‹ Etude sur le grec du Nouveau TestamentChapitre 10 sur 101 · XX VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX VIII INTRODUCTION

Un écrivain lettré choisit ses mots, ses expressions, ses constructions; il se forme lui-même son lexique et sa syntaxe; il peut encore imiter tel ou tel auteur ancien qu'il prend pour modèle. Son livre nous présente sa langue personnelle, plutôt que celle de ses contemporains; la langue qu'il emploie en écrivant, plutôt que celle dont il se sert lui-même lorsqu'il converse. Au contraire, écrits à de certains intervalles, par des auteurs différents, dans des pays souvent fort éloignés les uns des autres, sans préoccupation de la pureté et de la correction propres à la langue littéraire, les divers opuscules du N. T. ne peuvent que refléter fidèlement la langue qui se parlait autour de leurs auteurs. L'impersonnalité de la langue du Ν, T. augmente l'intérêt et l'importance de son étude, parce que cette langue a dù le mieux conserver les particularités du grec post-classique.

3° Le grec du N. T. présente un autre caractère : il est éminemment traduisible en des langues d’un système et d’un génie absolument opposés. Le N.T., c'est la pensée juive dans un vêlement grec. L'élément hébraïsant, qui forme une bonne part du livre, permet de le traduire facilement dans les langues orientales, telles que l’hébreu' et les langues analogues à l'hébreu, le syriaque par exemple. D'un autre côté, comme il a été rédigé en grec, dans un grec simple et analytique, il peut se traduire facilement, soit en latin, soit en nos langues vivantes",

Éléments constitutifs de la Langue du Nouveau Testament.

XIV. — La langue du N.T. est essentiellement constituée par le grec post-classique parlé, mélangé de grec hébraïsant parlé et d'un élément nouveau qui appartient en propre au

L. Voy., par exemple, la traduction hébraïque du N. T. de F. Deurzen; 5 édilion, Berlin, 1883. — Voy. aussi les traductions de la Sociélé biblique britannique el élrangère et son prospectus : « Le nombre des laugues ou des dialectes dans lesquels les saintes Écritures sont traduites s'élève maintenant à deux cent quatrevingt-six, et des versions nouvelles sont en préparation. »

INTRODUCTION. XXIX

christianisme. On dit habituellement que le grec du N. T. est le grec hellénistique. Cette appellation est insuffisante, parce qu'elle passe sous silence le troisième élément. Nous lui substituons celle de grec judéo-chrétien, qui nous paraît meilleure et surtout plus précise. |

L’appellation tout entière nous reporte à la période postclassique de la langue grecque, le contact entre l'hébreu et le grec n'ayant eu lieu qu'après Alexandre.

Le premier terme (grec) indique la nature de la langue. Le fond de cette langue n’est pas le dialecte attique; il se compose des mots, des expressions, des constructions ordinaires de la langue commune ou grec post-classique. Le second terme (judéo) indique que ce grec ἃ été influencé par l’hébreu . et mélangé d'hébraïsmes dans la bouche des Juifs qui le parlaient et qui ont écrit les livres du N. T. L'influence des idées chrétiennes sur la langue destinée à les propager est marquée par le troisième terme (chrétien).

Les trois éléments ne se trouvent réunis que dans les livres (et dans les apocryphes) du N. T. Les LXX (et les apocryphes de l’A. T.) n'offrent que les deux premiers.

L'influence directe du latin sur le grec du N. T. paraît trop insignifiante pour qu’il faille en tenir spécialement compte.

Les trois éléments grec, hébraïsant et chrélien, ne sont pas répartis dans la même proportion entre les livres et les auteurs du N. T. Quoique l'élément grec et l’élément hébraïsant se retrouvent partout juxtaposés, il exisle une singulière différence dans leur mélange entre l'Évangile de saint Marc et celui de . saint Luc; entre l'Évangile de saint Luc et ses Actes ; entre l'Évangile de saint Jean et l’Apocalypse, etc. L'élément chrétien est dû surtout au développement des idées fondamentales et génératrices de la doctrine chrétienne; il est beaucoup plus considérable dans les Lettres de saint Paul par exemple que dans les trois premiers Évangiles.

On peut essayer de classer les livres du N. T. d'après la quantité d'élément grec qu'ils contiennent. Pour nous, nous les rangerions dans l’ordre suivant :

XXX INTRODUCTION

4° La Lettre aux Hébreux ; les Actes, la Lettre de saint Jacques.

9 L'Évangile de saint Luc; les Lettres de saint Paul; l'Évangile de saint Matthieu.

3 Les Lettres de saint Pierre; la Lettre de saint Jude; l’Évangile et les Lettres de saint Jean ; l'Évangile de saint Marc.

4 L’Apocalypse, livre très hébraïsant de pensée et d’expression.

Les deux ouvrages de saint Luc présentent, au point de vue de la langue, le même contraste : d'un côté, une correction recherchée, des tours de phrases littéraires, des atticismes même, principalement dans le cours de la narration et surtout dans les Actes ; d'un autre côté, les constructions les plus embarrassées, les hébraïsmes les plus rudes, principalement dans les discours qui ont dû être prononcés par un Juif en araméen ou en grec hébraïsant. On dirait que, par endroits, il ἃ rédigé son œuvre en grec d’après des témoignages oraux ou écrits en araméen, et qu’alors il ἃ subi profondément l'influence de cette dernière langue. Cf. L., I, 1-3.

De plus, la langue de Luc présente, avec celle de Paul, beaucoup de points de ressemblance ; tel mot, telle construction ne se rencontrent que chez ces deux écrivains. On trouvera dans notre travail des exemples de ce fait que nous nous contentons de signaler en passant.

Élément grec de la langue du Nouveau Testament.

XV. — Le lexique du N. T. compte environ 5420 mots qui se divisent en mots classiques et en mots non classiques.

Les premiers s'élèvent à un peu plus de 3000.

Les seconds dépassent 2000 et se décomposent ainsi :

1° Mots et formes de la langue poétique : un certain nombre.

2° Mots et formes des anciens dialectes : un certain nombre.

3 Mots et formes qui paraissent spéciaux à la langue populaire : très peu.

INTRODUCTION. XXXI

4° Mots et formes propres au grec post-classique : très nombreux.

ÿ° Mots et formes qui paraissent propres au N. T.: assez nombreux.

6° Mots classiques ayant pris un sens nouveau : assez nombreux.

7° Mots étrangers et mots grecs ayant pris uue siguificalion étrangère : nombreux.

Les mots et formes dits poétiques, dialectaux, populaires, existaient déjà, au moins pour la plupart, dans la langue commune, où les auteurs du N. T. les ont puisés. Les mots et formes propres au grec post-classique on au grec du N. T. sont nés sous l'influence des causes intérieures et extérieures, temporelles et locales, dont nous avons parlé précédemment. Les sens nouveaux donnés à un grand nombre de mots dans le N. T. sont dus à l'influence d'idées nouvelles. Une partie des mots étrangers existait déjà dans la langue commune; 168 . auteurs du N. T. en ont augmenté le nombre.

Les mots de la langue classique, c'est-à-dire de l'attique, conservent encore la majorité, mais la majorité seulement dans le lexique du N.T.

La proportion entre l'élément classique et l'élément non classique paraît être sensiblement la même pour la phonétique, la morphologie et la syntaxe.

La phonétique présente une foule de particularités poétiques, dialectales, populaires ; et d’autres qui sont propres au grec post-classique ou à celui du N. T. Elle correspond le plus souvent à celle des inscriptions de l'époque gréco-romaine, par exemple à celle des inscriptions de l’Attique, de la Palestine et de l'Arabie, de l'Égypte.

De même la déclinaison et la conjugaison offrent des particularités poétiques, dialectales, populaires ; d'autres qui sont propres au grec post-classique ou à celui du N. T. Il existe un assez grand nombre de flexions nominales et verbales irrégulières et non classiques, mais analogiques. Le duel a disparu de la déclinaison et de la conjugaison. (De même en grec moderne.)

XXXII INTRODUCTION

Il existe deux systèmes de conjugaison : la conjugaison synthétique et la conjugaison analytique : λύω et ἐγώ εἰμι λύων, deux expressions exactement équivalentes. Notons la tendance à régulariser et unifier la conjugaison de tous les verbes, et à abandonner la conjugaison en μι (complètement inconnue au grec moderne).

Les particules de liaison sont peu nombreuses ; les plus usitées dans le N. T. ne sont pas toujours celles qui l’étaient le plus en grec classique. L'emploi des prépositions subit un certain nombre de changements ; par exemple, celles qui se construisaient classiquement avec trois cas tendent à n’en plus prendre que deux, et le datif est supplanté par l’accusatif.

Cependant considérées dans leur ensemble, et malgré les modifications qu'elles ont subies, la phonétique et la morphologie du grec du N. T. restent encore celles de l'attique.

La syntaxe du N. T., considérée en général, se compose des construclions simples el ordinaires du grec classique, communes d'ailleurs au grec post-classique ; et cela, qu'il s'agisse des cas, des temps, des modes ou des propositions. Cependant :

Il existe une tendance à renforcer le sens du cas par l’adjonction d'une préposition. Le rapport entre le verbe et son complément n'est pas loujours conçu comme en grec classique ; de là, l'emploi d’un autre cas pour le complément ou l'emploi d'une préposition, pour marquer le rapport particulier établi par l'écrivain entre le verbe et le complément ;

Un certain nombre de constructions sont propres à la langue post-classique ; particulièrement, un certain nombre de constructions analogiques ;

Des constructions, qui paraissent plutôt littéraires, se retrouvent cà et là dans les différentes parties du N. T. En revanche, un grand nombre de constructions et de tours qui appartiennent certainement à la langue littéraire en sont entièrement absents :

4. Nous résumons en quelques lignes nos études personnelles sur le lexique, la phonétique et la morphologie du grec du N.T.

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