^ dont Charles Vil avail épousé la îsœur, el i|ui pendant tout le règne de son beau-rrère n'eut d'humeur helliqueuse qu'en songeant a son royaume de Naples, Yolande de Sicile^ la l>elle-mère du roî^ non contente de maintenir la maison d*Anjou dans ces dispositions, servit même avee beaucoup d^ardeur le roi de France de son esprit souple et fertile en inlrigues. Le hasard voulut aussi que le chef de la maison d'Orléans lut éloigné du royaume justement à T époque où sa pré- M sence eut été particulièrement dangereuse pour rautorité royale. Charles d'Orléans revint, il est vrai, d*Anglelerre h Thème même où eommençait la Praguerie^ el assez à temps pour y prendre part, mais il était absent depuis trop longtemps , et il n'aurait pu représenter avec autorité dans cette circonstance Jes intérêts et les haines de ta féodalité! 11 ne rentra dans le royaume que pour assister à la défaite de son parti et devenir un vassal tranquille, sinon soumis et dévoué.
11 est vrai de dire qu'en l'absence de Chai'lcs d'Orléans , sa maison avait été représentée par un homme d'une grande ambition , d'une grande capacité el d'une grande énergie , le bâiard d'Orléans , comte deDunois. A l'époque M de Jeanne d'Arc, il avait servi la cause royale avec beaucoup d*cmpresseraenl; néanmoins l'orgueil du grand feudalaire avait toujours persisté dans Tofficier du roL Au traité d'Arras, il en avait donné une preuve curieuse et qui jette un grand jour sur son caractère et sur Fesprit d'indépendance de la noblesse à cette époque : il avait refusé de jurer le traite avec les autres seigneurs, « disant «que le duc d'Orléans el le duc d'Angoulème, son frère ^
(( étaient en Angleterre , et que sans eux il ne voudrait rien « faire de ladite paix*. » Tel était le comte de Dunois , véritable type de cette noblesse inquiète et ombrageuse dans son dévouement , combattant plutôt par entraînement que par devoir, prodiguant ses services et marchandant sa fidélité, du reste plus française de cœur qu'elle ne se l'avouait à elle-même, et sachant faire violence à ses antipathies toutes les fois qu'il fallait sauver cette couronne qu'elle détestait. Tel était Dunois à l'époque du traité d'Arras ; tel il fut un peu plus tard quand, un des premiers , il courut se placer à la tête de la noblesse révoltée dans la fameuse guerre de la Praguerie. Louis XI n'aurait pas eu la patience d'apaiser et de ramener cette fougueuse nature ; il eût fait tomber la tête de Dunois , au risque de soulever en représailles une insurrection féodale. Charles VII fut plus habile ; d'abord il battit Dunois , puis il l'apaisa par des caresses et par de nouvelles faveurs ; il s'en fit de la sorte un serviteur dévoué, et, de ce moment jusqu'à sa mort , il en tira d'éclatants services dans l'armée , dans le Conseil et dans les ambassades *.
Ce n'est pas que, de temps à autre, le gouvernement de Charles VII n'ait su recourir à des mesures de rigueur contre des seigneurs trop turbulents ou trop indociles. Nous ne citerons que pour mémoire le procès du duc d'Armagnac et le supplice du bâtard de Bourbon'. On fit aussi au duc d'Alençon un procès qui est resté célèbre. Comme il jette une vive lumière sur les rapports de la couronne et de la haute noblesse , et sur les progrès de l'autorité royale dans les dernières années du règne, nous en dirons quelques mots. Pour reprendre la ville de Fougère que lui avait
' mémoires de Jacquet le Fèvre, seigneur de Saint-Remy, c. 187. 'Nous ravonsdéjà fait remarquer en parlant du Conseil. *Voy. Mathieu de Coucy, p. 548.
enlevée le duc de Bretagne, le duc d'Alençon avait, il paraît, fait alliance avec le roi d'Angleterre. Le pouvoir royal avait dû tolérer ces alliances au commencement du régne * ; mais on était en 1458, et, à ce moment, la subordination des grands vassaux à la couronne était redevenue un devoir formel , surtout de la part des princes du sang. C'était à quoi ces grands feudataires ne pouvaient cependant s'habituer, ce qui faisait dire au duc d'Alençon dans les interrogatoires qu'on lui fit subir : « qu'il ne voulait « pas être Anglais , mais que moult lui déplaisait des ma- « nières que le roi tenait contre lui et ceux de son sang , « car, quand ils venaient par devers lui , ils étaient des « quatre ou six jours avant ou sans qu'ils pussent avoir «audience ; et ne tenait le roi autour de lui qu'un nombre «de méchantes gens et de méchant état, issus de petite «lignée, qui à présent le gouvernaient*. »
Pour effrayer par un grand coup cette fière noblesse et lui faire sentir sa dépendance et les progrès du pouvoir, le roi fit ouvrir à Vendôme un lit de justice , le 26 août 1458 '. Les pairs du royaume et les grands vassaux se hâtèrent d'accourir, tout en comprenant fort bien que c'était la grande noblesse tout entière , bien plus encore que le duc d'Alençon , qui était en cause dans ce procès. Le duc de Bourgogne était absent , il est vrai , mais il s'était fait excuser et dans un langage bien soumis , puisque dans la requête de ses envoyés en faveur, du duc d'Alençon,
* Voy. la Chronique de Jacques Duclerc, éd. Buchon , c. 37.
•Mathieu de Coucy, ap. Godefroid, 703.
' Les pairs ecclésiastiques présents étaient : rarchevêque de Reims , les évêques de Langres , de Laon et de Noyon. Des pairs laïques il y avait les comtes de Foix et d'Eu, et les envoyés des ducs de Bourgogne et Bourbon, des comtes d'Anjou et de la Marche. De plus , le second fils du roi , Charles , le duc d'Orléans , le comte de Vendôme , le fils du duc de Savoie , le comte de Dunois, le connétable duc de Bretagne, les évêques de Paris, de Coutances, Tabbé de Saint-Denis, etc.
Charles VII est appelé « le roi des rois , le seigneur des sei- ^ gneurs , la lumière des rois , la fleur de la chrélienlé *. » vUelle différence entre ce langage et celui du traité d'Ar- ^'^^ , entre cet empressement de la haute noblesse autour "** roi et son altitude d'autrefois! De ces grands vassaux, ^'y en avait peut-être pas un seul qui n'eût été quelquefois tenté de commettre le crime du duc d'Alençon, mais autorité de la couronue élait devenue si grande , que ces f^^irs et ces seigneurs rendirent contre le duc d'Alençon *^ ^ arrêt de mort « pour avoir fait traité avec nos anciens ^ ennemis, les Anglais.» Le roi, il est vrai, commuait ^^uelques jours après cet arrêt de mort en un emprison- ^^^ement perpétuel*. Son but élait d'ailleurs complètement ^^Iteint ; il avait obligé toute la haute noblesse à venir s'asseoir à ses pieds, sur les fleurs de lis , pour juger et condamner un des siens , et il avait fait décider par un arrêt solennel que toute alliance formée à l'étranger sans la permission du roi était un crime de forfaiture. Ces concessions obtenues, le supplice du duc d'Alençon aurait paru au Conseil une rigueur inutile et dangereuse : il lui laissa donc la vie sauve.
Il aimait d'ailleurs par instinct les ménagements , et depuis la rentrée du roi à Paris, c'était sa tradition de ne pas servir les vengeances , pour servir plus sûrement les intérêts. Les rapports du gouvernement de Charles Vil avec la Bretagne et la Bourgogne en sont une preuve bien frappante. Dès le commencement du règne, Charles VII avait nommé le duc de Richemont, fils et frère de ducs de Bretagne, connétable de France, moyen habile d'attacher à sa cause au moins une partie de ce pays qui, dans sa passion d'indépendance, s'était offert si souvent à l'alliance
* Mémoires de Jacques Duclerc , c. 37.
• Avec confiscation de la plus grande partie du duché (Jacques Duclerc, id.).
anglaise. Le duc de Bretagne s'était même habitué à ne plus se considérer comme un vassal du roi; il s'était dispensé de l'hommage-ligc et il prenait le titre de duc par la grâce de Dieu. Lui déclarer la guerre , c'était le jeter aux bras des Anglais ; Charles VII aima mieux employer les négociations , et surtout le crédit du connétable. Malgré les disgrâces que les caprices et l'ingratitude du roi lui avaient quelquefois infligées , le dévouement de Richemont pour la cause royale s'était manifesté à plusieurs reprises ; dans la Praguerie, par exemple, on peut dire qu'il avait sauvé Charles Vil en tenant tête à lui seul à Bourbon, à Vendôme et à Dunois *, et en donnant au roi le conseil et les moyens d'une ofTensive énergique. Charles VU l'employa en Bretagne auprès du duc François, et le duc consentit à prêter, en 144-8, entre les mains de Dunois, le serment a qu'il serait bon et loyal serviteur envers le roi , et le ser- « virait sans fraude contre le roi d'Angleterre et ses alliés, « et qu'en retour le roi serait tenu d'aider sondil neveu de (( Bretagne. » Cependant, en se montrant si bon Français, Richemont n'avait pas cessé d'être Breton, et l'on peut même dire qu'obligé de se décider entre la France et la Bretagne , il n'aurait pas hésité à se décider contre la France. Ainsi, en 1446, comme le roi poussait le duc de Bretagne à faire condamner son frère Gilles pour menées anglaises, Richemont déclara sévèrement* «que le roi ne «faisait pas bien de vouloir détruire ainsi la maison de «Bretagne, et mettre en guerre son frère et le duc. » Devenu duc de Bretagne à son tour, en 1457, Richemont ne
* Le chroniqueur de Richemont dit que le connétable , ayant déclaré qu'il restait fidèle au roi , fut attaqué de paroles de Mgr de Bourbon , de Mgr de Vendôme et du bâtard d'Orléans , qui fort cuida prendre paroles à mondit seigneur pour trouver manière de mettre la main sur lui. Et si n'eût été Antoine de Ghabannes , qui leur dit qu'ils feraient mal de le prendre , ils l'eussent pris... (Chron. de Richemont, coll. Petitot, t VllI , p. 514).
? Çhron, de Richemont, id., p. 537.
voulut pas plus que ses prédécesseurs se reconnaître Vhorame-lige du roi. «Le roi el son Conseil, dit le chro- «niqueur de Richemont , voulaient qu'il fit hommage-lige « à cause du duché de Bretagne , et mondit seigneur ré- « pondit qu'il n'en ferait rien. Et pour ce qu'il n'était pas «le plus fort, dissimula cl dit qu'il ne le ferait pas tant «qu'il eût parlé aux étals de son pays.... Et vous certifie « que jamais ne fût retourné devers le roi , ni ne lui en eût « fait nulle redevance, si n'eût été pour sauver la vie à iM^r le « duc d'Alençon , son neveu , qu'il alla à Vendôme. Et là fit « la redevance au roi telle que ses prédécesseurs avaient «fait, et non autrement , lequel lui tint plus étranges termes « que à nul de ses prédécesseurs *. » Le roi vécut pourtant en bon accord avec Richemont jusqu'à sa mort. Il avait resserré les liens du duché et du royaume, comme on le voit fort bien du reste par le récit que nous venons de citer* ; cela lui suffisait, et il aimait mieux ne pas aller jusqu'au bout de sa prérogative que de pousser la Bretagne dans l'alliance anglaise. L'ambition des rois devait pendant longtemps encore se borner à obtenir et à garder la paix, aussi bien du côté de la Bretagne que du côté de la Gascogne et de la Flandre.
Nous voudrions maintenant dire quelques mots des rapports de Charles VII et de la maison de Bourgogne. Cette question comporterait des détails considérables, mais il n'est pas de notre sujet d'y entrer, et nous ne voulons qu'indiquer rapidement le caractère de ces rapports et leurs résultats les plus généraux.
* Chronique de Richemont , collection Pelitot, t. VIII, p. 559.
* Quand Louis XI eut bataillé pendant une partie de son règne avec le duc de Bretagne, il crut obtenir beaucoup en faisant insérer dans un traité conclu en 1475 que le duc lui rendrait le même hommage qu'à son père : « Et « demeurera le duc en son duché tenu envers le roi , et lui obéira en la ma- « nière comme il faisait au temps de feu roi Charles VII de bonne mémoire , « son père » (Ord., XVIll, p. 139).
Celait une grande puissance que celle de la maison de Bourgogne. L'énumération des litres et des possessions de ses chefs en ferait foi*, quand bien même les prétentions et les exigences qu'elle affichait ne le témoigneraient pas avec éclat. Au commencement du règne de Charles Vil , elle avait complètement oublié son origine et les liens de subordination qui devaient l'attacher au trône. 11 ne faut guère s'en étonner: quelle étendue de possessions ! quel nombre et quelle richesse de villes ! quel concours de noblesse! quels respects de la part de toutes les autres puissances ! Cette cour passait en même temps pour la plus magnifique de l'Europe, et elle était bien, en effet, le centre des lettres et de la civilisation*. Aussi toute la noblesse , même celle de France, était-elle fière de reconnaître Philippe-le-Bon pour son représentant et son chef. Au surplus, depuis le traité d'Arras, le duc était devenu complètement indépendant du roi. 11 y avait obtenu de s'intituler duc par la grâce de Dieu , et il en avait rapporté des concessions si considérables que les rapports des deux puissances semblaient complètement renversés , et que le roi paraissait tombé au rang de vassal. Telle était la puissance du grand'dtic d'Occident, comme on appelait Philippe-le- Bon dans toute l'Europe.
Avec son caractère défiant et ombrageux , le roi ne pouvait manquer d'être jaloux du duc de Bourgogne. Dès que
* Dans ses lettres, Philippe-le-Bon s'intitule: duc de Bourgogne, Lorraine. Brabant et Limbourg; comte d'Artois, Flandre et Bourgogne; palatin de Hainaut, Zélande, Hollande, Namur; marquis du Saint-Empire; seigneur de Frise , de Salins et de Malines.
* Le récit des fêtes et des tournois de la cour de Bourgogne dans les chroniqueurs du temps le montre assez. La plupart de ces chroniqueurs étaient des États du duc; ainsi Jean Lefcbvre, seigneur de Saint-Remy, qui fut conseiller de Philippe-le-Bon ; Jacques Duclerc, qui exerça les mêmes fonctions ; Georges Chastelain , qui fut roi d'armes de la Toison d'Or ; Olivier de la Marche, qui fut conseiller de Philippe-le-Bon et de Charles, son fils; Enguerrand de Montrelet et son continuateur Mathieu de Coucy.
sa fortune reprit le dessus , il se décida à le replacer dans son véritable rang, mais avec l'intention bien arrêtée de ^^ point recourir à la force. Plus belliqueux que lui, les hommes de son Conseil, ses légistes même, l'exciteront quelquefois à la guerre en môme temps que ses capitaines : *1 résistera, parce que derrière le duc de Bourgogne.il aperçoit le Dauphin son fils et le roi d'Angleterre, c'est-à- ^ire la guerre étrangère et la guerre civile. Sa guerre à *^i, c'est une guerre d'intrigues diplomatiques, de protestations et de protocoles , guerre de surprises et d'emt^iiehes, qui harcèlera le duc, qui l'enlacera de mille manières , et qui réussira si bien au roi de France qu'à la fin ^u règne le grand-duc d'Occident redeviendra , à son insu ^t à l'étonnement de tout le monde, un vassal presque soumis et respectueux.
Le secret de cette tactique, ce fut d'inquiéter le duc et de le retenir dans ses États en l'occupant constamment, à l'intérieur par des intrigues , au dehors par des alliances avec ses ennemis. Par exemple, Charles VII entre en relations avec Ladislas, roi de* Hongrie et de Bohème, qui revendiquait le Luxembourg; il l'excite secrètement, et il fait si bien qu'une ambassade solennelle vient demander la fille même du roi de France pour Ladislas *. L'inquiétude du duc est alors bien grande, « car bien lui semblait, dit «Mathieu de Coucy, que par le moyen dudit traité le roi «Charles baillerait aide et confort à ce roi Lancelot , ce qui «lui pouvait porter grand préjudice, et à ses pays et à ses «sujets*.» Le roi de France agit en même temps auprès du Danemark, de Liège, de Berne, de l'empereur et des princes de l'empire, comme on le voit par les termes d'un
* Voy. les Mémoires de Jacques Duclerc , c. 30 ; Mathieu de Coucy, p. 709 etsuiv., et Thomas Basin, qui consacre plusieurs pages à l'histoire de ces rapports , 1. V, c. 16.
* Mathieu de Coucy, 709.
message pressant envoyé à Charles VII au nom du duc de Bourgogne pour dénoncer ces griefs et d'autres encore. En outre de ces négociations , des ambassades étaient envoyées auprès du duc de Savoie et auprès des Suisses pour les réserver à l'alliance de la France *.
A l'intérieur de ses États, le duc de Bourgogne se voyait enlacé dans une foule d'intrigues plus ou moins honnêtes que les légistes avaient imaginées pour la plupart, et qu'ils dirigeaient avec leur habileté et leur persévérance accoutumées. Le côté faible du duc, c'était cet esprit d'opposition des villes de Flandre que l'on comprimait sans cesse et qui sans cesse renaissait. C'est ainsi qu'en 1452 la ville de Gand s'était encore une fois révoltée*. Le roi, qui ne voulait pas d'une guerre avec la Bourgogne , ne fit rien pour la secourir; seulement, comme l'occasion paraissait bonne d'inquiéter le duc et de le faire réfléchir sur une intervention possible de la France , des ambassadeurs lui furent envoyés sous les murs de Gand% « lesquels lui remontrèrent « comment le roi se donnait de merveille de ce qu'il détrui- « sait ainsi le pays de Flandre qui était tenu du roi*, et que «par le moyen d'icelle destruction , les Gantais pourraient «mettre dans leur ville les Anglais, anciens ennemis du «royaume.» Sous ce prétexte spécieux, le roi offrait son arbitrage. Les ambassadeurs eurentainsi l'occasion dç voir les Gantais , et ceux ci purent se confier aux envoyés du roi de France et les solliciter contre le duc. Comme on ne pouvait leur promettre du secours, on leur parla, à ce qu'il semble, d'un recours devant le parlement, dont la juridiction s'étendait à la Flandre comme à la France , et ils confièrent leur cause au conseiller M® Jean de Popincourl,
* Voy. Jacques Duclerc, id., et aussi Thomas Basin , 1. V, c. 15.
* Thomas Basin , i. V, c. 8.
«Id., 1. V.c: 9.
* Jacques Duclerc, c. 18, 19, 20.
« car ils savaient bien qu'il était un des hommes du monde «qui le plus haïssait le duc'.» Tout cela ne servit de rien contre les forces de Philippe-le-Bon , mais cette protestation et cette démarche l'avaient nécessairement inquiété, en lui faisant craindre pour l'avenir une intervention plus efficace.
Les légistes s'acharnèrent encore dans d'autres occasioas à faire sentir au duc de Bourgogne que ses États , Flandre, Artois et Bourgogne ,. n'étaient qu'une dépendaace du royaume , en ce qu'ils relevaient de la juridiction du parlement. Accepter la suprématie de ce corps de justice qui dépendait de son adversaire, c'était pour le duc une obligation pénible et presque humiliante, et, d'autre part, il ne pouvait la contester sans violer la tradition politique qu'il avait si souvent besoin d'invoquer lui-même. Il s'en vengeait en entravant par mille moyens l'action du parlement dans ses États. Mais il avait affaire à des adversaires que les obstacles et les antipathies ne faisaient qu'exciter à la persévérance. Le légiste arrivait toujours là où l'homme d'armes n'eût pas même osé s'aventurer. C'est ainsi qu'on vit en 1461 un huissier venir prendre à la prison d'Arras un seigneur de Beaufort*, condamné pour crime de vauldrerie par l'inquisition , et l'emmener aux prisons de Paris ^ pour confirmer solennellement le droit du parlement. Un autre jour, en plein chapitre de la Toison d'Or, un autre huissier venait signifier en personne au duc , à son neveu , au comte d'Étampes et à toute la baronie qui était là, un ajournement devant la cour pour un quidam dont le parlement évoquait l'affeire. Un de ces hardis serçcnts s'en venait une autre fois à Lille, le duc étant dans la ville , battre et rompre la porte
'Chronique de Jacques Delalain, dans Montrelet, éd. Buchon, t. XLI, p. 373.
* Mémoires de Jacques Duclerc, 1. IV, c. 19.
de la prison pour en tirer un prisonnier*. Telles élaient les vengeances que le parlement du roi se plaisait à exercer contre l'orgueilleux vassal*. Il en aimait encore une autre, mais celle-ci n'avait ni le mérite ni l'excuse de l'audace, c'était de faire traîner en juslice les affaires du duc et de ses sujets , de les rendre immortelles, comme le disait Philippele-Bon dans des plaintes fort vives qu'il adressa au roi à ce sujet'^. On voit qu'il ne tenait pas au parlement que le duc ne fût ramené à une juste obéissance, et contraint à ne. plus oublier que sa maison était née d'un bienfait du roi Jean. Toute cette opposition était mesquine, si on le veut, et indigne d'une grande puissance; mais elle fatiguait, elle déconcertait l'adversaire , et ses rêves d'indépendance devaient être singulièrement troublés.
De son côté, le duc de Bourgogne ne laissait échapper aucune occasion de représailles. Il accueillait à sa cour le Dauphin Louis^ après sa fuite du royaume*, et il le traitait non pas en exilé, mais en roi; il refusait d'assister comme pair de France au procès du duc d'Alencon^; il protestait contre sa condamnation , il le maintenait dans son ordre de la Toison d'Or , « car il ne tenait pas que le duc eût fait «quelque faute et trahison contre le roi , et laissait prêcher «publiquement que ledit duc avait été à tort condamné®.»
Cependant, malgré ces froissements réciproques, leduc de Bourgogne reprenait peu à peu le sentiment de sa dépendance , et , à la fin du règne, il reconnaissait de lui-même la suprématie du pouvoir royal. La délivrance si rapide du royaume après tant de victoires inespérées, ces mesures
* Mém. de Jacques Duclerc, l. iV, c. 19.
* 11 le contrecarrait aussi à l'occasion de la collation des bénéfices. Ainsi , en 1453 , il cassa le choix fait par le duc ppur le siège épiscopal d'Arras.
' Jacques Duclerc , 1. IV, c. 2.
* Thomas Basin, 1. V, c. 19.
* Jacques Duclerc, 1. 111, c. 37.
«Id., 1. IV, c. 25.
énergiques pour relever radministration et les lois, celle renaissance admirable de l'ordre et de la paix publique, avaient fini par inspirer à la grande noblesse aussi bien qu'au reste de la nation , une crainte mêlée de respect pour le pouvoir qui avait fait de si grandes cboses. Le sentiment d'une patrie commune naissait aussi de ce grand spectacle ; on sentait qu'il y avait quelque chose au-dessus de ces unités provinciales ou municipales , où la vie politique s'était concentrée jusque-là ; un patriotisme national tendait à prendre la place de ces idées cl de ces passions toutes locales. C'est ainsi que dans l'empire romain les haines et les différences de race s'étaient insensible- ^^nx effacées sous l'iniluence de ces lois qui , d'un mouvement unifprme , donnaient l'ordre au monde entier. La grande féodalité était aussi arrivée à son insu à subir Quelque chose de ce prestige. Nous avons vu le duc d'A- I I '^nçon protester avec énergie de son dévouement à la
it. I f'ï^ance, quand on lui reprochait des sympathies pour la
^vise anglaise. Philippe- le-Bon s'avoue de mémo haute- "*^ "^ent pour Français, et quand il apprend que son fils
'' ^^nge à se marier en Angleterre, il lui défend, sous les
Peines les plus terribles, de s'allier î\ ces ennemis du ^^yaume. t Si je croyais que lu le fisses et que tu le voulusses
* allier, lui dit-il, je te bouterais hors de tous mes pays,
* ^t jamais de seigneurie que j'ai tu ne jouirais; et encore ^ plus si je croyais que mon fils bîitard , que voilà présent,
* te le conseillât, ou autres, je le ferais mettre en un sac ^ et noyer, et tous ceux qui te conseilleraient de toutes ces ^ choses *.» Voilà un sentiment national énergiquement manifesté! Quand le comte de Charolais dut épouser un peu plus tard la fille du duc de Bourbon, le duc de Bourgogne ^* empressa tout d'abord de demander le consentement du
W. Duclerc.l. UI, c. 17.
roi*. Il donna une preuve plus éclatante encore de sa déférence , en 1453, à l'occasion du vœu qu'il avait fait de marcher contre les Turcs après la prise de Constantinople. 11 pria le roi de se chaîner pendant son absence du gouvernement de ses États et de la tutelle de son fils unique, et il s'offrit même de faire cette expédition sous la bannière de la France*.
Le serment qu'il prononça à cette occasion dans un chapitre de la Toison d'Or, n'est pas moins remarquable comme expression de déférence et de soumission : «Que «si le plaisir du roi très-chrétien et très-victorieux, dit-il, « est d'entreprendre et exposer son corps pour la défense « de la foi , je le servirai de ma personne audit voyage, et « si les affaires de mondit seigneur étaient telles qu'il n'y « pût aller en personne , et si son plaisir était d'y com- « mettre aucun prince de son sang ou autre chef de son « armée, je servirai et obéirai à sondit commis le mieux « que je pourrai , ainsi que si lui-même était en personne '. » On montrerait par de nombreux exemples que ces sentiments de soumission étaient à la fin du règne ceux de toute la noblesse*.
Ce n'était pas seulement la puissance morale de la royauté qui s'était accrue , c'était aussi sa puissance matérielle. Nous ne parlons pas ici de la reprise de tant de
* Mathieu de Coucy, p. 687.
* Thomas Basin, 1. V, c. 14. — Math, de Coucy, 703. 'Math, de Coucy, p. 673.
* Ainsi par les termes du serment du comte de Saint-Pol dans les mêmes circonstances : « Je voue aux dames et au faisan que avant qu'il soit six se- « maines je porterai une emprise en intention de faire armes à pied et à * cheval : laquelle je porterai par jour et la plus partie du temps; et ne lais- « serai pour chose qu'il m'advienne , si le roi ne me le commande , ou si « armée se fasse aller sur les infidèles par le roi en sa personne, par son com- « mandement ou autrement , si c*est le bon plaisir du roi , j'irai en ladite « armée de très-bon cœur pour faire service à la chrétienté...» (Olivier de la Marche, t. IX, coll. Petitot, c. 30).
provinces sur les Anglais, mais simplement des conquêtes faites sur la féodalité. Le lien féodal qui unissait la Bretagne et la Bourgogne au royaume avait été resserré; le domaine s'était accru par la revendication d'une foule de terres usurpées; des pays entiers y avaient été annexés, corrirne le comté de Comrainges après le procès d'Armagnac 5 une partie des États de la maison d'Alençon , et surtout le Dauphiné, accru des comtés de Valentinois et de Diois, et qu'une ordonnance de 1456 enleva au Dauphin pour le donner au domaine royal. Depuis le règne de saint Louis , la suprématie du pouvoir royal n'avait jamais été aussi incontestable ni aussi unanimement reconnue. Excellente situation que Louis XI va malheureusement compromettre par ses exigences et ses perfidies !