‹ Étude sur le HachichChapitre 21 sur 30 · LT AN · texte numérisé non relu

LT AN

Action sur les appareils sensortels.

Pour plus de simplicité, nous étudierons, dans ce paragraphe, les effets produits par le hachich, à la fois sur les organes des sens et sur les centres cérébraux qui président à l'élaboration psychique des sensations correspondantes,

Sens de la vue. — La dilatation de la pupille s’observe quatre-yingt-dix fois sur cent dans l'intoxication par le chanvre indien et a presque toujours été notée par les physiologistes qui ont expérimenté sur l'animal. Pourtant, l’application directe de cette substance sur le globe oculaire n’a jamais produit de réaction sur l'iris. Jl semble, en effet, que cette action mydriatique soit une conséquence des modifications apportées par le poison sur le cerveau, car l’on sait que l’état de congestion ou d’anémie de l’œil, et, par suite, l'état de la fente pupillaire, constituent une sorte de baromètre qui rend compte de l’état de la circulation cérébrale.

Nous avons vu déjà combien étaient frappantes les illusions du sens de la vue dans l'ivresse du hachich ; toutes y ont été observées : les changements de coloration des objets qui, de bleus ou rouges qu'ils sont. deviennent, pour le hachichin, jaunes ou violets par exem- . ple, leurs déformations dans tous les sens, leurs transpositions mutuelles sont des phénomènes mille fois constatés. Les erreurs sur la Ferspective sont également d'observation courante, un escalier, un pont, une rue,

une place publique paraissent alors si démesurément

LNRUCE

longs, si interminables, qu'il semble qu’une vie entière ne sera pas suffisante pour permettre d'arriver au bout. L'horizon le plus rapproché recule à l'infini et s'éloigne à mesure que l'on avance. ( L'espace s’illimite », disait Rodenbach. D’autres fois, les images, au lieu d'apparaître à leurs plans respectifs, sont comme projetées sur une toile de fond et paraissent toutes à la même distance de l'œil du hachichin, qui voit alors la nature comme un vaste décor de théâtre.

Ea vision double, triple, multiple d’un même objet a été également notée: « J'avais devant les veux. dit M. Judée, comme un miroir qui m'aurait renvoyé un nombre de fois indéfini l’image de la même figure. dans la ruë des Mathurins, il y eut un moment où, d’un œil, je voyais la réalité, et, de l’autre, la multiplicité des objets (1). »

Il est bien évident que ces illusions visuelles n’ont pas pour point de départ une altération de l'organe impressionné, mais un trouble apporté dans le fonctionnement des centres organisateurs des sensations ; de même pour les illusions de l'ouie, du goût et de l’odorat.

Sens de l'ouïe. — Sous l'influence du cannabis indica, l’'ouie acquiert une susceptibilité toute particulière : désagréablement blessée par un son discordant, eile sera captivée par la musique la plus vulgaire. Il semble au hachiché que pour la première fois de sa vie, il comprend ce qu'est la musique : elle a pour lui des révélations de mystères jusqu'alors ‘insoupconnés; les notes ont des

(1) Judée. Hallucinations produites par le hachich, in Gazette dés hôpitaux, 15 juin 1855.

couleurs et une forme, illes « voit »,elles montent dans l'air, éclatent en gerbes, retombent comme des fusées

de feux d’artifice ; l'harmonie, le rythme, le sens des

mélodies apparaissent alors dans une lumineuse clarté, les notes vibrent avec une telle puissance quil est frappé d’admiration aux moindres accords. Cette affinité pour la musique est un phénomène si fréquent, que c'est à elle qu’on a recours comme sédatif et modificateur dans les formes agitées et pénibles de cette ivresse.

Indépendamment de cette amplification monstrueuse du sens musical; on observe encore d’autres illusions auditives telles que: voix intérieures, bruits, faussement interprétés ; mais elles sont moins constantes et moins caractéristiques.

Les illusions du goût et de l’odorat n'impriment pas non plus à l'ivresse du hachich ce caractère si spécial qui lui est donné par les troubles de la vision et de l'audition. Elles manquent d'ailleurs très souvent et sont, quand elles existent, plutôt pénibles qu'agréables.

On remarquera que dans l'analyse des phénomènes qui précédent, nous nous sommes gardés soigneusement d'employer le mot hallucination. Cependant, il est rare de lire une relation quelconque d'ivresse hachichine sans le rencontrer plusieurs fois dans le cours du récit. Or, nous croyons que le terme est impropre et qu'en réalité, le hachiché n'est jamais halluciné, mais seulement illusionné ou délirant. Exbliquons -nous :

L'illusion est la perception déformée d’un phénomène objectif, elle est toujours précédée d'une sensation.

EPP, De

L'hallucination est la perception d'un phénomène

purement subjectif ne répondant à aucune réalité exté-

rieure, la sensation préalable n’est pas nécessaire, elle surgit spontanément dans le cerveau.

Exemples: L’ivrogne qui, marchant sur un trottoir mouillé par la pluie, grimpe sur un réverbère, de peur de tomber dans la Seine qu'il croit voir couler à ses pieds, est victime d’une illusion. Au contraire, Hamlet voyant surgir le spectre de son père sur les terrasses d'Elseneur, est en proie à une hallucination.

Chez le hachiché, les sensations sont si rapides, si exagérées, si faussées qu’elles font tout naturellement naître des illusions nombreuses ; de plus, ses facultés d'attention sont très affaiblies, son cerveau est surexcité à un point extrême, ses idées, ses conceptions se mêlent les unes aux autres avec un tel désordre, un si grand tumulte qu'elles donnent insensiblement naissance à des interprétations délirantes comparables en tous points à celles que l’on observe dans le rêve et la folie. Mais ce ne sont point là des hallucinations; ces manifestations morbides de l'activité psychique ont leur point de départ dans une objectivité phénoménale, dans une impression venue du dehors. En outre, le hachichin tout en se laissant dominer par ses illusions ou ses conceptions délirantes, n'est pas cependant incapable de se rendre compte de leur inanité; il n’y croit que parce qu'il le veut bien, parce que l'engourdissement de sa volonté, son aboulie intellectuelle sont pour lui pleins de charmes et qu'il n’éprouve pas le désir de réagir contre les fantasmagories dont il s’amuse: or, un des caractères essen-

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tiels de l’halinciné, est la foi profonde, inébranlable qu'il manifeste ; ses hallucinations sont pour lui des réalités tangibles qu'il ne différencie pas, des existences objectives qui les entourent: « L'hallucination, disait Brierre de Boismont, est la croyance dans une vision absolument imaginaire (1). » ;

Ainsi, pour ces diverses raisons, nous semble-t-il qu’il soit inexact de parler d'hallucinations chez l'individu intoxiqué par le hachich, et nous avons toujours remarqué qu’en y regardant d'assez près, on se rend compte que les entités morbides désignées sous ce nom rentrent dans la classe des illusions ou des conceptions délirantes.

Action sur l'appareil génital

Tour à tour vanté comme aphrodisiaque et comme anaphrodisiaque, le hachich, paraît en effet, susceptible de posséder ces deux propriétés contradictoires suivant les doses absorbées, et les circonstances dans lesquelles il est employé.

I ne faudrait pas toutefois, pour préjuger de ses vertus aphrodisiaques, s'en rapporter à l'opinion des Orientaux à ce sujet : le hachich est, comme nous l'avons vu, trop souvent mélangé par eux à des substances manifestement excitantes, comme la cantharide par exemple, pour qu'on le rende responsable des effets produits sur le sens génésique.

(1) Brierre de Boismont. Des hallucinutions ou histoire raisonnée des apparitions.

LEA, Ur

— Mais des observations plus précises ont été faites à ce sujet par MM. Murray (1), Villard (2), d'Arnaud- Bey qui ne permettent point de douter de ses propriétés excitantes.

M. Pouchet dit également : « Il faut faire cette remarque chez les animaux, l'expérimentation a permis de noter au début de l’action du hachich, une période d’exaltation amoureuse... » (3).

On conçoit égalemeut que le cerveau amplifiant, exagérant la plupart des sensations — et surtout les sensations agréables et voluptueuses — transformera et centuplera aussi les émotions d'ordre génital éprouvées par l'individu intoxiqué.

Pourtant il faut dire que l’opinion contraire a été soutenue par nombre d'auteurs : MM. Félix Roubaud, Grimaux, Van den Corput considèrent au contraire le cannabis indica comme un sédatif, un calmant, un änaphrodisiaque, ce dernier même l’employait pour combattre les érections douloureuses dans la blennorrhagie. Leurs expériences sont venues confirmer la manière de voir de Pline l'Ancien qui disait déjà, en parlant du chanvre : «... semen cujus exlinquere gentturam virorum dicitur », et ils sont d'accord en cela avec Théophile Gautier affirmant qu’« il faut convenir que la plus belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut pas la peine de se déranger. » (4).

(4) Murray. Apparatus medicamentorum, 1781.

(2) Villard. Du hachich. Thèse de Doctorat. Paris, 1872.

(3) Pouchet. In Pharmacodynamie, livre II.

(4) Théo. Gautier. Un club de Hachichins. Zn Revue des Deux- Mondes, 15 février 1846.

Cette conception nous semble exacte en cas d'absorption de doses fortes de cannabis, mais souvent inexacte quand il s’agit de doses faibles ou moyennes, toutes réserves étant faites sur les circonstances adjacentes.

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