CHAPITRE IL
LA CHRONOLOGIE
La chronologie du Liber Pontificalis pour les trois premiers siècles semblerait devoir être identique à celle du catalogue philocalien , qui , comme on l’a vu, forme le noyau de la chronique pontificale. Il s’en faut cependant de beaucoup. Le rédacteur du Liber Pontificalis a conservé seulement les dates consulaires , le synchronisme des empereurs , et çà et là quelques dates kalendaires d’élection ou de déposition. Quant au compte des années, des mois et des jours assignés à chaque pontificat , il suit une chronologie bien différente , laquelle se retrouve essentiellement dans plusieurs catalogues du sixième siècle. Yoici les principaux :
1° Catalogue de Mabillon, publié par lui (1) d’après un manuscrit de Corbie (n° 26, maintenant n° 12097 lat. de la bibliothèque nationale). Il se terminait originairement à Hormisdas (f 523), et ne fut continué que jusqu’à Vigile (f 555) , au temps duquel remonte le manuscrit.
2° Catalogue de Montfaucon (2), tiré par ce savant d’un manuscrit de la bibliothèque de Saint- Jean de Laon. Le manuscrit est du septième siècle. Quant au catalogue , il va jusqu’à Pélage Ier (f 560) , avec une continuation qui atteint Pélage II et saint Grégoire le Grand.
3° Catalogue de Sicipertus , transcrit d’un manuscrit ancien par un copiste de ce nom, au quatorzième siècle. Le manuscrit qui le contient (Vaticanus-Christinæ 1997) a été décrit par Bethmann (3)
(1) Vetera analecta, t. III, p. 426.
(2) Opp. Athanasii, t. I, P. 1, p. lxxxix,
(3) Archiv, XII, p. 328.
et Reifferscheid (1) ; mais le texte n’en a pas encore été publié. Comme celui de Mabillon , il se termine à Hormisdas.
4° Le catalogue de Middlehill, manuscrit n° 380, autrefois 1743, collection de sir Philips. Il n’a pas encore été édité. M. Lipsius en donne les variantes d’après une copie exécutée pour les Monu menta Germanise (2). Il ne va pas non plus, au moins de première main , plus loin qu’Hormisdas : les noms des deux papes suivants, Jean Ier et Félix IV, ont été ajoutés après coup. Le manuscrit est du huitième siècle.
5° Le catalogue de Cologne ( cod . metropol. Coloniensis n° 212) , qui se termine de première main à Agapitus (f 536) et de seconde main à saint Grégoire le Grand : Dom Gregorius sed an. mens .
dies . qui fiunt anni Devin. Il a été publié par MM. Jaffé et Wattenbach , à la fin de leur catalogue des manuscrits de Cologne (3).
M. Lipsius en cite encore deux autres, publiés l’un par Dodwell (4) , l’autre par Mabillon ( L c .) ; mais ils sont moins anciens que les précédents, et par conséquent moins importants.
Tous ces catalogues s’accordent avec le Liber Pontificalis pour la chronologie des papes pendant les deux premiers siècles. Voici les traits principaux du système qu’ils suivent :
1° L’ordre des premiers papes est : Linus , Cletus , Clemens. 2° Cletus et Anencletus sont confondus : les catalogues suppriment toujours l’un ou l’autre ; le Liber Pontificalis , il est vrai , leur consacre deux notices distinctes ; mais il ne donne pas à Anencletus des chiffres spéciaux et se contente de répéter pour lui les chiffres de Clemens. 3° Jusqu’au pape Urbain , les chiffres des années sont visiblement les mêmes que ceux de saint Jérôme ; ils diffèrent beaucoup de ceux du catalogue philocalien ; celui-ci fournit les chiffres de mois et de jours qui d’ailleurs ne figurent pas dans saint Jérôme.
Au delà du pape Urbain , les particularités des catalogues sont moins apparentes ; on ne les voit plus aussi franchement d’accord avec saint Jérôme contre la chronologie philocalienne. D’un autre côté, le Liber Pontificalis ne les suit plus aussi rigoureusement; il les corrige souvent d’après les chiffres philocaliens. Dans certains cas même , il arrive que les manuscrits du Liber Pontificalis reproduisent soit l’une soit l’autre chronologie.
(1) Bibliotheca Patrurn latinorum italica, 5e livr., p. 333.
(2) Lipsius, op. cit., p. 128 et suiv.
(3) Ecclesiœ metropolitanœ Coloniensis codices mss. Berlin, 1874, p. 165.
(4) Dissertatio singularis de Romanorüm pontificum etc, Londres, 1688 , p. 229i
LA CHRONOLOGIE
Nous avons parlé précédemment de l’autorité des chiffres philocaliens ; reste à déterminer l’importance que l’on peut attribuer à la seconde chronologie. Pour expliquer celle-ci , M. Lipsius imagine un catalogue qui , rédigé sous saint Léon le Grand , se serait originairement terminé à Xystus III son prédécesseur et aurait été ensuite prolongé jusqu’à Hormisdas. De ce catalogue , qu’il appelle Leonianus , auraient été extraits ceux que nous ont conservés les cinq manuscrits dont il a été question plus haut. Je dis extraits , car dans le système de M. Lipsius le catalogus Leonianus aurait été formé d’une série de notices plus développées que celles du catalogue philocalien , et aurait servi plus tard à la rédaction du catalogue félicien , qu’il considère comme le noyau et non comme l’abrégé du Liber Pontificalis. Ce catalogus Leonianus reposerait. lui-même sur un autre écrit du même genre , mais plus concis , s’arrêtant à la moitié du quatrième siècle et contenant : 1° les noms des papes de saint Pierre à Urbain , dans l’ordre : Lin, Glet , Clément Pie , Anicet peut-être Anteros ,
Pontien. .. avec le chiffre des années suivant le second système, les chiffres des mois et des jours comme dans le catalogue philocalien; 2° les noms des papes suivants jusqu’à Marc ou Jules , avec un compte d’années , de mois et de jours tout différent du philocalien; 3° une table des dépositions depuis Pontien, peut-être même depuis Calliste jusqu’à Sylvestre , sauf pour Cornélius et pour Marcellin, ce dernier pape ne figurant en aucune façon dans ce catalogue ; 4° quelques données historiques depuis le commencement du quatrième siècle , peut-être même depuis la moitié du troisième ; peut-être aussi quelques renseignements sur la famille et la patrie des pontifes. Tel serait le texte qui , développé d’abord un siècle plus tard dans le catalogus Leonianus, aurait ensuite servi , concurremment avec le catalogue philocalien , à former les notices féliciennes, d’où serait sorti enfin le Liber Pon tificalis de l’an 687.
On voit combien l’imagination a de part dans le système de M. Lipsius. Que le Liber Pontificalis ne suive pas , surtout au commencement, le comput philocalien , c’est évident ; qu’il y ait, parmi les éléments disparates qui composent ses notices, un triage à faire pour séparer les récits légendaires des renseignements authentiques puisés à des sources anciennes , c’est ce que je m’efforce d’établir. Mais il y a loin de là à la détermination précise des deux ancêtres que lui donne M. Lipsius sans se mettre en peine de fournir d’autre preuve que la commodité de son hypothèse.
Il est vrai qu’il trouve un argument dans ces mots que présentent quelques manuscrits du Liber Pontificalis à la suite de la vie de Xystus III : A morte Silvestri usque ad hune primum Leonem sunt anni XCIX merises V dies XXVI. Mais outre que ces manuscrits sont en très-petit nombre et d’une autorité médiocre , M. Lipsius aurait dû s’apercevoir que les mêmes manuscrits présentent un comput analogue à la fin de la notice de Pélage II , prédécesseur de saint Grégoire le Grand : A morte sancti Silvestri usque ad hune primum Gregorium fuerunt anni CCXLVI. Les trois papes saint Sylvestre , saint Léon et saint Grégoire sont assurément les plus célèbres parmi les pontifes du quatrième au huitième siècle. Un copiste aura eu le désir de calculer le temps qui les sépare et aura écrit en marge le résultat de ses investigations. Plus tard , ce calcul a passé de la marge dans le texte , comme il est arrivé à une note analogue écrite d’abord en marge du manuscrit de Lucques , et que l’on retrouve dans le texte du Vat. Reg. 1852 (1). D’ailleurs , je l’ai déjà dit , on ne peut rien conclure d’une note inconnue aux manuscrits A et B, qui ne figure absolument que dans le manuscrit Vaticanus 3764 et ses dérivés (2).
Il n’y a donc pas lieu de conclure à l’existence d’un catalogue du quatrième siècle différent de la chronique philocalienne ; tout ce qu’on peut dire , c’est que dans le courant du cinquième siècle la chronologie de ce dernier document a été corrigée d’après saint Jérôme, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, vu la grande publicité à laquelle parvint rapidement la chronique du saint docteur. A quel moment précis et sous quelle forme s’introduisit ce changement , c’est ce qu’il est impossible d’établir avec quelque probabilité. Les chiffres du Liber Pontificalis n’ont d’autres sources que saint Jérôme et le catalogue philocalien ; leur autorité doit donc, dans tous les cas, être jugée d’après celle de celui de ces deux documents auquel ils sont empruntés.
Pour que le lecteur puisse en juger par lui-même, je vais mettre en regard les chiffres du catalogue libérien, ceux de saint Jérôme et ceux du Liber Pontificalis. Sans m’arrêter aux petites différences qui ne sont évidemment attribuables qu’à des fau-
(1) V. p. 47 et 57.
(2) M. Lipsius ne semble pas être en peine de cette circonstance : « DieseNotiz fehlt zwar in unsern i Handschriften von F (cat. félicien; on voit qu'il faudrait dire : de presque tous les manuscrits ) , kann aber unmoglich aus der Luft gegriffen sein , und weist darauf hin , dass der in F P (cat. félic. et Lib. Pont.) zu Grunde liegende Katalog ursprünglich bis zum Tode Silvesters , die Fortsetzung bis zum Tode Sixtus’ III, ging. » l. c. p. 126.
LA CHRONOLOGIE
tes de copiste, comme un I de plus ou de moins , un Y (u dans l’ancienne écriture, onciale ou cursive) pris pour deux I, quelquefois même un X mal fait (X) confondu avec un Y. Je discuterai les écarts plus notables et montrerai qu’ils peuvent tous se ramener paléographiquement, soit aux chiffres de saint Jérôme, soit à ceux du chronographe de l’an 354.
Auparavant toutefois , je crois devoir expliquer la divergence relative aux chiffres de saint Pierre : XXY. I. YIIII dans le catalogue libérien, XXV. II. III dans le Liber Pontificalis. Ces deux computs proviennent du chronographe de l’an 354, mais par un calcul différent. D’après ce document , en effet, la mort de saint Pierre est fixée au 29 juin 54, celle de la Passion de Notre-Seigneur au 25 mars (1 ) . Les vingt-cinq années de saint Pierre se comptent donc depuis Jésus-Christ sans aucun intermédiaire. En prenant pour point de départ la Passion, c’est-à-dire le 25 mars, on obtient vingt-cinq ans, trois mois et trois jours.
Le résultat est un peu différent si, au lieu de compter les années de Pierre à partir de la mort du Christ, on prend pour point de départ la Pentecôte suivante. Le Vendredi-Saint tombant le 25 mars , la Pentecôte arrive le 15 mai, et de là jusqu’au 29 juin il n’y a plus qu’un mois et quatorze jours.
En chiffres romains :
lre hypothèse : III mois III jours.
2e hypothèse : I mois XIIII jours.
Le premier calcul donne les chiffres du Liber Pontificalis , sauf une légère correction, III mois au lieu de II; le second est identique à celui du catalogue libérien, sauf le changement du Y en X.
Passons maintenant aux pontificats suivants : pour faciliter l’intelligence de la discussion où je vais entrer, je mets ici en regard les chiffres du catalogue philocalien , de saint Jérôme et du livre pontifical :
Catalogue philocalien. Saint Jérôme. Livre pontifical.
Petrus.
YIIII.
XXY.
Linus.
Cletus.
YI.
Clemens.
YIIII. XI.
YIIII.
YIIII.
(I) Prologue du catalogue philocalien : lmperante Tiberio Ceesare passas est D. N. 1. C. duobus Geminis cons. (29.) Vlll kl. Apr. — Notice de saint Pierre : Fuit... a cons. Minuci et Longini (30) usquc Nerine et Vero (55).
Catalogue philocalien.
Saint Jérôme.