‹ Étude sur le Liber pontificalisChapitre 39 sur 67 · LE CATALOGUE PHILOCALIEN DE L’AN · texte numérisé non relu

LE CATALOGUE PHILOCALIEN DE L’AN

Un grand nombre de personnes ont cru et croient encore que le livre pontifical a été rédigé officiellement , sous l’inspiration des papes et d’après les documents les plus autorisés. Je laisse de côté l’enthousiasme de certains écrivains des trois siècles derniers , et même de quelques auteurs contemporains; mais voici ce que je rencontre dans la préface d’un ouvrage consciencieux , et qui mérite d'ailleurs toute sorte d’éloges ; je veux parler du recueil de M. Watterich : « Pontificum Romanorum qui fuerunt ab exeunte sæculo IX usque ad fmem sæculi XlII.vitæ ab æqualibus conscriplæ (1) . » a Rome chrétienne, sortant, au commencement du quatrième siècle , de l’obscurité des catacombes , entreprit d’écrire les annales des souverains pontifes pour des raisons plus hautes et plus saintes que la Rome antique ne l’avait fait. . . . D’après des listes de noms, des inscriptions sépulcrales, l’autorité des livres et autres documents , la tradition encore vivante dans la mémoire de certains hommes, les clercs romains commencèrent au quatrième siècle à rédiger officiellement le livre pontifical de Rome D’abord ils se contentèrent d’y indiquer le nom de chaque -pape , sa patrie , sa famille , le quartier même d’où il était originaire, la date et la durée de son pontificat , les décrets qu’il avait promulgués , le lieu de sa sépulture , le temps de la vacance du siège après sa

(l) Leipzig, Engelmann, 1862. Les deux premiers volumes (872-1198) seulement ont paru au moment où j'écris.

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mort ; puis , peu à peu , on y ajouta les ordinations , les dons votifs , les fondations d’églises, enfin les actes qui avaient rempli chaque pontificat; ainsi se formèrent ces notices qui contiennent, jusqu’à la fin du neuvième siècle, l’histoire de l’Eglise romaine. Combien il eût été intéressant pour l’histoire universelle que cette manière d’écrire , parfaitement digne de la Rome pontificale , eût été suivie pour les siècles postérieurs !... »

Il y a dans cet éloge plusieurs choses à distinguer : d’abord le caractère officiel attribué au livre pontifical , puis l’autorité des sources auxquelles ses éléments ont été puisés , enfin la manière dont cette compilation a été exécutée.

Quant au caractère officiel , il faut remarquer d’abord que nous n’avons d’autre moyen d’en juger que d’étudier la rédaction ellemême. On sait que YOrdo romanus était un cérémonial liturgique officiel parce que tous les documents écrits ou même figurés nous montrent les cérémonies sacrées s’accomplissant suivant ses prescriptions. De même nous ne pouvons douter du caractère officiel attaché au Liber diurnus , parce que nous rencontrons ses formules en tête et au bas de toutes les lettres pontificales. Le Liber Pontificalis n’est ni un livre liturgique ni un recueil de décrets ou de formules ; aucune occasion ne s’est jamais présentée d’en faire un usage solennel et public. S’il est dû à une inspiration officielle, nous le verrons par son texte même.

La question étant ainsi posée , il est tout naturel de distinguer, dès la première lecture , les vies des papes du huitième et du neuvième siècle de celles de leurs prédécesseurs , et particulièrement des notices afférentes aux cinq premiers siècles. J’examinerai plus loin dans quelle mesure les vies du huitième et du neuvième siècle peuvent être considérées comme contenant l’histoire officielle des papes de ce temps. Dès à présent, je puis concéder qu’elles ont été écrites sous l’œil des pontifes et à l’aide de documents certainement empruntés aux archives de l’Eglise romaine. Pour les notices anciennes , il en va tout autrement. Sans entrer dans de longs détails, deux raisons écartent absolument toute plume trempée dans l’encre des chancelleries pontificales : d’abord le style grossier et la langue barbare de ces vies , qu’il est facile de comparer avec les lettres et autres documents contemporains rédigés par les secrétaires des papes ; ensuite , comment croire que des souverains pontifes faisant écrire sous leurs yeux une histoire de leurs prédécesseurs eussent consenti à laisser flétrir leur mémoire? C’est cependant ce qui est arrivé pour deux d’entre eux, Libère et Anastase II; le premier est transformé en hérétique et en tyran ,

l’autre n’est guère mieux traité : on l’accuse d’avoir renié plus ou moins ouvertement , en matière de communion , c’est-à-dire de foi , les principes de ses prédécesseurs , Félix III et Gélase ; sa mort est attribuée à un juste jugement de Dieu.

Je ne m’arrêterai pas plus longtemps à discuter sur ce point ; tout ce que j’aurai adiré sur la prédilection du livre pontifical pour les documents apocryphes , sur l’ignorance absolue où était son rédacteur des sources les plus essentielles et les plus élémentaires de l’histoire ecclésiastique ; enfin sur l’inintelligence avec laquelle il a fondu ensemble les éléments divers de ses notices , prouvera en même temps qu’il ne doit pas être confondu avec les notaires, archivistes ou bibliothécaires attitrés de l’Eglise romaine.

Avant d’aller plus loin et de rechercher une à une les sources où le Liber Pontificalis a été puisé , il faut indiquer brièvement celles où il ne l’a pas été. On s’explique difficilement comment un écrivain qui entreprenait une tâche aussi élevée que l’histoire des papes dans les cinq premiers siècles du christianisme ait pu rester étranger aux documents les plus indispensables comme aussi les plus faciles à consulter. Non-seulement il ne sait pas le grec et ne connaît pas l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe et de ses continuateurs ; non-seulement il ignore les anciens Pères latins, tant ceux que nous avons perdus, mais qui ne l’étaient pas encore de son temps , que ceux dont les ouvrages sont venus jusqu’à nous, comme Tertullien, saint Cyprien , saint Augustin et saint Jérôme ; il n’a même pas ouvert l’histoire ecclésiastique de Rufin ni celle de Paul Orose ; les décrétales authentiques dont plusieurs depuis Siricius nous ont été conservées , il n’en a qu’une connaissance vague et imparfaite. C’est à peine s’il a cru devoir emprunter quelques chiffres à la chronique de saint Jérôme , dont il s’est servi plus ou moins heureusement pour modifier ceux du catalogue libérien , le seul et unique document authentique qui semble être arrivé à sa connaissance , si l’on excepte certains renseignements sur les dons mobiliers et immobiliers faits aux églises.

En revanche, la littérature apocryphe contemporaine lui a fourni beaucoup ; nous le verrons bientôt avec détail. Pour le moment , occupons-nous des sources authentiques.

M. Mommsen , qui a consacré (1) une étude importante au

(1) Ueber den Chronographen vom Jahre 354. Abhandlungen der philologischhistor. Classe der konigl. Sachs. Gesellschaft der Wissenschaften , t. I» 1850.

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