V, 140 et
70 ÉTUDE SUR LE LANCELOl IN PROSE
leurs chevaliers de la Table Ronde, même Gauvain, vaincus par Bohort et retenus en captivité par lui, qui ignore leur identité ? C'est qu'il s'agit de préparer la future grandeur de ce personnage: seul, on compagnie de Perceval et de Galaad, il sera admis à la célébration des saints mystères et se rendra avec eux à Sarras. L'intention se décèle dans le passage où Bohort lui-même dissimule son identité dans l'inscription : «cil est estrais de la haute lignée au roy David I. » A partir de ce moment, Bohort, qui vient de lutter à égalité contre Lancelot, est considéré par ses compagnons comme « li mieldres d'eulz tous2 ». Dans la première partie de la guerre de Gaule à lui reviendra le mérite de la défaite des troupes de Glaudas 3. Cette aventure du Tertre deveé est donc une préparation, par des moyens médiocres mais parfaitement conscients, à la Quête du Graal.
Préparation à la Quête tel est vraiment le nom qui convient à YAgravain '\ Il la prépare, il l'annonce. A propos de la nef de Salomon il y renvoie : «^ Mes del brief et des grans mervelles qui en la nef estoient ne parole mie yci en droit li contes devant ce que li livres sera atornés a conter les grans avantures del saint graal, ains vous dirai avant etc. » \
3. V, 368. — La future grandeur de Bohort est préparée de longue main. Dès la Suite de la Charrette Bohort renverse Agravain, retire l'épée traversant la main d'un chevalier, épreuve où a échoué Gauvain (IV, 260-262 , ainsi inférieur au nouveau venu. Et quand Bohort apparaît sur la charrette c'est pour mettre fin à la « coutume >> (IV, 214 et 218). L'intention est évidente ; seule la pureté de Bohort peut faire disparaître l'infamie qui s'attache à la « charrette » : tout est pur aux purs.
A première vue ce personnage de Bohort est une superfétation ; il semble un doublet de Lancelot, un émule de Galaad. Au fond, Bohort, comme Galehaut, est une grande utilité. Il est conçu en vue de la Quête, pour compléter la trinité chevaleresque à qui il est réservé d'accompagner le graal à Sarras. Néanmoins, comme Galaad doil être le héros du graal et que Perceval n'est pas entièrement dépossédé de cette gloire, la pureté de Bohort est inférieure à celle de ses deux compagnons : d'où l'invention de l'épisode de la fille du roi de Brangoire et de la conception d'IIelain le Blanc dès la Suite de la Charrette (IV, 268-280). Félix culpa! Elle permettra de ramener Bohort d'Orient en Grande-Bretagne pour faire savoir à la cour d'Arthur la destinée des deux protagonistes, Galaad et Perceval. Indispensable à la Quête, Bohort l'est, par surcroît, à la mise en train de la Mort d'Arthur.
4. « Vordichtung» dit très bien G. Groeber (dans le Grundriss, II, 1003.)
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lu surplus, L'existence d'une Quête indépendant concevable. Le héros de La Quête ne peut être que P rceval ou Galaad '. Dana Le premier cas on b affaire, §oil au Perceva prose attribué à Robert de Boron, soii aux poèmes de Chrétien de Troyes et il»' ses continuateurs Dana ! ad, Per< eval est
écarté au profit de Galaad. Mais Galaad es! à peine plus qu'une ombre : il a juste assez de vie pour accomplir le luit uniqu< son existence d'éphémère, puia il meurt. Ce n'est pas un h< chair et de sang", c'est une abstraction. Ces! même, au fond, une *> grande utilité », Lui aussi. Ce perso nn tg d que pa
([iu» Lance lot, par suite de son adultère, s'est rendu in<li mènera bonne lin la quête du saint GraaJ ». Galaad, qu'on lui donne pour fils, à titre de consolation, c'est lui-même, lavé, épuré, transformé par un avatar où les éléments inférieurs dosa nature ont disparu. Imaginer à un stade quelconque, I d'une Quête-Galaad indépendante du Lanceloi est un pur non-
1. Ainsi Birch-Hirschfeld op. cit., 52-54, 57-58 .Nuit [Holy Grail, I Weston Lanceloi, 144, L4
2. Paulin Paris, passim ; G, Paris, Littérature frai lu moyen Introduction au Merlin ; Douglas Bruce dans Homanic Review, 1913 , etc.
3. Voy. \lbert Pauphilet, La queste du graal du ms. DiJ>l. rYa/., dans la Romania, t. XXXVI, 1907, p. 591-609
4. J. L. Weston et Sommer veulent que le premier héros du gTaaJ ait été Gauvain, théorie d'une parfaite invraisemblance. Il n'y a pas lieu de la discuter ici : Gauvain n'aurait pu être le protagoniste que dans un stade préhistorique, et le Lanceloi l'ignore ou n'en tient aucun compte.
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sens 1. D'autre part, supprimer la Quête c'est rendre incompréhensible le dernier tiers du Lancelot et inexplicables des parties capitales des deux premières parties.
Nous devons enfin tenir compte de ee lait que non seulement le style, mais Les procédés de la Quête ne diffèrent en rien de ceux du Lancelot, On y use également du système de l'entrelacement 2 ; les explications des « coutumes » sont traitées avec la même platitude et dans le môme esprit evhémériste 3. On laisse également entendre qu'on ne donne qu'une petite partie des aventures du graal et on fait plus ou moins espérer que, à l'occasion, on en dira davantage. La manie de réintroduire brusquement des personnages secondaires, tout à fait oubliés, mais auxquels l'auteur croit que nouspouvons nous intéresser, sévit aussi cruellement.
L'exemple le plus caractéristique peut-être de ce travers est celui du retour sur la scène de Glaudin :
Après la communion des douze chevaliers admis à la participation de l'auguste cérémonie de Corbenic, un ordre venu d'en haut sépare des douze les trois élus qui sont autorisés à partir pour Sarras en Orient où ils verront la sainte « écuelle » au palais spirituel, plus « apertement ». Les élus sortent à minuit du palais de Corbenic, s'arment et, au moment de se séparer des neuf autres, « s'entredemandent qui il sont por connoistre l'un « l'autre ; et tant qu'il trouvèrent es trois de Gaule que Claudin « li fîex le roi Claudas en estoit Huns4... » Seul l'homme qui s'est complu à nous entretenir de ce personnage 5 peut éprouver à son égard assez d'intérêt pour le rappeler à notre attention d'une manière si naïvement déplacée. Ainsi, au moment le plus solennel de la Quête du Graal, l'auteur de Y Agravain ne peut s'empêcher de montrer le bout de l'oreille, comme avait fait l'auteur de Y Estoire au début du même Agravain, dans l'épisode de l'abbaye, de Petite Aumône 6.
i. Gaston Paris (Littérature française, §62) l'a plus ou moins senti : « il n'est pas possible de détacher nettement la Quête du Lancelot. » C'est plus qu'impossible, c'est irrationnel.