‹ Étude sur le Liber censuum de l'Église romaineChapitre 7 sur 24 · OBJET ET SOURCES DU LIBER GENSUUM. O · texte numérisé non relu

OBJET ET SOURCES DU LIBER GENSUUM. O

Chambre, dit-il, le monastère de Gandersheim figure parmi les monastères libres et exempts » ; et d'ailleurs Tabbesse elle-même invoquait le témoignage du Liber Censuum à Tégal des privilèges les plus authentiques, « tam ex tenore privilegiorum ipsorum quam libri nostri testimonio censualis. »

Pendant ce temps , le Registre s*enrichit de mentions nouvelles, si bien que le 26 mai 1218, Cencius, devenu pape sous le nom d'Honorius III, cite une lettre de son prédécesseur insérée au Liber Censuum. C'est une bulle adressée à Tévêque de Maguelonne (1), et il la trouve, dit-il, dans le registre censier d'Innocent III, in regesto censuali felicis recordationis Innocenta pape predecessoris nostri (2).

Naturellement, lorsque les papes donnent commission de lever les cens, c'est d'après le Liber Censuum que se rédigent les bulles qu'on remet aux commissaires apostoliques.

Le 21 mars 1264, maître Sinitius, clerc de la Chambre, envoyé pour le recouvrement du cens en Espagne et dans le midi de la France (3), reçoit au départ des lettres pontificales, « où sont indiqués les cens, les noms des personnes et des lieux, ainsi qu'ils figurent dans le Hegistre de l'Eglise Romaine (4). » Pareille formule se retrouve, avec de longs extraits du Liber Censuum y dans les commissions données le 13 septembre 1290 parle pape Nicolas IV à Jean Conversi (5), et à Albert de Grondola (6), chargés de lever le cens apostolique, l'un dans le royaume des Deux- Siciles, l'autre en France, Bourgogne et Provence. Un peu plus tôt, en mars 1282, Martin IV envoyait de même à maître Gifredus de Vezzano, député eu Angleterre pour le recouvrement du cens, la liste des débiteurs de l'Eglise Romaine, telle qu'elle résultait du Liber Censuum : Ne de hujusmodi censibus aut de locis a quibus debentur dubitari contingat^ census et nomina ipsorum locorum^ sicut in Provinciali ejusdem Ecclesiae Romane conlinentur^ sub bulla nostra fecimus annotari (7).

(t) Elle porte, dans lo Liber censuum^ le n" XVII (10 avril 1215, fol. 66 V).

(2) Potthast, n*» 5816.

(3) Ad Yspaniarum et Aragonum régna ac Cathalonie et Guasconie paries, necnon ad Burdegalensem et Narbonensem provincias,

(4) Archives du Vatican, Reg. 27, fol. 131 v" : Ne de debitis hujusmodi censuum autpersonis vel locis a quibus debentur dubitari contingaty census et nomûiâ personarurn et locorum ipsorum sicut in registris ejusdem Romane ecclesie continentur sub butta nostra fecimus annotari.

(5) Archives du Vatican, Arm. IX, caps. VII, n* 1.

(6) Pu)>liôe par Marténe (Potthast, n" 23499).

(7) Archives du Vatican, Reg. 42, fol. 42, cap. CXLUI.

6 ÉTUDE SUR LE LIBER CBNSUUM DE l'ÉGLISB ROMAINE.

Mais ce ne sont pas les seuls cas où on invoque Tautorité du livre censier. Le 3 octobre 1289, Nicolas IV condamne les empiétements sur le monastère de Sainte-Colombe d'Hy, « parce que ce monastère relève directement du Saint-Siège, ainsi qu'il ressort clairement du livre censier de TEglise Romaine (1). d

Le 5 décembre 1322, à Avignon, le camérier pontifical montrait au seigneur de Ganges (diocèse de Maguelonne), qu'il était inscrit au livre censier pour 3 marabotins par an, et lui réclamait de ce chef un arriéré de quatre-vingt-dix-neuf ans (2).

Cela n'a cessé qu'au seizième siècle, lorsque disparut la vieille institution du cens. Innocent YIII, en 1486, citait encore d'assez longs fragments « de ce livre censier de la Chambre apostolique qui est intitulé : Incipit Liber Censuum Romane ecclesiae a Centio camerario compositus^ j» et sa lettre même est qualifiée, en marge du registre, de Testimonialis de libro Censuum (3). Caractère Parmi cos divorscs références au Liber Censuum (4), il y en a

du Recaeil. * ' ^

une qui mérite d'être spécialement notée. C'est celle d'HonoriusIll lui-même, la seconde année de son pontificat (5). Toutes les autres en effet ne visent qu'une partie restreinte du registre qui nous est parvenu sous le nom de Liber Censuum, celle qu'on désignait communément à la Chambre pontificale du treizième siècle sous le titre de Provinciale (G), et à laquelle seule s'applique la préface

(1) Registres de Nicolas IV, édit. Langlois, n* 1598.

(2) Cui cum.ostensum esset in nostra, propter hoc presentia constiluto per librum censualem dicte Romane ecclesie quod in III marabotinis aurt... singulis annis teneretur (Archives du Vatican, Collectoriœj 316, fol. 33).

(3) Archives du Vatican, Innocenta VIII diversorum liber primus^ p. 222, cap. ZLiv.

(4) Peut-être s'agit-il aussi d'un fragment de notre Liber Censuum dans ce livre que le pape Innocent III appelle quidam liber camerœ nostrœ qui vocatur Breviarium^ et sur lequel s'appuyait l'église do Saint-Grégoire pour prouver son indépendance envers Tévéque de Spolète (Lettre d'Innocent III, 22 mars 1202; Potthast, n* 1623).

Mais il faut admettre l'existence d'un Liber Censuum différent du nôtre, ou tout au moins croire à une mutilation du registre de Gencius, pour expliquer qu'en l'année 1200 (Potthast, n* 1129) on ait pu lire, dans le Liber ecclesix Romanœ censualis^ que le bourg do Palazzolo, dans le voisinage d'Orte, devait à l'Eglise Romaine un cens annuel de quarante sous de Pavic {Décret. Gregorii IX, lib. II, tit. XXVI, cap. xiii). Il n'est nullement question, on effet, do cette redevance dans le Liber Censuum tel qu'il nous est parvenu.

(5) Potthast, n* 5816; voy. page précédente, note 1.

(6) Voy., par exemple, la bulle de Martin IV, du 15 mars r2K'2 (Archives du Vatican, Reg. 42, fol. 42, cap. cxlhi), et doux indications marginales dans

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dont nous parlions plus haut. On pourrait par conséquent se demander si c'est à bon droit qu'on étend à la compilation tout entière ce nom de Liber Censuum qui ne convient peut-être qu'à une des parties du tout. Assurément, il serait téméraire, avant un examen minutieux des manuscrits, de prétendre que dès l'année 1192, le Registre écrit par Guillaume Roflo sous les yeux de Cencius contînt autre chose que la liste des cens distribuée par provinces; nous savons du moins qu'en 1217, la liste des cens ne constituait pas seule le Regestum censuale^ et qu'il s'y ajoutait^ en plus ou moins grand nombre, des pièces justificatives.

En fait, le Liber Censuum^ tel qu'il nous est donné dans les manuscrits, nous apparaît dans son ensemble comme un vaste recueil de titres intéressant les temporalités du Saint-Siège. II y a là, à côté des diplômes impériaux qui ont fondé ou reconnu les Etats de l'Eglise, des actes qui établissent les droits du Saint- Siège sur d'humbles bourgades du Patrimoine ; à côté de la donation Gonstantinienne, des engagements ou des quittances de seigneurs ou de communes de la campagne romaine.

Mais ce n'est pas tout , et il faut signaler ici un des traits les plus caractéristiques du recueil.

Ge n'est pas un simple cartulaire. Nous avons là des traités entiers, comme VOrdo Romanus et les Mirabilia urbis Romx, qui n'ont

les mss. de Cencius : In Provinciali sunl scripti CLXXXIïl pape (ras. Vat., 8486, fol. 103 V*); Dimissa ista littera cum provinciali antiquo {ms, Riccardi 228, fol. 307).

Il ne faudrait pas cependant reporter au Liber Censuum tous les témoignages relatifs au Provinciale,

Il est très douteux pour moi que, dans les régies de chancellerie édictées par Nicolas III, la mention Item de his quae conlinentur in Provinciali (Pitra, Analecta novissima, I, p. 167), désigne le Liber Censuum; mais, en tout cas, les œuvres de Giraud le Cambrien nous montrent, dés le pontificat d'Innocent III, Texistence, pre;s la curie Romaine, d'un Provinciale dififérent du Liber Censuum, Giraud nous rapporte qu'un soir, le pape le reçut en sa chambre et se fit donner le registre urbi de universo fidelium orbe tam singulorum regnorum métropoles per ordinem quam earum quoque suffraganeœ numerantur ecclesiœ pontificales; il s'agissait do définir les rapports du pays de Galles avec l'archevêché de Cantcrbury, et voici ce qu'on lut : « Cantuariensis melropolis suffraganeas habet ecclesias istas Roffenensem^ Londoniensem, et caetera o {De jure et statu Menevensis ecclesiSf Dist. II; éd. Brewer, III, p. 165). Or, si la disposition générale du livre décrit par Giraud est bien celle du Liber Censuum, la forme de la phrase (phrase si textuellement rapportée que la discussion s'engage entre le pape et4'étranger sur les cas des différents mots) ne saurait convenir au livre censior, oii les noms des archevêchés et des évéchés sont uniformément mis à l'ablatif.

pas grand'chose de commun avec les documents d'archives , et qui contribuent cependant pour une bonne part à marquer la physionomie du registre. Le fait s'explique par le milieu dans lequel le Liber Censuum a pris naissance, et par la nature des collections qui l'ont précédé.

Le pnivptyqae Au sixièmo sièclo , le pape Gélase avait fait rédiger un Polyp- "*" tyque où étaient consignés les revenus de toutes les terres qui appartenaient à l'Eglise romaine, cunclorum prxdiorum palrimo^ niorumqueredditus(\), et nous avons encore les instructions adressées à cette occasion par Gélase lui-même au recteur du patrimoine de Picenum , pour l'inviter à décrire le meritum et proventum des domaines administrés par lui (2). On peut juger d'ailleurs, par une lettre de saint Grégoire au recteur de Sicile, de l'exactitude minutieuse avec laquelle était dressé cet état des possessions du Saint-Siège : il s'agissait d'aliéner une maison sans importance et le recteur se refusait à le faire, parce que cette maison était néanmoins portée au Polyptyque (3).

Au reste^ saint Grégoire marqua fortement son empreinte dans Torgaùisation des finances pontificales. Son biographe nous dit qu'il fit remanier le Polyptyque établi par son prédécesseur et qu'à l'état des recettes il joignit un état des dépenses régulières : prxdiorum patrimoniorumque redditus ex Gelasiano polyptyco adxravit, eorumque pensionibus in auro argentoque collatis^ omnibtÂS ordinibus ecclesidsticis vel palatinis , monasteriis , ecclesiis^ cœmete^ riis^ diaconiiSj xenodochiis urbanis vel suburbanis, quot solidi singulis quater in anno distribxierentur indixit (4).

A l'époque où écrivait Jean Diacre , c'est-à-dire au temps de Jean VIII, on se servait encore, à la cour romaine, du travail de saint Grégoire. I^es aumônes, dotations et appointements fournis par le Saint-Siège se réglaient encore d'après le registre qu'il avait établi, per polyptycum quo hactenus erogalur (5).

A ce moment commençait pour la papauté , comme pour la chrétienté tout entière, ce qu on a appelé le siècle de fer. Ce fut en effet une terrible tourmente , à laquelle ont échappé bien peu d'épaves.

Non pas qu'il faille s'imaginer cette époque comme privée d'institutions régulières, mais, ce qui est certain, c'est que nous eu

(1) Jean Diacre, Vita Gregorii magni, liv. II, cap. xxiv.

(2) Jafifé-K, n* 633.

(3) Epistolx S. Gregorii, liv. IX, ep. 40; Jaffc-E, n* 1726.

(4) Vita Gregorii magni^ liv. II, cap. xxiv.

(5) Vita Gregorii mngni, liv. II, c«ip. xxiv.

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pouvons difficilement saisir le fonctionnement, tellement les renseignements sont rares.

C'est seulement au milieu du onzième siècle que nous assistons i-a renaii(»anco

frrofroricnn6

à une réorganisation complète , sous la puissante initiative du sous-diacre Hildebrand.' Il semble qu'on cherche alors à renouer, par delà le dixième siècle, les grandes traditions d'autrefois. Mais bien des choses ont changé, et, plus que tout le reste, la manière de concevoir et de rendre les choses. Aussi les nouveaux registres ne ressembleront que très peu aux anciens. On pourra toujours les appeler des Polyptyques, mais ce seront des Polyptyques bien différents de ceux qui ont disparu.

On cherchera à reconstituer les titres, à dresser à nouveau une liste des revenus, mais, pour les dépenses, on trouvera plus simple d'insérer à VOrdo Romanus où se trouvent en effet mentionnées les dépenses régulières du trésor pontifical aux diverses fêtes de Tannée.

Il nous est difficile de nous faire idée de la gâne et de la gaucherie des travaux littéraires du temps. Il semble qu'on soit impuissant à donner plusieurs formes à une même idée; une fois qu'on a un moule, un cadre, on a tout l'air de ne plus pouvoir s'en passer : c'est un manque d'aisance, une pauvreté de vocabulaire qui fait vraiment peine en bien des cas. Aussi prend-on le plus qu'on peut les choses toutes faites, sans chercher à les accommoder au milieu dans lequel on les introduit.

Les signes extérieurs ^ les symboles concrets des idées abstraites n'en ont que plus de puissance, et ils prennent très vite une réalité objective. Les titres de Rome au gouvernement de la chrétienté, c'est la splendeur de son passé, c'est la série ininterrompue par laquelle on remonte de pontife en pontife jusqu'à l'apôtre Pierre. Aussi la description des merveilles de Rome et la liste des papes qui se sont succédé sur la chaire de saint Pierre semblent avoir leur place toute marquée dans un recueil des droits et prérogatives du Saint-Siège. C'est le moyen de représenter d'une manière concrète l'idée abstraite de la prééminence de Rome; c'est la constatation de ses droits historiques à côté de ses titres diplomatiques.

C'est là ce qui explique l'étrange confusion que présente au premier abord, à des esprits comme les nôtres, l'œuvre deCencius ; pour s'apercevoir que les choses sont bien en leur place, il faut les voir avec les yeux des hommes d'autrefois.

Cencius n'est d'ailleurs en cela que le représentant d'une tradition qui a son origine plus d'un siècle en arrière ; son livre clôt

10 ÉTUDE SUR LE LIBER CENSUUM DE l'ÉOLISE ROICAINB.

L'œuvre de Cencius.

Le»

Genta pauperis

Scholaris Âlbini.

et résume toute une série d'ouvrages analogues, qu'il était destiné à remplacer.

L'œuvre personnelle ducamériera consisté à dresser, d*aprësles documents authentiques, la liste générale des cens. Il a puisé les éléments de ce travail dans un dépouillement consciencieux des archives romaines, et j'ai montré ailleurs (1) comment il a dû scruter page par page les registres des papes et les vieux actes sur papyrus. Mais, pour le reste, il n'a guère fait que transcrire ce qu'il trouvait dans d'autres collections.

Peu de temps avant Cencius, un autre serviteur de l'Eglise romaine s'était livré sur les droits et prérogatives du Saint-Siège, à un travail du même genre. Ce travail nous a été conservé dans un manuscrit du fonds Ottoboni , à la bibliothèque Yaticane (2). Il forme les deux derniers livres (livres X et XI) du Recueil composé par le cardinal Albinus, sous le titre de Gesta pauperis scholaris Albini,

Albinus raconte lui-même dans sa préface (3) comment il avait déjà rédigé les neuf premiers livres de son ouvrage, — qui constituent une sorte d'encyclopédie ecclésiastique à l'usage des pauvres clercs, — lorsqu'il fut appelé à Rome par la confiance du pape Lucius III, en 1185. Il se préoccupa alors d'enregistrer tous les droits de TEglise romaine dont il pouvait trouver mention : V Yocatus sum ad Romanam ecclesiam^ et ex tune sollicitus fui quando et ubi potui in eodem fasciculo adnectere que cognoveram vel inveniebam juris esse b. Pétri per libros antiquitatum vel ea qux per me ipsum audivi et vidi^ » et il composa ainsi les deux derniers livres de sa collection.

(l)Le Liber Censuum de l'Eglise romaine^ p. 2, col. 2, note 3, et p. 3, col. 2, note 1.

(2) Ottob. lat., 3057. Il a appartenu au baron de Stoscb, à la vente duquel il est entré dans la bibliothèque du cardinal Passionei, d'où il est passé au Vatican. Un catalogue de la vente du baron de Stosch, conservé à la Casanatensey nous apprend qu'il a été vendu 80 lire (Littera M, n* 6). On peut d'ailleurs affirmer que ce ms. est mutilé. Il figure dans Tinventaire, dressé on 1339, du trésor et des livres de TEglise romaine alors conservés dans la sacristie du couvent d'Assise (Denifle, Archiv fur Litieratur and Kirchenffeschichte, 1886, p. 102). L'Incipil ne permet guère d'en douter : Incipit in secundo folio onum {orationum) et finit in rubro tionb. Mais VExplicH ne correspond pas à VExplicit actuel : in penullimo folio incipit pon et finit ALTERi. Or, comme le cahier qui termine le ms. Ottoboni est complet, il faut, croyons-nous, supposer la perte d'au moins un cahier. — Cf. Ehrle, Hiatoria bibl. pont. Roman. ^ I, p. 105, note 398.

(3) Cette préface a été imprimée par Galletti, Vita del cardinal Pnssionei, p. 232.

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