LE CATALOGUE PHILOCALIEN DE L’AN
chronographe de l’an 354 , a laissé bien peu de chose à dire sur le catalogue de papes qui figure dans cette collection. Pour tout ce qui concerne les sources et les diverses rédactions de ce catalogue , je ne puis mieux faire que de rapporter ici ses conclusions , passées désormais en chose jugée (1).
Le catalogue se divise en deux parties : la première va depuis saint Pierre jusqu’à la mort d’Urbain (230) , la seconde depuis Pontien , successeur d’Urbain, jusqu’à l’ordination de Libère (352). La première partie est empruntée à la chronique d’Hippolyte, qui comprenait un catalogue de papes actuellement perdu , sauf le titre : Nomina episcoporum Romæ et quis quotannis præfuit. Rédigé vers 234 , ce catalogue devait s’arrêter à Urbain ; il ne contenait autre chose que les noms et la durée de chaque pontificat en années complètes, peut-être en années, mois et jours. Dans le catalogue libérien il y a de plus le synchronisme des empereurs et les dates consulaires extrêmes de chaque pontificat. Cette modification a fait ajouter au titre du catalogue d’Hippolyte quis episco pus quot annis præfuit inséré dans le document philocalien les mots vel quo imperante. Par elles-mêmes ces dates consulaires n’ont aucune autorité ; elles ont été ajoutées d’après les chiffres d’années indiqués par Ilippolyte , en partant de l’année 55 comme date de la mort de saint Pierre ; les consuls assignés à l’avènement d’un pape sont invariablement ceux qui dans les Fastes viennent après les consuls de la mort du pape précédent. Ils ne peuvent donc servir à autre chose qu'à vérifier l’état de conservation des chiffres d’années attribués à chaque pontife.
A partir de Pontien la rédaction change : les dates consulaires, le synchronisme des empereurs sont marqués avec précision; le jour de la mort , quelquefois celui- de l’ordination , sont indiqués ; au commencement et à la fm de cette seconde partie on rencontre même de petites notices historiques, empreintes d’un caractère contemporain. Tous ces renseignements sont puisés à des sources authentiques. M. Mommsen indique Yarchivium de fEglise romaine ; M. de’ Rossi les registres de la préfecture urbaine.
Cet important document , avec toute la collection chronologique de 354, s’est conservé jusqu’au dix-septième siècle dans un manuscrit orné de miniatures intéressantes et d’un frontispice où se lisait le nom du propriétaire : Valentine floreas in Deo; Valen -
(1) De' Rossi, Inscript, christ., t. I. p. lvi0 — Lipsius, Chronologie der rômis chen Bischôfe, p. 40.
tine lege féliciter , etc., et celui du calligraphe Furius Dionisius Filocalus titulavit (1). Ce Filocalus est connu, d’autre part, comme inventeur de l’alphabet épigraphique qui a servi pour les inscriptions du pape Damase ; on a retrouvé son nom sur quelques-unes de ces inscriptions. Le manuscrit, qui appartenait à Cuspinien , fut prêté à Peiresc , et il est longuement décrit dans les papiers de ce savant , notamment dans sa correspondance avec Aléander. Depuis il s’est perdu et il n’en reste qu’une copie conservée à Bruxelles dans les manuscrits des anciens Bollandistes.
C’est cette copie qui servit à l’édition du P. Boucher. La bibliothèque de Berne conserve (n° 1Ô8) treize feuillets d’un manuscrit du neuvième siècle qui ne comprend malheureusement qu'un fragment de la collection philocalienne ; le catalogue des papes ne figure pas dans la partie conservée ; d’un manuscrit semblable à celui de Berne , mais complet , est dérivée une copie du quinzième siècle actuellement dans la bibliothèque impériale de Vienne (n° 3416).
Dans les deux copies de Vienne et de Bruxelles , et par conséquent dans le manuscrit de Cuspinien , le catalogue présente plusieurs lacunes importantes, mais que l’on peut combler au moyen du texte conservé par le Liber Pontificalis. C’est le moment de parler de la manière dont ce dernier recueil a fait usage du catalogue libérien.
Le catalogue libérien forme le noyau du Liber Pontificalis ; il y a été inséré tout entier, sauf quelques rectifications qui portent sur le comput des années, mois et jours de certains pontificats. Mais la maladresse avec laquelle on a rattaché à son texte les développements postérieurs , sans doute aussi la négligence que l’on a apportée dans le choix de l’exemplaire à copier et dans la transcription elle-même ont fait qu’il serait très-difficile de le reconstituer avec le seul secours du Liber Pontificalis. Nous venons de voir que ce dernier recueil nous a conservé certains passages qui manquent aux manuscrits philocalions ; en revanche il présente lui-même de nombreuses lacunes et des fautes considérables. C’est à peine si sur les trente-sept notices de saint Pierre à Libère on en peut compter six où le texte philocalien se soit conservé dans son intégrité. Dans toutes les autres il y a des suppressions si nombreuses et si uniformément reproduites par tous les manus-
(1) Cod. Barberinus XXI , 39; voy. aussi l'édition du P. Boucher (De ratione iemporum). Le cod. Barberinus contient une copie des miniatures exécutée au dix-septième siècle.
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crits, qu’on ne peut les attribuer uniquement aux copistes et qu’il faut les mettre sur le compte du premier rédacteur. Celui-ci se permet même de commenter et de développer le texte , qu’il ne comprend pas toujours. Ainsi le catalogue libérien, après avoir mentionné l’exil de Pontien et d’Hippolyte dans l’île de Sardaigne, ajoute : In eadem insula discinctus est IIII kl. octobr. et loco ejus ordinatus est Antheros. Le rédacteur du Liber Pontificalis n’a pas compris le mot discinctus qui signifie évidemment ici que Pontien se démit de l’épiscopat ; il le transforme en defunctus et indique même un genre de mort : In eadem insula [afflictus maceratus fus tibus] defunctus est. Dans la notice philocalienne de Pius on trouve la phrase suivante : Sub hujus episcopatu frater ejus Ermes librum scripsit in quo mandatur contineturque quod ei præcepit angélus cum venit ad ilium in habita pastoris. Il s’agit ici du fameux livre du Pasteur , attribué en effet au frère de Pius par l’auteur du deuxième siècle qui a écrit le catalogue des livres saints connu sous le nom de canon de Muratori. Le rédacteur du Liber Pontificalis , qui n’a point lu le livre d’Hermas, croit devoir ajouter : Et præcepit ei ut Pascha die Dominico celebraretur ; or il n’est nulle part question de la Pâque dans le Pasteur d’Hermas.
Les consuls sont omis complètement dans les notices de saint Pierre , de Télesphore, d’Urbain et de Cornélius ; l’une des dates ou tout au moins le nom de l’un des consuls manque dans celles de Xystus Ier , d’Alexandre , de Pius , d’Eleuthère , de Calliste , d’Etienne, de Marcellus, de Miltiade , de Julius. Ailleurs c’est le synchronisme des empereurs qui a disparu, comme poui* Urbain, Fabien , Cornélius ; d’autres fois les noms des empereurs sont amalgamés avec ceux des consuls de telle façon qu’on n’y retrouve plus aucune date. Dans sa seconde partie le catalogue libérien ajoute quelques détails aux dates consulaires et à la mention des empereurs ; c’est pour le rédacteur du Liber Pontificalis une occasion de multiplier ses bévues. Ainsi, dans la notice de Xystus II, le texte philocalien donne d’abord les dates consulaires du pontificat, puis celles de l’interrègne assez long qui suivit : Cœpit a consu latu Maximiet Glabrionis ( 256) usque Tusco et Basso (258) et passus est VIIIid.Aug. etpresbyteripræfueruntacons. Tusci etBassi usque in diem XII kal. Aug. Æmiliano et Basso conss. (259) . On ne peut imaginer un texte plus clair; pourtant il n’a pas été compris, et en le remaniant on l’a rendu absurde et inintelligible. Au lieu de placer après les deux premières dates 256 et 258 les détails relatifs au martyre de Xystus , le Liber Pontificalis les met avant , avec la date du jour
VIII id. Aug ., puis il continue : et præsbyteri præfuerunt a consulatu Maximi et Glabrionis II usque ad Tuscum et Bassum a consulatu Tusci et Bassi usque XII kal. Aug. De cette façon, l’interrègne qui eut lien après Xystus II se trouve placé an temps même de son épiscopat , et la phrase à partir de a consulalu Tusci et Bassi reste manifestement interrompue.
Ces observations suffisent à donner une idée de la manière inintelligente dont on s’est servi du catalogue libérien pour la rédaction du Liber Pontificalis. Sn vain s’efforcerait-on d’atténuer l’impression qui résulte de cette étude en s’objectant que les dates consulaires n’étaient plus comprises au temps où cette compilation a été écrite. Au commencement du sixième siècle la chronologie par les consuls était encore pleinement en vigueur ; un grand nombre d’inscriptions sépulcrales de Rome portent des dates consulaires de ce temps. D’ailleurs l’auteur du Liber Pontificalis était tellement peu étranger à cette chronologie qu’il la rétablit de souvenir pour les papes de son temps, comme nous l’avons dit plus haut (p. 26).
Une autre altération fort grave que subit le catalogue philocalien en passant dans le Liber Pontificalis ce fut l’interversion des papes Clément et Cletus , Clément occupe le troisième rang dans le catalogue philocalien , où la série commence ainsi : Petrus , Linus , Clemens, Cletus , Anacletus. Dans le livre pontifical , l’ordre est : Petrus, Linus, Cletus, Clemens, Anacletus. Je n’ai pas à me prononcer ici sur la légitimité de l’un ou de l’autre de ces systèmes. Pour ce qui concerne la distinction entre Cletus et Anacletus ou plutôt Anencletus ( ’AvspdviToç) , il y a de part et d’autre des arguments considérables. Le Liber Pontificalis admet la distinction des deux personnes , mais il change l’ordre adopté par le catalogue philocalien, c’est-à-dire par la chronique d’Hippolyte. Quelles qu’aient été ses raisons pour le faire , il fallait au moins changer aussi les consuls et ne pas transporter après la notice de Cletus les consuls donnés originairement à Clément. C’est cependant ce qui a eu lieu , et par ce changement l’empereur Galba se trouve placé après Vespasien et les consuls de l’an 68 sont chargés d’indiquer une date postérieure à l’an 83.