CHAPITRE IX
LES ÉDITIONS
DESCRIPTION
Le premier qui ait publié quelque chose du Liber Pontificalis est Pierre Crabbe , frère mineur de Malines , éditeur d’une collection de conciles en 1538. Son ouvrage publié à Cologne et dédié à Charles-Quint, porte le titre suivant : Concilia omnia , tam généra lia quam particularia , quæ jam inde ab apostolorum temporibus in hune usque diem celebrata etc. Il est distribué par pontificats. Pour chaque pape il donne les conciles et les décrétales authentiques ou non qui s’y rapportent, en les faisant précéder de la vie du pontife. Mais comme il n’y a pas eu de concile sous tous les papes et que plusieurs d’entre eux n’ont pas de décrétales , un certain nombre de vies sont supprimées. En réunissant toutes ces vies éparses on obtient :
1° Le Liber Pontificalis jusqu’à saint Grégoire le Grand inclusi-» vement ;
2° les vies d’Adeodatus Ier, d’Honorius Ier, de Théodore , de Martin, d’Eugène, de Vitalien, de Donus, d’Agathon , de Léon II, de Grégoire II , de Grégoire III , de Zacharie et d’Eugène II H- 827).
L’édition partielle de Crabbe est puisée à une bonne source : elle dérive d’un manuscrit de la classe A. C’est probablement ce manuscrit que dans sa préface Crabbe dit lui être venu « ex mo- » nasterio famatissimo et antiquo Sigebergensi ordinis divi I3c- » nedicti non longe a Bonna civitate. » ^Crabbe le reçut à titre de prêt et s’en servit « felicissime. »
La première édition des conciles de Crabbe, celle de 1538, était en deux volumes. Elle fut réimprimée avec quelques modifications qui ne portent pas sur le texte du Liber Pontificalis en trois volumes, à Cologne, en 1551.
Le texte de Grabbe passa, jusqu’à Félix II inclusivement , dans le tome III du Vitæ ss. priscorum patrum d’Aloysius Lippomani (Yenise, 1554), avec quelques corrections dues aux conjectures du nouvel éditeur. Il fut ensuite répété tel que l’avait d’abord édité Grabbe dans les éditions des conciles de Surius , Binius , Labbé, etc. Le P. Hardouin l’élimina de la sienne. A part les notes explicatives ajoutées par Binius, les éditeurs de conciles n’ont absolument rien fait pour le Liber Pontificalis.
Baronius, dans son histoire ecclésiastique, s’est beaucoup servi du Liber Pontificalis , qu’il cite d’après divers manuscrits du Vatican ; ses variantes furent plus tard recueillies et mises en marge de l’édition de Mayence.
On pourra voir à la notice du manuscrit Brancaccianus. 2. F. 18 , que dès l’année 1543 on songeait en Italie à éditer le Liber Pontificalis. Mais comme on partait de l’idée fausse qu’il avait été écrit par le pape Damase , c’est sous son nom que Jean-Pierre Ferretti, de Ravenne, devait publier les vies des papes , en s’arrêtant toutefois à Damase lui-même. La conception n’était pas heureuse et l’exécution eût été déplorable , car la copie pour l’impression avait été faite sur un manuscrit de la classe M , la plus récente et la plus interpolée.
La véritable édition princeps du Liber Pontificalis dans son ensemble est due au jésuite Jean Busée (1) qui la publia à Mayence en 1602 chez Jean Albinus, sous le titre : Anastasii S. R. E. bibliothecarii de vitis Romanorum pontificum etc. , ex bibliotheca Marci Velseri Augustanæ R. P. II viri. Le manuscrit de Welser était une copie du Vaticanus 3764. Qu’est devenue cette copie? Martinelli (Roma ex ethnica sacra , p. 410) sur la foi d’Alexandre Raynaldi , alors bibliothécaire de la Vaticane, indique le manuscrit Vat. 4970.
(1) On doit ce renseignement (car l'édition est anonyme) au jésuite Labbé, qui s'exprime ainsi en parlant du prétendu Anastase : « Historia quse a R. P. » Joanne Busæo, Noviomagensi, Soc. Jesu, Moguntiæ édita anno 1602, etc. » (De script. Eccl., t. I, p. 64 de l’éd. Cramoisy, 1660) ; ce qui ne l'empêche pas un peu plus loin (p. 253) de protester contre André Rivet, qui mettait cette édition au compte de la Compagnie : « Rivetus , cujus a Claudio Salmasio acceptum » impudentissimum mendacium de jesuitis Moguntinæ editionis anni 1602 pro- » curatoribus etc. » Le texte de Rivet , qui n'est point indiqué par Labbé , se trouve dans le Criticus Sacer, 1. III, ch. 14, p. 307, éd. de Genève, 1660.
LES ÉDITIONS
Celui-ci est certainement une copie du n° 3764 , mais il ne va pas au delà d’Etienne II , soit qu’il ait perdu un second volume , soit qu’il n’ait jamais été achevé , auquel cas il n’aurait pu servir à l’édition . On trouve à la bibliothèque Ambrosienne , sous la cote D 95 , deux feuillets contenant le commencement du Liber Ponti ficalis suivant le texte du Vaticanus 3764 , sous la rubrique : « Le » due prime carte dell’ Anastasio copiate in Roma per il Velsero. » Il y a donc incertitude sur le manuscrit de Welser, mais non sur l’original qu’il reproduisait.
En marge du texte , on trouve dans cette édition quelques variantes tirées de l’édition partielle des conciles et de l’histoire ecclésiastique de Baronius. L’impression était terminée et l’ouvrage prêt à paraître , lorsque l’éditeur eut communication de deux manuscrits appartenant à Marquardt Freher ; il n’eut que le temps de les collationner rapidement et d’en insérer les variantes à la fin du livre ; encore plusieurs exemplaires avaient-ils paru avant cette addition importante. Cette collation laisse sans doute beaucoup à désirer ; on voit cependant que des deux manuscrits, l’un , celui qu’il appelle A et qui était un in-f° , appartient à la classe B; le plus petit, au contraire, désigné par la lettre B , appartient à la recension A, la meilleure comme la plus ancienne.
En 1648 l’édition de Mayence fut réimprimée intégralement avec ses préfaces, notes et variantes à la suite de Y Histoire tri partite , par Annibal Fabrot, dans le XXe volume de la Byzantine du Louvre. A cette réimpression sont jointes trois collations : d’abord celles d’un manuscrit Regius et d’un Mazarinæus qui présentent à peu près les mêmes variantes , puis celles d’un manuscrit Thuanus , plus ancien et moins étendu que les deux autres. J’ai pu identifier ces manuscrits aux numéros 5144 A, 5144 et 5516 de la bibliothèque nationale.
Ainsi augmentée d’une triple collation , l’édition du Liber Pon tificalis passa dans la réimpression vénitienne de la Byzantine en 1729.
Vers le temps où parut l’édition de Fabrot, Lucas Holste , alors préfet de la Vaticane , s’occupait d’en préparer une autre où le texte aurait été établi d’après les meilleurs manuscrits. Malheureusement la mort l’empêcha de mener à terme ce grand travail ; des éléments qu’il avait rassemblés il ne reste plus qu’un exemplaire de l’édition de Mayence , avec des variantes à la marge , conservé à la Vaticane. Sa correspondance avec Lambek , son neveu, insérée par celui-ci dans sa Bibliotheca Cæsarea , montre qu’il ne se bornait pas aux manuscrits italiens et qu’il faisait col-
lationner à Paris par Lambek lui-même (1). Cependant nous n’avons pas lieu de regretter beaucoup l’édition de Holste ; il ne demandait à Lambek que des collations très-superficielles, et celles qui nous ont été conservées dans l’exemplaire du Vatican ne contiennent qu’un bien maigre choix de variantes. On peut s’en faire une idée par l’édition de Schelstrate , qui les a publiées jusqu’à Félix IV. Bianchini les reproduit d’après Schelstrate.
Celui-ci qui fut , comme Holste , préfet de la bibliothèque du Vatican, fit paraître en 1692, dans le premier volume de son Antiquitas Ecclesiæ illustrata le catalogue de Félix IV d’après le manuscrit de la reine Christine sur lequel il avait déjà été publié par le Bollandistes (t. I d’avril) ; iljmit aussi en œuvre une collation du Colbertinus que lui envoya Baluze. En regard du texte félicien il disposa vie par vie celui du Liber Pontificalis selon l’édition de Mayence , en l’accompagnant des variantes recueillies par Holste et d’une dissertation substantielle sur les anciens catalogues pontificaux. Depuis Schelstrate jusqu’à nos jours le texte félicien n’a pas été reproduit.
Quant au Liber Pontificalis , il allait, au commencement du dixhuitième siècle , être l’objet de quatre éditions nouvelles , en y comprenant la réimpression de la Byzantine à Venise.
Edition Bianchini . — Le premier qui y mit la main fut François Bianchini , prélat véronais célèbre par ses travaux d’érudition et par ses connaissances astronomiques. L’édition d’Anastase , comme on disait alors , devait comprendre cinq énormes volumes in-f°. Le premier volume parut en 1718 , sous les auspices de Clément XI , à la typographie vaticane. Il comprenait , après une préface longue et érudite , le texte entier du Liber Pontificalis de saint Pierre à Etienne V, divisé en chapitres à chacun desquels étaient *j ointes les collations, c’est-à-dire :
1° les variantes des manuscrits A et B de Freher;
2° les variantes des manuscrits Reg. et Maz. de Fabrot. Bianchini , trompé par la disposition des titres dans l’édition parisienne , crut qu’il avait affaire à trois manuscrits différents , de sorte qu’il donne toujours cette collation sous le titre Ex codd. Regio , Mazarinæo et Thuano , appliquant l’expression ex Thuano altero au manuscrit suivant, qui était le seul Thuanus de Fabrot ;
3° les variantes du Thuanus de Fabrot ;
(1) Les papiers de Holste sont conservés dans les archives des PP. de l'oratoire de Rome ; mais ils ne sont pas classés et on ne les communique pas au public.
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4° les variantes recueillies par Holste , d’après l’édition de Schelstrate ;
5° une collation d’une copie du Vat. 3764 ( codex Peniæ = Ottob. 993) ;
6° à partir de Silvère , une bonne collation du Farnesianus , manuscrit en onciale aujourd’hui perdu ;
7° à partir de saint Grégoire le Grand , une collation également minutieuse du Vallicellanus G. 79 qui est une copie du Vaticanus 3762.
Quant au texte , Bianchini se borna à reproduire l’édition de Mayence. Comme il ne cite pas un seul manuscrit de la Vaticane, on a le droit de croire que l’accès de cette bibliothèque lui demeura fermé : Vignoli en était alors préfet et songeait pour son propre compte à une édition du Liber Pontificalis. Quoi qu’il en soit , le premier volume de Bianchini , par le nombre et la valeur des collations qu’il réunit, permet de se faire une idée des principales variétés du texte dans les manuscrits.
Les volumes suivants parurent en 1724, 1728 et 1735, ce dernier après la mort de Fr. Bianchini et par les soins de son neveu Joseph. Ils contiennent, outre différents documents inédits jusqu’alors, un commentaire vie par vie du Liber Pontificalis. Ce commentaire , extrait de différents auteurs et augmenté d’un vaste travail chronologique de Bianchini lui-même , ne laisse pas d’être intéressant et utile , malgré le disparate assemblage qu’il présente et l’érudition confuse du principal auteur. Il ne s’étend pas au delà de la vie de Paul Ier. Le cinquième volume , qui devait comprendre le commentaire des dernières vies , jusqu’à Etienne Y , avait reçu un commencement de préparation sous la direction de Joseph Bianchini. Déjà, dans le quatrième volume, celui-ci avait publié l’abrégé cononien et le fragment terminé à Symmaque ; dans le cinquième , il aurait sans doute donné le texte intégral du manuscrit de Lucques dont il avait fait prendre une copie actuellement conservée à la Vallicellane (1).
Edition Vignoli. — En même temps que le second volume de Bianchini paraissait à Rome en 1724 le premier des trois tomes de Yignoli. Il contient les vies des papes jusqu’à Sisinnius (f 708). La grande nouveauté de cette édition , c’est une tentative pour l’amélioration du texte à l’aide des manuscrits. Yignoli donne un
(1) Les quatre volumes de Bianchini ont été réimprimés , sauf quelques suppressions , dans les tomes CXXYII et CXXYIII de la Patrologie latine de
Migne.
120 ÉTUDE SUR LE LIBER PONTIFI GALIS.
catalogue de ceux qu’il a eus à sa disposition comme préfet de la Vaticane. Outre le Vciticanus 3764, qui avait fourni le texte des précédentes éditions, il n’y a guère qu’une demi-douzaine de manuscrits intéressants ; le reste se compose de fragments sans importance ou d’abrégés informes ; Vignoli aurait bien fait d’indiquer ces derniers comme tels. Pour la constitution du texte il ne suit aucun manuscrit en particulier ni aucun principe déterminé; son neveu lui-même en fait la remarque dans la préface du tome II. En somme , son texte est certainement plus lisible que celui des éditions précédentes , mais il s’en faut bien que tous les changements qu’il y a introduits soient justifiés par les règles d’une saine critique. Au bas des pages, Vignoli disposa non plus des collations complètes , mais un choix de variantes très-insuffisant , quoique un peu plus riche que celui d’Holste. Ces variantes sont empruntées non-seulement aux manuscrits du Vatican , mais encore aux collations précédemment publiées , y compris celles du Farnesianus de Bianchini. Quant aux notes , historiques ou autres , Vignoli lui-même avertit le lecteur de n’y pas attacher une grande importance.
Le second et le troisième volume ne parurent que longtemps après le premier , par les soins de Pierre Ugolini , neveu de Vignoli. Son successeur trouva le texte préparé pour l’édition jusqu’à la vie de Léon IV ; quelques feuilles avaient même été imprimées. Ce qui manquait en notes et en variantes fut suppléé par le nouvel éditeur avec l’aide de Jean- Fr. Baldini. A la fin du troisième volume on ajouta une collation du manuscrit de Lucques , fournie généreusement par Joseph Bianchini ; cette collation est très-insuffisante , aussi Joseph Bianchini ne s’en contenta pas et réussit à se procurer la copie complète dont j’ai parlé plus haut.
Edition Muratori. Le premier volume de Vignoli n’avait pas encore paru lorsque Muratori inséra le Liber Pontificalis dans le troisième volume de ses Scriptores (tome III , p. 1 ; Milan, 1723), en l’accompagnant de la préface de Bianchini et des deux dissertations de Schelstrate et de Ciampini(l). Le texte de Muratori est, comme il en prévient le lecteur, emprunté àl’édition de Bianchini, mais on trouve au bas des pages la collation de trois manuscrits de Milan, dont l’un, M. 77, qu’il appelle A, est un des meilleurs représentants de la classe B; les deux autres (B et C), identiques
(1) Schelstrate, Antiquitas Ecoles, illustrata, t. I; Ciampini, Examen libri Pontificalis, Rome, 1688.
LES ÉDITIONS
pour la fin, qui se prolonge jusqu’à Martin V, diffèrent au commencement. G représente nettement le texte de la classe M , B un compromis entre cette classe et la classe A ; ils sont tous deux du quinzième siècle et n’ont que bien peu de valeur. Quant au manuscrit que Muratori appelle B, ce n’est qu’une copie moderne du Vaticanus 3764,