PHÉNOMÈNES PSYCHOLOGIQUES
Action sur l’entendement en général et le jugement
Pris à petites doses et d'une manière accidentelle, le chanvre indien agit comme nombre d'excitants, comme un verre de vin généreux, ou une tasse de bon café. Il favorise l'exercice de la pensée qui, concentrée en ellemême, est alors plus apte à déméler les données d'un problème difficile, à éclairer l'obscurité d’une question ardue. La réflexion est plus soutenue, l’activité cérébrale est capable d'un effort plus considérable. Il donne un coup de fouet a l'intelligence dont le travail se trouve ainsi momentanément facilité et augmenté. Mais la dépression, comme toujours en pareille occasion fait suite plus ou moins rapidement à cette excitation passagère ; ici encore elle est plus frappante qu'ailleurs.
Action sur: les facultés volontaires
Les
C'est qu'en effet le jugement ne peut s'exercer sans le secours des facultés d'attention qui sont elles-mêmes sous la dépendance de la volonté. Or la volonté est le
pouvoir psychique qui est le plus atteint par le hachich : à des doses seulement moyennes, on la voit déjà presque paralysée.
Vouloir est pour un individu soumis à son influence un effort -au-dessus des forces humaines. C’est à un point tel que ses passions, ses mauvais instincts, les côtés de son caractère qu'il cache d'habitude, se dévoileront tout à coup au grand jour; il a perdu la faible volonté nécessaire pour observer et réfréner les paroles. où les actions qui témoignent de sa vraie nature.
Souvent, aussi, il deviendra facilement suggestionnable : on pourra, par exemple, lui faire absorber un verre d’eau claire en lui persuadant qu’il boit un vin exquis ou une liqueur <uperfine, et le voir manifester sa joie de déguster un aussi délicieux nectar.
L’exaltation des sentiments de terreur, de Joie, de sympathie, de douleur, de bien-être, etc., qui constitue, comme on l’a vu, un des phénomènes les plus remarquables de l'intoxication, est dûe aussi — tout au moins en partie — à cette impuissance de l'attention et de la volonté; le hachiché n'est plus maître d'évaluer à leur juste valeur les sensations qu'il éprouve, il ne peut plus réfléchir sur l’importance relative de ses sentiments, qui règnent alors en souverains absolus, sans contrôle possible.
Cette impuisance de la volonté, ainsi que l’a mis en lumière M. Ch. Richet, est très voisine de celle que l'on observe chez les hystériques (1).
. C’est encore par la disparition du pouvoir de diriger
(1) Ch. Richet. Les poisons de l'intelligence. Paris, 1877.
les impressions et les conceptions qu'il faut expliquer les illusions et les rêveries fantastiques du hachiché ; incapable qu'il est de retenir certaines de ses sensations ou de ses idées, de les associer avec les sensations ou Îles idées voisines et correspondantes, de repousser celles qui surgissent brusquement sans avoir aucun lien avec les précédentes, il sera emporté par le jeu désordonné des ces opérations imaginatives plus contradictoires et plus inattendues les unes que les autres. C'ést là le mécanisme de la fantasta.
Maïs, chose curieuse, — même dans une intoxication avancée — on à conscience de cette perte de la volonté, on comprend très bien qu’on n'est plus son maître, et on se méfie de soi-même, «il se fait une sorte de dédoublement de la pensée grâce auquel on se rend compte qu’on n'est plus acteur conscient et volontaire des paroles qu'on dit ou des gestes qu'on fait »(1)}. C'est qu'en effet, comme l’a fait remarquer M. Moreau de Tours, en frappant, en désorganisant les différents pouvoirs intellectuels, il en est un que le hachich n’afteint pas, qu’il laisse subsister au milieu de ces révolutions : c’est la conscience intime de soi-même, le sentiment de sa propre individualité. Le moi regarde et examine les désordres que l’agent perturbateur provoque dans lintelligence.
L'aboulie est également un des symptômes dominants de l’intoxication chronique.
(1) Ch. Richet. Loco citato.
te
Action sur l'imagination, l'association des idées et la mémotre.
Nous avons vu, en traçant l’esquisse de l'ivresse produite par le hachich, à quel point étaient surexcitées les facultés créatrices et imaginatives de l'intellect, dans toutes les phases de l'intoxication et principalement dans les phases d'incoordination intellectuelle et d’extase, aussi croyons-nous inutile d'y revenir. Disons, toutefois, que cette exaltation désorganisante de la puissance idéo-créatrice explique en partie la perturbation apportée dans la notion de temps.
Supposons, en effet, que, dans notre état normal, nous soyons capables de Concevoir nr pensées différentes dans un temps déterminé et que, placés sous l’influence du hachich, nous portions ce nombre à r X 100, par exemple; comme nous ne mesurons le temps que par le souvenir des idées, le nombre de minutes que nous aurons employées à concevoir cette somme d'idées, sera par nous également multiplié par 100. Evidemment cette explication mathématique est imparfaite, en réalite, le phénomène est beaucoup plus complexe, mais il n’en est pas moins vrai que cette rapidité de la succession des idées et des images en est un facteur appréciable. |
La mémoire est moins atteinte que ces différentes facultés, elle reste le plus souvent intacte, et, lorsque le hachiché revient à son état normal, il a généralement
CGI
gardé un souvenir précis de toutes les sensations survenues chez lui et de tous les événements survenus autour de lui pendant son ivresse. Quelquefois, on constate de l’'hypermnésie et aussi de l’amnésie transitoire. Après ingestion de doses élevées, la mémoire est comme parésiée, et, à son réveil, le hachichin ne peut arriver à combler les nombreuses lacunes qui coupent la série des faits qui se succédèrent depuis le début de son intoxication ; souvent même le souvenir des choses survenues pendant les journées précédentes est des plus imprécis. Pendant quelques jours il ne pourra se remémorer bien nettement les incidents dont il aura été témoin ou auteur pendant cette période récente; par contre, les souvenirs éloignés n’ont subi aucune atteinte.
En résumé, et d’une façon générale, nous voyons que le hachich agit d'une manière particulièrement élective sur le cerveau et qu’il mérite à ce titre plus encore que l’alcool, l'épithète de poison de l'intelligence, que lui a donnée M. Richet, il altère d’ailleurs celle-ci dans le même sens que l'éther, l’opium ou le chloroforme : les facultés imaginatives et conceptives sont par lui exaltées, les facultés volontaires et raisonnantes sont au contraire paralysées.
Etant donné l’état actuel de la science, il semble superflu de dire que le mécanisme intime de tous ces phénomèêènes tant somatiques que mentaux échappe entièrement à notre connaissance : nous analysons le point de départ et nous constatons les effets terminaux, mais nous ne saisissons pas les chainons intermédiaires.