‹ Étude sur le Liber censuum de l'Église romaineChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

OBJET ET SOURCES DU Liber Censuum.

En Tannée 1192, le trésorier pontiâcal réordonna le Livre des ^

,-,,. . Liber Centuum.

cens de 1 Eglise romaine.

Une assez longue, préface, placée en tête du Registre ainsi formé, nous donne quelques détails sur les conditions dans lesquelles ToBuvre fut entreprise et sur la manière dont elle fut exécutée ( 1 ) .

Ce n'était pas le premier livre de ce genre ; mais les recueils antérieurs étaient incomplets ou n*avaient pas un caractère sufBsamment ofBlciel. Aussi était-il difficile de déterminer exactement quels étaient 9 parmi « les églises, monastères, maisons hospitalières, villes, châteaux, domaines, rois ou princes », ceux qui étaient censiers de l'Eglise romaine et quelle redevance chacun devait acquitter. Il en résultait pour le Saint-Siège des pertes assez considérables, Romana ecclesia detrimentum incurrebal non modicum et jacturam ; et c'est à ce mal que le camérier (c'est le nom qu'on donnait alors au trésorier) résolut de porter remède.

Il dépouilla dans les archives de l'Eglise romaine les diplômes

(1) Voy. mon édition du Liber Censuum^ p. 1, col. 1.

Liber Cenauum.

2 ÉTUDB SUR LE LIBER GBN8UUM DE L*ÉGLISB ROMAINE.

et registres pontificaux, y releva tout ce qui intéressait le cens, et il put dresser ainsi une liste authentique des cens dus an Saint- Siège. Il confia alors à un clerc de la Chambre (c'est-à-dire à un employé de la trésorerie) le soin de disposer sur un registre spécial le résultat de ses laborieuses recherches.

Dans ce livre, des blancs furent ménagés à chaque page pour qu'on pût toujours y introduire des mentions nouvelles et y noter, tt jusqu'à la fin du monde, » les cens qui seraient successivement établis. C'était donc une refonte complète de tous les travaux antérieurs, et, dans la pensée du camérier, l'introduction définitive à la Chambre pontificale d'un nouveau mode d'enregistrement du cens. L'événement a d'ailleurs donné raison aux prévisions du camérier.

Si le registre formé par ses soins n'est plus aujourd'hui en usage 9 c'est parce que les cens ont disparu; mais, tant que l'institution a subsisté, on a continué à se servir de son livre, en le tenant au courant ainsi qu'il Tavait souhaité.

On peut donc, à un certain point de vue, considérer son œuvre comme impersonnelle. C'est le livre censier de l'Eglise romaine. L'auteur da Pourtant, la compilation n'est pas restée anonyme. Depuis le

jour où elle a cessé d'être un livre de pratique pour prendre le caractère d'une œuvre purement historique, on la connaît et on la cite sous le nom de Liber Censuum de Cencius camerarius (1). Il y a là une sorte de justice inconsciente rendue au zèle du vieux camérier.

Au reste y ce camérier n'était point le premier venu. Il compte parmi les grands papes du treizième siècle ; c'est lui qui a occupé la chaire de saint Pierre sous le nom d'Honorius III.

Dans sa préface au Liber Censuum^ il parle ainsi de lui-même : c Moi , Cencius , autrefois camérier du pape Clément III d'heureuse mémoire, maintenant camérier du seigneur pape Cèlestin III, et chanoine de Sainte-Marie-Majeure. » De fait, nous le rencontrons dans les documents comme camérier du pape Clément III, dès le 22 janvier 1188(2). Qu'il eût été antérieurement, comme le dit la Chronique d'Ursperg(3), attaché, en qualité d'in-

(1) Je conserve la forme « Cenciui, » d*abord parce qu'elle est en usage, et puis parce qu'elle est donnée par deux inscriptions contemporaines. Le ms. original du Liber Censuum donne la forme Centius.

(2) Voyez le serment prêté ce jour-là au camérier Cencius par les huissiers du palais de Latran (cap. GLvni de Cencius; cf. Muratori, Antiquit, itAl. medii asvi, t. I, col. 121).

(3) Mon. Germ. SS.^ t. XXIII, p. 378.

OBJET KT SOURCES DU LIBER CENSUUM. ,i

tentlanUan cardinal Hyacinthe, qui devint ensuite le pape Célestin III, c'est ce qu'il est difficile d'affirmer ; nous savons, en tout cas, qu'il était d'humble naissance. « L'Eglise romaine, dit-il lui-même, m'a élevé dès le berceau , et je lui dois tout ce que je suis. » C'est lui qui a fait la fortune de sa famille, et cette famille a été celle des Savelli. Mais rien n'autorise à croire qu'elle portât ce nom dès la fin du douzième siècle (1).

Le premier de ses membres que nous trouvions désigné sous le nom de Savelli est Lucas de Sabello , qui fut sénateur de Rome sous Grégoire IX et dont le tombeau se voit encore dans l'église d'Araceli (2); or, la forme même du nom indique bien qu'il n'est point passé de l'homme à la terre, mais que l'homme l'a reçu de la terre (3). Peut-être les parents d'Honorius III avaient-ils été mis par lui en possession du Castel Savello (4), auquel se référait cette appellation de Sabello; peut-être était-ce une acquisition de leur récente fortune ?

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, le chanoine de Sainte-Marie- Majeure ne tarda pas à recevoir la récompense de son zèle : c'est en 1192 qu'il faisait écrire le Liber Censuvm, et, dès le 5 mars de Tannée suivante, nous le trouvons cardinal-diacre de Sainte- Lucie in Onhea (5); peu de temps après, il joint à ses fonctions camérales celles de vice-chancelier, et, depuis le 5 novembre 1194 (6) jusqu'au 3 décembre 1197 (7), les bulles sont données per manum Centii camerarii S. Lucie in Orlhea diaconi cardinalis. Les portes de bronze qui ferment aujourd'hui l'oratoire de Saint- Jean l'Evangéliste au baptistère de Latran, et qui proviennent de l'ancien palais pontifical, témoignent encore de l'activité de Cencius comme majordome ou chef de la maison du pape : Anno ¥• pontificatus domini Celeslini III pape, Cencio cardinali Sancte Lucie, ejusdem domini pape camerario , jubente , opus istud factum est (8).

(1) Le cardinal Thomas, prêtre da titre de Sainte-Balbine, et neveu d'Honorius III, n'est jamais désigné par un nom de famille.

(2) Forcella, Iscrizioni délie Chiese dl Roma, t. I, p. 117, n" 410 : Hicjacet dominus Lucas de Sabello,

(3) Cette remarque est de Ratti (Délia famiglia Sforza^ II, p. 325); du reste, le Castrum Sabellum était déjà connu dés le temps d'Hadrion I*'.

(4) Non loin d'Albano.

(5) Ja£Fé-L, n* 16964. Sainte-Lucie in Orthea ou Orphen^ dite aussi in Selci, sur TEsquilin.

(6) Jaffé-L, n* 17153.

(7) Jaffé-L, n- 17971.

(8) Cf. Forcella, Iscrizioni délie Chiese di «orna, t. VIII. p. 514. n* llîl3. D'autres portes do bronze, qui ferment le passage entre lo cloître et la

4 ÉTUDE SUR LB LIBER GBNSUU¥ DE l'ÉGLISB BOKAINB.

A Favënement d'Innocent III, il semble avoir abandonné son

office. Il devient alors cardinal-prêtre du titre des saints Jean et

Paul et il demeure attaché à cette église jusqu'à son avènement

au souverain ponti&cat.

Valeur ei emploi Quaud uous étudierons, plus loin, les divers exemplaires du

Liber c^nwum. recueil do Goncius, et surtout quand nous retracerons Thistoire

de chacun d'eux, nous aurons occasion de relever dans les manuscrits eux-mêmes les traces , parfois bien curieuses , de l'usage qui en a été fait par la cour de Rome. Mais il n'est pas inutile de montrer, dès à présent, par des témoignages extrinsèques, l'importance qu'avait le registre et la manière dont on s'en servait.

Le premier exemple que je trouve est particulièrement intéressant. A la fin du douzième siècle une grave question d'ordre à la fois politique et ecclésiastique s'agitait en Dalmatie. Le Orand- Jupan Neemanja avait voulu ressusciter les anciens droits d'Antivari comme métropole, et naturellement l'archevêque de Raguse avait protesté. Néanmoins, le 8 janvier 1199, Innocent III avait charge deux légats de porter le pallium à l'archevêque nouvellement élu d'Antivari (1), lorsqu'on s'aperçut à la cour pontificale que, d'après le Liber Censuum^ Antivari n'était nullement une métropole, mais bien un simple sufi'ragant de Raguse. Aussi, par lettre du 26 janvier, Innocent III fit défense à ses légats de remettre le pallium. « Peu de jours après votre départ, leur écrit-il, nous avons su , par le rapport de quelques-uns et par l'inspection du livre censier de notre Chambre, que l'église d'Antivari était comptée parmi les églises sufFragantes de la métropole de Raguse. Aussi, je m'étonne que vous, Jean, mon chapelain, qui avez eu toute facilité pour consulter ledit livre, vous ne nous ayez pas mieux renseigné (2). »

Six ans plus tard, dans deux bulles relatives au monastère de Gandersheim (2 et 3 mai 1205), Innocent III (3) s'appuie encore sur l'autorité du Liber Censuum, « Dans le livre censier de notre

sacristie de Baint Jean do Latran, portent aussi le nom de Cencius, qui en a ordonné l'exécution : /ncarnattonts dominice anno Af*C*JrC*V/*, pontificatus vero domini Cele8tini pape III anno V/% Cencio camerario miniêtrante, hoc opus factum est. Le travail avait été exécuté par les mêmes artistes : Ubertus magister et Petrus ejus frater Placentini fecerunt hoc opua (Cf. Forcella, Iscrizioni délie Chieae di Aoma, t. VIII, p. 12, n* 7).

(1) Potthast, n»' 566 et 567.

(2) Potthast, n* 578. Notez ici un précieux renseignement sur le r61e des « chapelains. »

(3) Potthast, n" 2482 et 2485.

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