‹ Étude sur le Lancelot en proseChapitre 320 sur 326 · VI, p · texte numérisé non relu

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i3G ÉTUDE si r, LE LANCELOT EN PROSE

Comment ne pas se rappeler une scène analogue dans la première partie du roman, celle où le jeune Lancelot, adoubé par le roi Arthur, demande à la reine Guenièvre d'être son chevalier et ne veut recevoir que d'elle seule son épée de chevalier1. Quel contraste saisissant entre ces deux scènes ! L'une marque le prélude d'une passion toute humaine, la passion de deux cœurs trop faibles, l'autre scelle à jamais l'union spirituelle entre deux êtres vierges, accomplissant de concert une œuvre de rédemption ; et le lien mystique qui les unit ne sera pas même rompu dans la mort, puisqu'ils reposeront ensemble, côte à côte, dans la Jérusalem céleste.

Pour la blanche dame de Galaad, le terme de son court pèlerinage terrestre approche déjà. Sa mission une fois remplie, il ne lui reste plus qu'à disparaître, mais à disparaître en sainteté, couronnant sa vie si belle par une mort héroïque. En apparence cette mort est due à un cruel hasard, en réalité elle est parfaitement consciente, en harmonie avec sa nature, toute de pureté, de renoncement et de noblesse. C'est mieux qu'un sacrifice, c'est une ofFrande , Voici comment l'aventure nous est racontée dans la Quête. Les trois compagnons et la demoiselle arrivent devant un château dont la dame est atteinte de lèpre. Un sage ayant déclaré qu'elle pourrait être guérie par le sang d'une pucelle, fille de roi et de reine ?, la châtelaine oblige ses vassaux à exiger de chaque passante se trouvant dans les conditions requises une écuelle de son sang. Douze princesses sont déjà tombées victimes de cette sinistre coutume 3, lorsque se présentent devant le château

1. Lancelot : « Dame se vous plaisoit je me tendroie en quelque lieu que joualaisse à vostre chevalier.

Guenièvre : « Chertés che voelje moult bien. »

Lancelot : « Dame, des ore men irai a vostre congié. »

Guenièvre : « Adieu biax dous amis. »

Lancelot (entre ses dents) : « Grant merchis, dame, quant il vous plaist que je le soie ». — Tant le lieve la roïne par le main sus et il est moult a aise quant il sent à sa main touchier la soie toute nue » (III, 131).

2. Cette croyance, fort répandue au Moyen Age, paraît se rattacher à la foi en la vertu miraculeuse de la virginité, foi que partageait l'antiquité païenne, elle aussi, Une de ses expressions littéraires les plus célèbres se trouve dans le poème de Ilarmann von Aue, Der arme Heinrich, composé à l'extrême fin du xne siècle. Voy. Paul Piper, Hôfische Epik, t. II, p. 85.

3. Par la suite, les trois compagnons visitent les tombes de ces vierges, toutes filles de roi et de reine, qui ont péri inutilement sans apporter la guérison à la lépreuse.

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« bonors a moi el a toi mon parenté, el je le doi bien fa rtic

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« autres, il ne puet remanoir sans granl perte grignor que de u ma mort. Et por ce en ferai a loi volent. S VOUS proi por m Dieu que vous le m'otroiés '. »

Devant eette décision, annoncée avec une .si digne simplicité, mais irrévocable, il n'y a qu'à s'incliner : ■ et il si l'ont moult

doucement. » Sans tarder, la jeune tille annonce aux gens du château sa soumission volontaire : ils l'en remercient vivement et font fête à toute la compagnie. Le lendemain, après la la sieur de Perceval fait venir la dame qui g devoit

avoir garison a et dont la figure, complètement aluni* le mal,

était affreuse à voir. Durement elle rappelle i\ la demoiselle sa promesse : celle-ci lui dit qu'elle l'accomplirait moût volonti* et s'ollre à l'épreuve.

A peine le sang de la vierge royale a-t-il coulé dans le plat

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d'argent qu'il remplit tout entier, qu'elle se sent défaillir, se signe et dit d'une voix faible à la lépreuse : « Dame, je suis à la mort venue por la vostre garison; por Dieu, proies por m'ame... », puis tombe sans connaissance... Revenue à elle dans les bras de ses amis, la mourante adresse ses suprêmes recommandations à son frère :

<f Biaus frères Perceval, je me mur por la garison de ceste « dame. Si vous pri que vous mon cors ne faciès enfouir en cest « pais, mais quant je serai desviée, metés moi en une nachele « al plus prochain port que vous troverés, dechi si m'en irai si « comme aventure me menra. Si vous di que ja si tost ne ven- « rois a la cort de Sarras ou vous irois après le saint Graal « que vous ne me troverois arrivée desous la tor. Si vous pri « que vous m'enterres el palais espiritel. Et savés vous porte quoi je le vous requier? por ce que Galaad i gerra et vos « avoec lui *. »

Enfin, après avoir invité les trois élus du graal à se séparer tout de suite jusqu'au jour où ils se trouveront réunis de nouveau chez le roi mehaignié, « car ensi le veut li haus mètre », la sœur de Perceval reçoit dévotement les sacrements et exhale son dernier soupir. 0 miracle ! dès que la lépreuse a été lavée avec le sang delà sainte pucelle, son corps, tombant en pourriture, refleurit plus beau que jamais 2.

Quel est le sens caché de cet étrange épisode ? Cette lèpre ne peut être autre chose que la souillure du péché qui depuis Eve flétrit la femme, un symbole de la faute première rachetée par le sang, versé en holocauste, de la vierge expiatrice. Son martyre est consommé, mais il semble qu'une force mystérieuse émane de cette créature angélique , l'entourant comme d'un halo de lumière et opérant des prodiges visibles et invisibles.

2. On peut se demander pourquoi notre héroïne réussit mieux que les douze vierges, filles de roi et de reine comme elle, et qui avaient versé leur sang en vain? La réponse nous semble tout indiquée dans ce fait que seul son sacrifice à e'ie a été un sacrifice volontaire. Cette expiation est acceptée, puisque le miracle s'est produit, seulement il fallait, pour satisfaire au sentiment de justice, que les coupables fussent punis. En effet, le châtiment ne se laisse pas attendre : à peine les trois compagnons ont-ils quitté le château maudit qu'une terrible tempête s'abat sur lui et le détruit avec tous ses habitants. Et une voix annonce à Perceval et à Galaad visitant ses ruines : « C'est la vengeance céleste du « sang des bonnes pu celles répandu pour une déloyale pécheresse ! »

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